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Bruno Philip | Le Monde du 18.11.2007

A Badong, survivre au barrage des Trois-Gorges

dimanche 18 novembre 2007 par Bruno Philip

Ce qui reste de l’ancien Badong finit là, devant le fleuve où se croisent, dans un concert de cornes de brume, barges chargées à bloc et bateaux de croisière. Dans la nuit qui s’avance, le quartier est quasi désert, et ses derniers habitants glissent comme des ombres sur l’escalier qui menait autrefois à un centre-ville aujourd’hui englouti par la montée des eaux du Yangzi (fleuve Bleu). La vieille épicière assise dans l’obscurité devant sa méchante échoppe est l’une des ultimes rescapées de l’inexorable et prochaine élévation du niveau du fleuve, quand le barrage des Trois-Gorges sera achevé : "Bien sûr, il nous faudra bien partir, sourit-elle, mais on ne sait pas quand. On attend d’avoir l’assurance d’être relogés avant de vider les lieux."

Depuis 2003, quand a débuté le remplissage du réservoir formé par la gigantesque retenue d’eau de 185 m de haut sur le fleuve Bleu, plus d’un million trois cent mille personnes ont été contraintes de quitter leurs foyers. Et 116 villages ont disparu, sombrant parfois avec des chefs-d’oeuvre de l’histoire plurimillénaire de l’empire du Milieu. Le niveau du fleuve est aujourd’hui plus élevé de 90 m par rapport à son étiage précédent. Il montera d’une vingtaine de mètres supplémentaires à l’automne 2008, au moment de la mise en service définitive du barrage.

Durant des années, le gouvernement a vanté les bienfaits d’un ouvrage destiné à alimenter le centre du pays en électricité, à contrôler les crues dévastatrices du fleuve qui ont coûté la vie à 300 000 personnes au XXe siècle et à assurer une navigation plus aisée.

EROSION DES SOLS

Le discours a évolué depuis : Pékin a fini par admettre que la grandeur du projet avait son revers. Au mois d’octobre, le responsable des Trois-Gorges auprès du Conseil d’Etat, Wang Xiaofeng, a dressé la liste alarmante des conséquences du barrage sur l’environnement : érosion rapide des berges, raréfaction et pollution des eaux d’un réservoir de 39 milliards de mètres cubes qui risque de devenir un égout à ciel ouvert, réduction des terres arables, etc. "On ne peut pas sacrifier notre environnement contre de prospérité à court terme", a prévenu M. Wang.

Badong, chef-lieu d’un district de 500 000 âmes, est l’exemple extrême des difficultés à venir : après l’évacuation quasi complète de l’ancienne ville, la plupart des habitants ont été relogés dans une ville nouvelle, plus en hauteur. Mais l’érosion des sols menace aujourd’hui de provoquer des glissements de terrain. Alors, pour conjurer la menace, les autorités de Badong songeraient à prendre une douloureuse décision : déplacer la nouvelle ville plus haut sur les flancs de la montagne... Les habitants devraient être relogés dans la toute nouvelle Badong, une "troisième ville", un quartier plus moderne qui a commencé d’être érigé il y a une dizaine d’années et aligne, sur sa grand-rue, hôtels, restaurants et boutiques de mode qui ont pour nom Chic parisien (en français) ou Marvellous.

"VRAIMENT DANGEREUX ?"

Dans la "seconde ville", certains admettent être au courant de la rumeur d’un plan de déménagement, mais sans savoir au juste ce que l’avenir leur réserve. La jeune patronne d’un restaurant spécialisé dans les soupes de nouilles dit qu’"on avait parlé d’une évacuation en 2008 mais, en fait, on ne sait rien de plus". Elle ajoute, fronçant le sourcil, soudain inquiète : "Vous pensez que ces glissements de terrain sont vraiment dangereux ?" Difficile de répondre : contactés au téléphone, les responsables locaux ont refusé de répondre à nos questions.

Accoudés à un muret dominant le fleuve un peu en hauteur de ce qui reste de la vieille ville, monsieur Wu et son épouse discutent avec animation. M. Wu n’a rien, en soi, contre le barrage des Trois-Gorges. Mais ce qui le met en colère, et il ponctue ses dires de grandes claques du plat de la main sur sa paume droite, c’est que "le deuxième déplacement ne va profiter qu’aux riches qui ont les moyens de se payer de nouveaux appartements" dans la toute nouvelle ville. Sans compter, ajoute-t-il en répétant la vieille antienne des "déplacés des Trois-Gorges", que "les fonctionnaires du district s’en sont mis plein les poches".

ADVERSAIRES D’UNE DES PLUS "GRANDES ÉTAPES DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ"

Il fait le geste de remplir les siennes en y enfouissant les mains. "Le gouvernement local a reçu 200 millions de yuans 20 millions d’euros pour lutter contre les glissements de terrain", soutient-il. "Mais on ne sait pas comment cet argent a été dépensé. Même chose pour les sommes attribuées aux relogés pour la construction de nouvelles maisons", conclut-il avec une grimace de dégoût.

Sur le plan écologique, Pékin aurait pu écouter plus tôt l’avis de ses experts : une quinzaine d’années avant le début de la construction du projet des Trois-Gorges, en 1994, un rapport officiel avait avancé que "les aspects négatifs de la réalisation outrepassaient les aspects positifs". A la fin des années 1980, le projet fut suspendu. Mais après le tour de vis politique général consécutif à la répression du mouvement de Tiananmen, le premier ministre de l’époque, Li Peng, le remit sur les rails. Soumis peu après au vote des députés de l’Assemblée nationale populaire, le Parlement chinois, l’adoption du projet ne fit, pour une fois, pas l’unanimité : près d’un tiers des législateurs vota "non" ou s’abstint. Et le gouvernement donne aujourd’hui en partie raison aux sceptiques et aux adversaires d’une des plus "grandes étapes de l’histoire de l’humanité", ainsi que l’avait claironné l’ancien président Jiang Zemin.

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