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Bertrand Bissuel, Mustapha Kessous et Isabelle Rey-Lefebvre | Le Monde le 26.02.2008

A Massy, 400 salariés en situation irrégulière "ne se cachent plus" en ralliant la CGT

mardi 26 février 2008 par Isabelle Rey-Lefebvre, Bertrand Bissuel, Mustapha Kessous

Ils sont entre "camarades". Leur français n’est pas "terrible" mais ils parlent déjà leur nouvelle langue, celle de la CGT. Jeudi 21 février, dans une salle sans âme la Bourse du travail de Massy (Essonne), une centaine d’Africains, une poignée de femmes, écoutent religieusement les conseils de leur nouveau "patron" : Raymond Chauveau, secrétaire général de l’union locale. Face à eux, il égrène les consignes pour éviter "un vol direct Paris-Bamako" : interdiction de se rendre tout seul à la préfecture même avec une promesse d’embauche. "Compris ?", lance-t-il à la salle.

La plupart de ces Africains sont syndiqués depuis peu, car ils ne veulent plus "se cacher" mais s’organiser, se mobiliser. Ils ont les mêmes parcours, parfois les mêmes noms, un travail, un contrat (embauchés avec de faux papiers), une carte Vitale, une feuille d’imposition mais… pas de titre de séjour. Ils ont vu à "la télé" le combat des 68 ex-salariés sans papiers de Buffalo Grill, durant l’été 2007. "On a su qu’ils étaient à la CGT-Massy, raconte Daouda Traoré, cégétiste depuis peu. Le syndicat nous aide à nous défendre !" "La CGT peut nous obtenir un minimum de droits", ajoute un autre.

Par ailleurs, depuis septembre 2007, l’union locale a écumé les foyers de travailleurs immigrés pour les persuader de se syndiquer, "car nous voulons obtenir la régularisation de tous les travailleurs sans papiers", insiste M. Chauveau. Et ça marche. Selon lui, 400 d’entre eux sont à la CGT-Massy.

Ce jour-là, les sept cuisiniers du restaurant parisien de la Grande Armée, qui ont appris leur régularisation le 18 février après six jours de grève, sont présents. "Félicitations !", lance la salle qui se lève et applaudit. "Vous voyez camarades, c’est possible, lance M.Chauveau. Il faut continuer à se mobiliser. Parlez-en à tous vos cousins, à vos amis." Aux Africains, il explique comment se sont déroulées les négociations entre la préfecture de police de Paris et la direction du restaurant. "Nous avons donné une photocopie du passeport, quatre photos et un certificat d’hébergement, lance M.Chauveau. La direction a amené un contrat de travail et les feuilles de paie. C’est à vos patrons d’agir !" C’est une condition sine qua non que demandent les préfectures, en application de la circulaire du 7 janvier pour régulariser.

Les questions fusent : "Mamadou Traoré, travailleur sans papiers. Je vois que vous étiez nombreux, moi je suis le seul en situation irrégulière dans l’entreprise. Comment je fais ?" Un autre ajoute : "Je veux faire une grève mais les collègues ont peur." "Vous êtes combien de sans-papiers dans votre boîte ?", demande M.Chauveau. "Trente !" Rire général. Autre question : "Moi, mon patron veut m’aider, mais il a peur d’aller à la préfecture." De nouveau la salle éclate de rire.

M. Chauveau répond tranquillement à toutes les interrogations. "On ne va pas vous abandonner", promet-il. Un homme l’interrompt : "Moi, je me suis fait licencier. Mes collègues aussi. Je fais comment ?" "On va commencer des actions devant les prud’hommes", assure-t-il, avant de rappeler : "N’oubliez pas de vous syndiquer !" La réunion terminée, le cégétiste est dans son bureau. A sa porte, c’est la bousculade. Il appelle un par un les employeurs des sans-papiers. A un patron : "Vous voulez l’aider ? Vous êtes prêt à vous rendre à la préfecture ?"


Les patrons et le casse-tête des travailleurs sans papiers

De nombreuses entreprises expriment des doutes, voire de l’inquiétude, face aux objectifs du gouvernement en matière d’immigration. D’un côté, celui-ci entend combattre le recours illégal à de la main-d’œuvre étrangère. De l’autre, il régularise, à titre exceptionnel, des salariés sans papiers, comme l’atteste l’affaire de La Grande Armée, restaurant parisien où sept cuisiniers en situation irrégulière sur neuf ont obtenu, vendredi 22 février, un titre de séjour. Spécialiste de l’immigration, l’historien Patrick Weil pense que l’on assiste à "une sorte de schizophrénie politico-administrative très anxiogène pour les entreprises".

