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Mehdi Fikri | L’Humanité du 03.01.2008

A Gandrange, les derniers arrivés sont les premiers à se faire virer

mercredi 26 mars 2008 par Mehdi Fikri
Sidérurgie . Rien n’est prévu pour les intérimaires de l’usine mosellane dans le plan social d’ArcelorMittal. Ils en sont pourtant les principales victimes.

À Gandrange, on enterre la vieille sidérurgie lorraine et les jeunes travailleurs. ArcelorMittal prévoit la fermeture de deux des trois structures du site et la suppression d’environ 590 postes. « Pas de licenciements secs », « des reclassements pour tout le monde », mais pas un mot pour les intérimaires. Au terme du plan social, à l’horizon 2009, ils seront les premiers à être virés. Mais ils emploient plus volontiers le terme « gicler ». Ces intérimaires sont employés par Adia ou Interconseil. Ils étaient soixante-dix sur le site en janvier, une centaine en février. Et le chiffre serait encore en augmentation. Selon la CFDT et la CGT, les intérimaires serviront de variables d’ajustement pour permettre à l’usine de tourner pendant le reclassement progressif de ses salariés. Pourtant, et ils insistent là-dessus, Jaoued, Loïc et Cédric aiment leur boulot. À un moment ou un autre de la conversation, tous s’arrangent pour effacer le cliché du métallo qui sue sang et eau sous son casque en plastique. « C’est plus technique que physique, il y a plein de choses à apprendre », souligne Jaoued, vingt-quatre ans, auparavant tourneur-fraiseur. « C’est très intéressant et l’ambiance est bonne. Surtout par rapport au garage où je travaillais avant, où le harcèlement était permanent », confirme Cédric, vingt-huit ans. Il raconte l’usine, « super-impressionnante la première fois qu’on y entre », et se fait presque lyrique pour décrire « l’acier en fusion qui file dans les cages du laminoir ». Loïc a vingt et un ans et le lexique ultraprécis du type habitué aux entretiens d’embauche. Le jeune homme explique ainsi qu’« il est très valorisant de travailler pour un grand acteur régional ». Et il y a aussi la paye : environ deux mille euros net par mois. Les intérimaires enchaînent les contrats mensuels « en 2/2/2/4 : deux jours le matin, deux jours l’après-midi, deux jours le soir, puis quatre jours de repos et rebelote ». Au bout de dix-huit mois consécutifs, l’entreprise est tenue par la loi de proposer une embauche.

Jaoued y était presque quand la fermeture de l’aciérie et du train à billettes a été annoncée. Il a une longue série d’entreprises derrière lui et espérait que Mittal serait la dernière. « Mais en janvier, je me suis dit : "Ça y est, je passe à la trappe." » L’avenir ? « Bah, c’est reparti pour un tour. Il va falloir chercher à nouveau, envoyer des CV, attendre… Et encore, moi, je n’ai pas de famille à charge. Beaucoup d’autres, un peu plus âgés que moi, ont des enfants à nourrir et des crédits sur le dos. » Comme Cédric : « J’ai pété les plombs au moment de l’annonce. Je ne suis pas con, j’ai un bac pro, je ne peux pas rester comme ça toute ma vie ! » Il parle de son appartement trop petit et de Chloé qui grandit à vue d’oeil. Loïc, le plus jeune de la bande, a pensé d’emblée à chercher du travail ailleurs. « Mais, comme on ne sait rien, j’attends d’y voir plus clair avant de réactiver mes réseaux. »

Car l’espoir existe encore. Alimenté par des rumeurs plus ou moins vraisemblables. Des embauches seraient prévues avant la fermeture, des intérimaires pourraient être « reclassés » à Florange. « C’est la technique de la direction, soupire Cédric. Ils ne diront jamais : "C’est fini pour les intérimaires." Ils viendront nous voir les uns après les autres, pour nous dire : "Ton contrat n’est pas renouvelé." » Alors, dans le doute, tout le monde montre qu’il veut bosser. « Déjà qu’on serrait un peu les fesses à la fin de chaque mois, là c’est encore pire. On bosse dur et on attend. » Et les intérimaires de Gandrange ne sont pas les seuls dont l’emploi est menacé. Kader* est un ami de Jaoued. Il est intérimaire au haut-fourneau de Florange. Là où doit être reclassée une partie des employés de Gandrange, poussant vers la sortie les précaires. Il est l’un des seuls intérimaires à avoir reçu de son chef l’assurance d’être gardé. Hélas, il dit aussi être l’un des seuls à se soucier du jeu de chaises musicales qui risque de se jouer à leurs dépens. « Mais c’est normal. Quand on est intérimaire, on arrête d’espérer être embauché. On arrête même d’y penser. » Il se souvient pourtant avoir vu de « la déception sur le visage » de son pote. « J’ai préféré dire à Jaoued : "Te fais pas de faux espoirs. C’est mort pour toi." Parce qu’à Gandrange, ils sont forts pour jouer avec l’incertitude des gens. » Et la rumeur du reclassement des intérimaires à Florange ? Encore un faux espoir : « Des reclassements d’intérimaires ? C’est n’importe quoi ! À Florange, on a vu passer la liste des personnels reclassés… et il n’y a pas d’intérimaires dessus. »

* Le nom a été changé à la demande de l’interviewé.


Gandrange « Quinze jours sur le tas, et puis, maintenant démerde-toi »

Le manque de formation a amplifié les difficultés financières de l’usine. À Gandrange, ceux qui ont dix ans de boîte assurent qu’il faut en moyenne trois ans pour former un jeune. Les anciens, comme Claude Ripa, parlent de sept années nécessaires « pour apprendre vraiment le métier ». « Mais pour moi, c’était quinze jours d’apprentissage sur le tas, puis démerde-toi ! » se souvient Jaoued. Comme les autres, il a fait les frais d’une exécrable gestion des compétences. Car, depuis 2004, Mittal n’a pas su compenser la perte de savoir-faire causée par des départs en retraite massifs. Alors, forcément, Jaoued, comme d’autres, a fait « quelques petites erreurs ». « J’ai travaillé comme opérateur machine à l’aciérie pendant neuf mois, avant d’être brusquement transféré au chargement. Ils ont estimé que je ne faisais pas l’affaire. » Il y a deux mois, les syndicats ont tapé du poing sur la table et il a été réintégré. Même histoire pour Cédric. Il a débuté à l’aciérie en juin dernier et s’est aussi entendu dire qu’il « ne faisait pas l’affaire », avant d’être transféré au LCB.

À l’inverse, Loïc a apparemment « fait l’affaire ». Il travaille à l’aciérie depuis un an. Mais son témoignage recoupe celui des autres : « La direction est complètement je-m’en-foutiste. Ils ne se sont pas donné les moyens de gérer la formation. » La responsabilité d’ArcelorMittal est d’autant plus grande que la carence dans la transmission de savoirs a pesé lourd dans le déficit du site. Exemple : les accidents provoqués par des intérimaires, comme l’explosion d’une coulée l’année dernière, ont fait exploser, dans le même temps, les coûts de maintenance.

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