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Entretien réalisé par Vincent Defait | L’Humanité du 29 janvier 2007

« Agir contre le réchauffement, un problème éthique »

mercredi 31 janvier 2007 par Vincent Defait
Climat . Entretien avec le glaciologue Jean Jouzel, représentant français du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dont Paris accueille une réunion capitale cette semaine.

C’est le grand raout de la climatologie. Cinq cents scientifiques se retrouvent à partir d’aujourd’hui à Paris, après six ans de travail, pour discuter une ultime fois, puis livrer aux décideurs et au public l’état du globe. Réunis au sein du GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat), ils ont rédigé le chapitre « scientifique » d’un rapport sur le changement climatique. Viendront ensuite le chapitre sur les impacts socio-économiques du réchauffement, à Bruxelles, début avril, puis celui sur les solutions envisageables, un mois de plus, à Bangkok (Thaïlande).

Ce rapport 2007 est le quatrième. Le premier opus date de 1990, après que le GIEC a été créé deux ans plus tôt par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Depuis sa création, le GIEC sert de référence pour les scientifiques et les décideurs du monde. Du premier rapport est sortie la convention-cadre sur le climat de l’ONU. Le second, publié en 1995, a servi d’appui à la rédaction du protocole de Kyoto. Le troisième a placé l’homme au coeur de la problématique, le désignant comme principal responsable du réchauffement. Un réchauffement compris entre 1,4 ºC et 5,8 ºC d’ici à 2100. Selon certaines sources, le quatrième rapport affine cette fourchette, tablant désormais sur une hausse comprise entre 2 et 4,5 ºC, et confirme qu’il faut s’attendre à l’avenir à davantage de phénomènes extrêmes (inondations, sécheresses...). Il indique également que les effets des émissions de gaz à effet de serre se feront ressentir pendant au moins un millénaire.

Directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace, le glaciologue Jean Jouzel est l’unique représentant français du conseil scientifique du groupe réuni à Paris à partir d’aujourd’hui. Loin des discours catastrophistes, il appelle néanmoins à l’action. Entretien.

Sans dévoiler précisément le contenu du rapport du GIEC, doit-on s’attendre à des surprises ?

Jean Jouzel. En cinq ans, nous avons obtenu beaucoup de résultats marquants. À commencer par la confirmation que la température a continué à augmenter de façon très nette. Je retiens surtout que les prévisions établies en 1990, au moment du premier rapport, autour de différents scénarios de l’augmentation de l’effet de serre, se vérifient aujourd’hui. On prévoyait, par exemple, une hausse de la température moyenne entre 0,1 et 0,2 ºC par décennie. On est tout à fait sur la trajectoire prédite il y a quinze ans. Cela confirme la qualité des modèles de simulation.

Mais le réchauffement n’est pas homogène. Le réchauffement est très marqué dans l’Arctique, par exemple, avec des conséquences qui commencent à être perceptibles. Si on prend les données des cinq dernières années et qu’on les compare à des simulations sur cent ans, on observe les mêmes types de répartition de hausse des températures sur le globe : le réchauffement est moindre sur l’océan que sur les continents.

On remarque aussi que, dans les hautes latitudes, l’enneigement a diminué. La différence équivaut à deux fois la surface de la France, à la fin de l’hiver dans l’hémisphère Nord.

Enfin, dans le troisième rapport, il restait un débat à trancher sur les températures au sol et dans l’atmosphère au cours des trente dernières années. À l’époque, on ne remarquait pas de réchauffement dans l’atmosphère. Était-ce un phénomène réel ou lié à des mesures incomplètes ? Les sceptiques, en tout cas, disaient : « Ils n’y comprennent rien... » Une nouvelle interprétation des données confirme, aujourd’hui, un réchauffement de l’atmosphère. C’est important parce que cela permet de valider nos hypothèses. Résultat : la contestation du réchauffement du globe est marginale aujourd’hui. D’autant plus qu’en cinq ans les émissions de gaz carbonique ont augmenté de plus de 10 %.

