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Article de Claire Guélaud et Rémi Barroux paru dans Le Monde du 24 novembre 2006

6,9 millions de Français vivent avec moins de 800 euros

vendredi 24 novembre 2006 par Rémi Barroux, Claire Guélaud , Marie-Béatrice Baudet

En 2004, la France comptait 6,9 millions de personnes pauvres, disposant de moins de 788 euros par mois pour vivre. De 1996 à 2004, à la faveur de l’augmentation générale du niveau de vie, qui s’est accru de 12 % en moyenne, la proportion de pauvres dans la population totale a diminué - passant de 13,5 % à 11,7 % - révèle l’édition 2006 de l’ouvrage de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) sur Les revenus et le patrimoine des ménages, rendue publique jeudi 23 novembre.

Toutefois, précise l’Insee, cette diminution s’est interrompue en fin de période : 2003 et 2004 - qui ont vu augmenter fortement le chômage, le nombre d’allocataires du revenu minimum d’insertion (RMI) et de travailleurs pauvres - ont davantage été des années de stabilisation de la pauvreté. De plus, si l’on ajoute à cette catégorie de pauvres - au sens monétaire - les personnes qui cumulent des conditions de vie difficiles et de faibles ressources, conduisant à des privations, près du quart de la population (22 %) appartient à l’une ou l’autre de ces deux catégories, 5 % des individus cumulant les deux formes de pauvreté.

Autre précision apportée par l’Insee : l’augmentation générale du niveau de vie sur huit ans a bénéficié principalement aux personnes aux revenus les plus modestes et aux plus aisées, qui ont vu leurs niveaux de vie respectifs augmenter en moyenne de 20 % pour les premiers et de 13 % pour les seconds. Le niveau de vie moyen mensuel s’établit, en 2004, à 1 503 euros par personne, et le seuil de revenu qui sépare la population en deux est de 1 314 euros.

Ce n’est pas une surprise, la répartition des revenus reste inégalitaire : les 20 % des individus aux niveaux de vie les plus faibles détiennent 9,6 % de la masse des revenus par unité de consommation, contre 37 % pour les 20 % des plus aisés.

Les 10 % de personnes aux revenus les plus modestes disposaient en 2004 de moins de 753 euros par mois, le RMI pour une personne seule étant à cette date de 418 euros et le minimum vieillesse de 588 euros mensuels. Les 10 % les plus aisés avaient, eux, 2 363 euros pour vivre.

Dans la même période, la composition de la population pauvre a beaucoup évolué. Elle compte moins de familles nombreuses (couples avec trois enfants ou plus) et davantage de personnes seules (17 % des pauvres en 2004 contre 14 % en 1996) et de familles monoparentales (16 % contre 13 %).

En outre, la pauvreté monétaire a continué à se déplacer des petites agglomérations vers les grandes villes. Près d’une personne pauvre sur quatre vit désormais dans des villes de plus de 200 000 habitants. La proportion de pauvres habitant une commune rurale est passée, en huit ans, de 30 % à 27 %.

Longtemps, les personnes âgées ont été sur-représentées au sein de la population pauvre. C’est de moins en moins le cas.

L’Insee révèle en effet que la population des seniors - les plus de 55 ans - est très hétérogène. Les 55-64 ans, qui sont dans une phase de transition entre la vie active et la retraite mais participent encore majoritairement au marché du travail, bénéficient d’un niveau de vie supérieur à celui des plus jeunes mais aussi à celui de leurs aînés. L’écart de niveau de vie entre les "jeunes" seniors et les plus de 65 ans est ainsi de l’ordre de 15 % en faveur des premiers.

En 2003, précise l’Insee, le niveau de vie annuel moyen des plus de 55 ans était de 18 100 euros, très légèrement supérieur (+ 2,7 %) à celui de l’ensemble de la population. Mais la même année, les personnes de plus de 65 ans disposaient de 16 700 euros par an pour vivre : leur niveau de vie était, lui, inférieur de 7,8 % à celui de l’ensemble de la population. Cette hétérogénéité de situations s’explique notamment par le fait qu’à la faveur de l’augmentation du travail des femmes, chaque nouvelle génération atteignant la tranche d’âge 55-64 ans a connu des taux d’activité plus élevés que la précédente, et bénéficie de droits à la retraite plus importants.

Dernier enseignement et non des moindres apporté par l’Insee : à l’heure où l’UMP propose la suppression des droits de donation et de succession "pour tous les patrimoines petits et moyens" et envisage d’exonérer 90 % à 95 % des ménages jusqu’à 300 000 euros, le patrimoine moyen des ménages vivant en France métropolitaine était de 165 000 euros en 2004, la moitié disposant de plus de 98 000 euros de patrimoine. Toutefois, cette moyenne dissimule d’importantes disparités. Les 10 % de personnes les plus riches possèdent au total 46 % de l’ensemble du patrimoine avec des avoirs supérieurs à 382 000 euros, et les 10 % les plus pauvres moins de 900 euros.