Pour lutter contre l’emploi de sans-papiers, les dirigeants de sociétés sont tenus, depuis le 1er juillet 2007, de demander aux préfectures, lorsqu’ils embauchent un étranger, de vérifier l’authenticité de son titre de séjour. Du coup, le sentiment d’être placé sous surveillance s’est accru. Sentiment redoublé par la crainte de sanctions. Deux responsables de l’entreprise de construction Cardinal ont été condamnés, le 20 juillet 2007, par le tribunal correctionnel de Rennes, à trois ans de prison – dont 18mois ferme – pour avoir recouru à des sous-traitants employant des sans-papiers. Ils ont fait appel.

Pour éviter de telles sanctions, certaines entreprises cherchent à revérifier la situation administrative de leur main-d’œuvre étrangère, même si elle a été recrutée avant le 1er juillet 2007. Raynald Plateaux, qui gère une société de gardiennage et de nettoyage, s’est livré à un tel examen à la suite de l’interpellation d’un de ses employés, titulaire de faux papiers. Résultat : treize de ses salariés n’étaient pas en règle ; ils ont été congédiés (Le Monde du 9 janvier).

Les licenciements de salariés sans papiers tendraient-ils à prendre de l’ampleur ? Oui, d’après Jean-Pierre Alaux, du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti). "Depuis quelques mois, nous recevons de plus en plus d’étrangers en situation irrégulière qui disent avoir été remerciés par leur employeur", soutient-il. Francine Blanche, secrétaire confédérale à la CGT, dresse un constat similaire. "Depuis septembre, on a reçu près de 200 travailleurs sans papiers licenciés", assure Jean-Claude Amara, porte-parole de l’association Droits devant !!

Le phénomène reste difficile à cerner, faute de statistiques. Il survient au moment où les espoirs de régularisation reprennent de la vigueur parmi les sans-papiers. Le 7 janvier, une circulaire a été adressée aux préfets pour préciser les conditions dans lesquelles des étrangers sans titre peuvent se voir délivrer une autorisation de séjour. Assorti de multiples conditions – bien plus restrictives pour les ressortissants de pays extérieurs à l’Union européenne –, le dispositif mis en place n’est pas forcément toujours bien compris par les entreprises.

"Des PME nous contactent pour savoir comment faire, car elles ne sont pas outillées pour saisir la complexité des règles", note Pierre Henry, directeur général de France Terre d’asile. A la direction régionale du travail de l’Aquitaine, un agent dit être confronté à un afflux de demande d’employeurs souhaitant embaucher des travailleurs, notamment bulgares, roumains et turcs, comme maçons ou carreleurs : "Mais leurs dossiers sont souvent incomplets. Résultat : je les classe sans suite."

Les patrons peinent non seulement à s’y retrouver mais "ils ont peur et n’osent pas se rendre en préfecture pour demander une régularisation", note M.Amara. Yann Gallant, DRH de la société Sepur, spécialisée dans le nettoyage (1800 salariés), vient de licencier deux employés recrutés avec de faux papiers. Il hésite encore à s’adresser à la préfecture pour demander leur régularisation : "Ça me gêne un peu." "Ce n’est pas notre rôle", insiste Patrick Langlais, directeur de l’entreprise de nettoyage Duca. Quatre employés de sa société ont été aussi embauchés avec de faux papiers. "Nous avons déjà la pression de l’Urssaf, des syndicats, explique-t-il. On reporte le problème sur nous."

Yoann Le Goff, directeur de Konex, société de câblage informatique, fait des démarches auprès de la préfecture de police de Paris pour régulariser et enrôler un Algérien. "Je lui avais proposé plusieurs fois de l’embaucher, raconte M. Le Goff. Mais il a toujours refusé. Un jour, la boîte d’intérim ne me l’a plus envoyé. Elle avait découvert qu’il avait de faux papiers." Mais dans un secteur qui manque "terriblement" de main-d’œuvre, M.Le Goff a décidé de tout faire pour le garder. "C’est du temps et de l’argent, souligne-t-il. Je ne comprends pas que le gouvernement laisse des travailleurs sans papiers cotiser pendant des années et veuille ensuite les renvoyer chez eux !"

C’est aussi l’avis de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH), qui réclame la régularisation des sans-papiers employés dans le secteur. "Beaucoup de patrons nous disent qu’ils n’ont pas le temps de s’occuper de demander des régularisations car ils ont une boîte à faire tourner, affirme André Daguin, président de l’UMIH. Mais ils devraient s’inquiéter un peu plus, il doit y avoir énormément d’étrangers sans titre dans notre profession."

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