Qu’est-ce qui a changé dans la science du climat depuis le dernier rapport ? Prend-on de nouveaux paramètres en compte ?

Jean Jouzel. Ce qui est important, c’est qu’on est passé, dans l’esprit du public, d’un phénomène hypothétique à un phénomène perceptible. Attention, je ne dis pas dangereux. Dans le Grand Nord, par exemple, on perçoit désormais le réchauffement : la glace de mer diminue, la faune est plus présente dans les régions côtières et surtout on remarque une accélération de l’écoulement des glaces de l’intérieur vers ces régions côtières, ce qui interroge sur le comportement du Groenland aux siècles prochains.

Que craint-on ?

Jean Jouzel. Il y a un risque que le Groenland fonde partiellement à l’échelle de quelques siècles. Notre action des prochaines décennies sera décisive de ce point de vue. Si le réchauffement dépasse 3 degrés de moyenne, le risque devient non négligeable.

Avec quelles conséquences ?

Jean Jouzel. Le cas extrême est celui où le Groenland fond complètement. Dans ce cas de figure, le niveau de la mer s’élèvera de sept mètres. Mais le problème central est celui de l’inertie du climat. Il y a 125 000 ans, lors d’une période plus chaude qu’actuellement, une partie du Groenland avait disparu. On pourrait arriver à cette situation, avec deux à trois mètres d’élévation du niveau de la mer sur plusieurs siècles. Cela va s’ajouter à la dilatation de l’océan, qui, une fois qu’elle est en route, ne s’arrête plus. Admettons qu’au cours du XXIe siècle, le niveau des océans augmente de 30 centimètres, ce qui est possible, on enregistrera alors une hausse comparable pendant les trois ou quatre siècles suivants. En fait, par une action qui augmenterait les températures à moyenne échéance, on provoquerait une élévation importante irrémédiable. En 400 ans on a le temps de s’y adapter, mais pas complètement. Pensons aussi que nos civilisations modernes se sont construites dans ces échelles de temps. Ça me paraît très égoïste de mettre en péril nos richesses pour ceux qui viendront après nous. Pour moi, agir contre le réchauffement climatique est un problème éthique.

2005 a été marquée par de nombreux cyclones. Où en sont les débats sur un éventuel lien avec le réchauffement ?

Jean Jouzel. La communauté scientifique discute beaucoup de ce sujet, en particulier chez les Américains. Est-ce lié à la variabilité naturelle ou à l’action de l’homme ? À ce propos, il est intéressant de voir la différence de perception du problème entre les scientifiques et le public. L’attribution du réchauffement climatique à l’activité humaine par les scientifiques ne s’appuie que sur les valeurs moyennes des températures. Le citoyen, lui, est plus sensible aux événements extrêmes. Les scientifiques, eux, ont besoin de recul pour trancher le débat. En France, ce qui a marqué les gens, c’est la canicule de 2003. Or, en trente ans, nous avons gagné près d’un degré et demi, ce qui est beaucoup.

Cela m’amène à m’interroger : l’une des prédictions des modèles est l’augmentation de la variabilité climatique. D’après les statisticiens, la canicule de 2003 avait une chance sur cinquante mille de survenir. C’était donc un événement exceptionnel, avec 4 à 5 degrés de plus qu’un été du XXe siècle. Et puis voilà l’automne 2006, de 3 degrés plus chaud qu’un automne moyen en France. Finalement, à force d’avoir des événements qui sortent des statistiques, on s’interroge sur les conséquences d’un changement de la variabilité du climat. Car ce sont les événements extrêmes qui ont le plus d’impact. Un été comme celui de 2003 pourrait revenir une fois sur deux à partir de 2050.

Que vous ont appris les recherches sur les carottes glaciaires, témoins du climat des 800 000 dernières années ?