Enfin, parmi les ménages propriétaires de leur résidence principale et parmi les plus de 60 ans, les inégalités patrimoniales sont restées stables. En revanche, elles ont progressé au sein de la population âgée de 30 à 50 ans. Le patrimoine brut des jeunes, qui ont de plus en plus de mal à devenir propriétaire, est moindre en 2004 que douze ans auparavant.


La mesure de la richesse, "boîte noire" des inégalités en France

Pour le moment, il ne s’agit que d’un pré-rapport. Les recommandations du groupe de travail "Niveaux de vie et inégalités sociales" du Conseil national de l’information statistique (CNIS) ne prendront effet qu’après le vote de l’assemblée générale de l’organisme, qui aura lieu le 18 décembre. Un texte d’une quarantaine de pages - consultable sur le site du CNIS (www.cnis.fr) - qui vise à répondre à trois demandes. Celle des organisations syndicales, qui perçoivent une montée des inégalités mais estiment que les statistiques actuelles n’en donnent qu’une vision partielle ou déformée. C’est à leur initiative, largement relayée par la CGT, que le principe d’un groupe de travail sur la question a été adopté en mars 2005 par l’assemblée générale du CNIS. Les acteurs locaux soulignent, eux, l’insuffisance d’ancrage territorial des chiffres disponibles : l’enquête emploi de l’Insee n’est pas régionalisée, par exemple, ce qui empêche de cibler les zones les plus touchées. Si de nombreux chercheurs ont également appuyé la démarche, c’est pour réclamer un meilleur accès aux sources de données primaires, ce qui leur autoriserait une plus grande liberté dans le choix de leurs travaux.

"DÉMARCHE RÉDUCTRICE"

Composé de statisticiens (Insee, direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, etc.), de représentants des partenaires sociaux, de responsables territoriaux, de personnalités qualifiées dont Marie-Thérèse Join-Lambert, ancienne présidente de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, le groupe de travail préconise un changement de modèle concernant la mesure des inégalités en France : "Une tendance fréquente est d’approcher ces dernières par une de ses caractéristiques extrêmes qu’est la pauvreté. Cette démarche est réductrice. La construction d’un système d’information sur les inégalités nécessite de s’intéresser à l’ensemble d’une distribution : les pauvres, les riches ainsi que les catégories intermédiaires." Deux types d’inégalités ont été largement étudiées (inégalités face au travail et à l’emploi ; inégalités des conditions de vie) et ont abouti à l’idée - si l’on met de côté les recommandations extrêmement techniques sur les calculs des séries - de créer de nouveaux indicateurs : ratio des taux de chômage cadres/ouvriers non qualifiés ; taux de persistance dans la pauvreté ; ratio cadres/ouvriers concernant l’espérance de vie à 60 ans, par exemple. De même, les chercheurs réclament le lancement de la production d’une information "dynamique", puisque celle disponible et exploitée aujourd’hui n’est souvent que de caractère statique.

Mais c’est sans conteste la question des "inégalités monétaires : patrimoines et revenus" qui a été identifiée par le groupe de travail comme "la lacune majeure du dispositif". Sous-évaluation des informations portant sur les individus et les ménages, accès limité aux données... "La mesure des inégalités globales de richesse ne sera pas crédible aussi longtemps que demeurera une aussi vaste zone d’ombre", peut-on lire dans le rapport. "C’est le noeud du problème, indique l’un des experts du groupe de travail, mais nous avons le sentiment de prêcher dans le désert. Cela fait près de quinze ans que nous réclamons de pouvoir disposer d’informations recueillies, notamment par le ministère de l’économie et ses nombreuses directions. Plusieurs audits ont déjà été réalisés sur ce point mais sans succès. Or il est clair que le sujet des inégalités va être au coeur de l’élection présidentielle. Et comment soigner un malade sans bon diagnostic ?".

Au ministère de l’économie, dont l’un des représentants sera présent à l’assemblée générale du 18 décembre, on dit n’avoir aucun état d’âme "à mobiliser des administrations s’il s’agit d’améliorer à moyen terme le système statistique français". Bercy fait néanmoins preuve de prudence. En rappelant d’abord que se baser sur des sources fiscales "peut entraîner un fort biais statistique en raison des sous-déclarations possibles ou des techniques d’optimisation fiscale qui permettent à des particuliers ou à des entreprises de moins payer d’impôts" ; et que, vis-à-vis de la transmission d’informations individuelles, l’administration doit respecter les règles de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). "Elles imposent de se soumettre à toute une série d’autorisations qui parfois amènent à renoncer à la demande." Un constat regrettable, d’autant que, reconnaît-on à Bercy, la distribution du patrimoine est extrêmement concentrée en France, et que "nous soupçonnons que cette concentration est encore plus forte que nous ne le pensons".

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