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Libération le 1er février 2007 | Haydée SABERAN

A Dunkerque, d’anciens dockers victimes de l’amiante sont en grève de la faim. : « On nous a empoisonnés, et maintenant on nous spolie »

jeudi 1er février 2007 par Haydée SABERAN

Ils sont six, la cinquantaine tassée, le genre costaud. L’accent de Dunkerque traîne et étouffe les R. Ils ont plié leurs couvertures à carreaux sur une chaise dans un coin du presbytère de l’église Saint-Eloi, face au beffroi. Depuis trois semaines, ces anciens dockers du port de Dunkerque, tous CGT tendance purs et durs et tous touchés à des degrés divers par l’amiante, dorment là et ne s’alimentent plus que d’eau sucrée. Ce qu’ils demandent ? « Qu’on applique la loi. » Un médiateur a été nommé.

Selon le calcul établi par l’association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva), l’Assurance maladie a fait une erreur (lire ci-dessous) dans le calcul de l’Allocation de cessation anticipé des victimes de l’amiante (Acaata), qui les paye jusqu’à la retraite. Résultat : « 200 à 300 euros de différence », selon Louis Monteyne, le chef de file des grévistes. Ils touchent des sommes très variables, « entre 1 200 et 1 300 euros, en moyenne », répond le syndicaliste, mais seulement 750 euros pour les plus mal lotis.

« Marxisme ». Parmi les dizaines d’élus qui les soutiennent, surtout communistes, verts, et socialistes, un UMP sort du lot. C’est Franck Dhersin, ancien député du Nord, à nouveau candidat, maire de Téteghem, et surtout conseiller « élu local » de Sarkozy, à l’UMP, au ministère, et dans la campagne présidentielle. « Les dockers ne voteront jamais pour moi. Ils ont été élevés depuis tous petits dans le marxisme, lâche l’élu au téléphone, mais j’ai du respect et de l’admiration. Ce qu’ils demandent est juste. La plupart n’arriveront pas jusqu’à la retraite. Humainement, tout le monde est d’accord pour dire que c’est inadmissible. » Il raconte s’être battu pour deux d’entre eux en 2000, croyant que leur cas « allait faire jurisprudence. L’un des deux est mort six mois plus tard, il n’a pas pu en profiter ». Il estime à 3 000 personnes le nombre d’anciens salariés des chantiers navals, de la sidérurgie et du port touchés par l’amiante à Dunkerque. « Ici, il en meurt tous les jours. »

En mai 2005, déjà, les ex-dockers avaient fait une première grève. Qui a abouti à un protocole d’accord. « Il n’a jamais pu être mis en oeuvre, reconnaît Jean-Régis Borius, sous-préfet de Dunkerque, car la Caisse de compensation des congés payés [qui informe la Cram pour le calcul, ndlr] a dit : « Il faudrait pour cela que je produise un faux. »

Epaules. A la Caisse, on indique qu’on ne répond pas aux journalistes. Fin décembre, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) produit un rapport, après avoir « fouillé les armoires [de la Cram] pour savoir si les documents produits correspondaient aux feuilles de paie », indique le sous-préfet. Et « l’Igas dit qu’il n’y a pas d’erreur ».

Dans l’église, les ex-dockers serrent les mains, discutent par groupe. Sous le Christ en croix, les pétitions, les paroles de ministres, les témoignages d’amiantés, les fax de soutien de toute la France, et un gros coeur dans lequel Frédérique Monteyne, prof au Japon, a griffonné « Je t’adore, Papou. Courage » à son père.

Ils racontent qu’ils ont transporté sur leurs épaules des moutons d’Australie, des fruits du Maroc, « même des coquilles Saint-Jacques », rigole Roger. Mais aussi « des saloperies, du minerai de plomb, du charbon ». Et de l’amiante. Un petit homme : « Les sacs se déchiraient comme un rien. Ça partait en poussière. Des copains sont morts à 46, 47 ans. Moi, je suis vite essoufflé. » Un autre : « Les tôles de fibrociment de chez Eternit, quand on les posait, ça faisait un nuage. On n’avait pas de masque. Personne ne nous a jamais dit : "Il faut des protections." »

Ambulancier. Jean-Pierre, énervé : « On nous a empoisonnés, et maintenant, on nous spolie. Dans six mois, on sera peut-être dans le trou, et il faut encore qu’on nous emmerde. » Lui a eu « un problème au poumon », il a dû stopper la grève au 11e jour. Un autre l’a remplacé. Qui gronde : « Les cales n’étaient pas nettoyées, parce qu’un bateau à quai ne gagne pas d’argent, il fallait que ça tourne. L’amiante s’accumulait dans le plancher. » Roger est devenu ambulancier après avoir quitté les quais. « J’ai transporté certains anciens collègues. Je les ai jamais vu revenir. J’ai attrapé peur. »


Une indemnité mal calculée

Les avocats des grévistes s’appuient sur l’expertise d’un chercheur.

Anciens exposés à l’amiante, les ex-dockers ont droit à l’Allocation de cessation anticipée d’activité des travailleurs de l’amiante (Acaata). Dans le cas de ces intermittents rémunérés à la journée, aux revenus variables, comment la calculer ? Une loi de 1998 indique qu’elle est « fonction de la moyenne des salaires mensuels de la dernière année d’activité ». Une circulaire de 2000 ajoute qu’ « en cas d’activité discontinue, les périodes travaillées sont prises en compte jusqu’à totaliser 365 jours de paie ». En 2001, la Cram se gratte la tête. Le ministère des Affaires sociales lui propose un calcul qui reconstitue un salaire mensuel au prorata, à partir de rémunérations journalières. « Or, on a mal calculé l’assiette », indique Me Michel Ledoux, avocat des ex-dockers de Dunkerque. « Les calculs sont faux, ce n’est pas moi qui le dis, mais un chercheur en mathématiques de l’université de Jussieu. »

La démonstration tient en une page. On en garde la conclusion : la formule ministérielle « est erronée, car elle fait comme si il y avait 365 jours travaillés par an », or les dimanches sont fériés, mais non payés aux dockers. « Ils ont oublié de proratiser les dimanches », résume l’avocat.

Or plus le nombre de journées travaillées est faible, plus l’erreur est visible. L’activité du port de Dunkerque était réduite en 1992 et le port a accumulé des jours de grève. Voilà pourquoi les Dunkerquois sont les seuls à râler. « On ne va pas révolutionner le droit social français si on leur donne gain de cause », assure l’avocat. « Il s’agit de quelques dizaines de personnes, pas de quoi les laisser mourir de faim dans une église. »

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