Jean Jouzel. Avant, les archives glaciaires nous permettaient de remonter jusqu’à 420 000 ans. Elles montraient des périodes glaciaires et des variations de gaz carbonique très marquées et liées. Nous remontons maintenant jusqu’à 800 000 ans : avant 420 000 ans, la variabilité est moindre, avec des périodes chaudes moins chaudes. C’est aussi le cas du gaz carbonique, ce qui renforce le lien entre les deux phénomènes. Si le climat avait changé sans que la teneur en CO2 change, les sceptiques auraient eu des arguments pour dédouaner le gaz carbonique. Or la relation entre les deux reste identique pour des climats différents au fil du temps. D’une certaine façon, on a de la chance de vivre aujourd’hui. Car, entre les trois périodes glaciaires précédentes, la période chaude ne durait que 10 000 ans. Il semble qu’on soit dans la situation d’une période chaude naturelle de près de 30 000 ans...

Dans certains coins du globe, le réchauffement ne peut-il être bénéfique ?

Jean Jouzel. Ce sera au groupe II du GIEC de répondre à cette question. Pour bien comprendre, il faut partir de la convention climat de l’ONU qui vise à stabiliser l’effet de serre à un niveau qui ne soit pas dangereux. Finalement, la convention ne définit pas le niveau de dangerosité. En effet, votre vulnérabilité dépend aussi de là où vous vous trouvez. En France, on est plutôt tranquille, de ce point de vue. Mais au-delà de 2 degrés sur le globe, on prend des risques, y compris pour les rendements agricoles qui diminueront. Il est vrai que le Grand Nord va se réchauffer, offrant plus de surfaces à cultiver, et des routes maritimes vont s’ouvrir. Est-ce tant mieux ? Pas sûr. Ce qui est sûr, c’est que les gagnants seront marginaux.

Des scientifiques travaillent sur la bio-ingénierie : ils imaginent des moyens de refroidir l’atmosphère. S’agit-il d’élucubrations ou de projets réalistes ?

Jean Jouzel. Je suis extrêmement réticent quant à ce type de projets. Le prix Nobel Paul Crutzen s’est engagé sur l’idée de placer des aérosols dans l’atmosphère pour contrecarrer le réchauffement climatique. Cela me semble dangereux. Mais je suis d’accord avec lui pour dire que c’est notre rôle d’étudier ces possibilités, autrement d’autres le feront, mais moins bien. Je donne toujours l’exemple de ma thèse sur la formation de la grêle : je découpais des grêlons pour comprendre comment ils voyageaient dans les nuages. À terme, cela visait à tester des méthodes d’ensemencement des nuages par de l’iodure d’argent qui diminue la taille des grêlons. Avec l’idée que la grêle ferait ainsi moins de dégâts. Au final, on n’a jamais réussi. Vouloir maîtriser la nature est aventureux. Il faut garder une certaine humilité à son égard. La seule façon, pour moi, d’éviter d’aller vers un véritable bouleversement climatique est celle de la convention climat. Il faut stabiliser l’effet de serre. C’est un véritable défi qui, en plus, peut être porteur de développement. Le rapport de l’économiste Nicholas Stern, au-delà des chiffres dont je ne peux pas juger la valeur, dit ceci : il est pire économiquement de ne rien faire.

En France, les questions environnementales, et en particulier le réchauffement du climat, ont pris place dans les discours politiques. À la hauteur de l’enjeu ?

Jean Jouzel. Ce qui est à la hauteur de l’enjeu, selon moi, c’est la loi sur l’énergie de 2005. Cette loi stipule qu’il faut diminuer notre consommation énergétique de 2 % par an et fixe comme objectif à la France de diviser par quatre à cinq ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050. C’est exactement le message que notre communauté scientifique essaie de transmettre aux politiques. Pour maîtriser l’effet de serre, il faut diviser ces émissions par deux au niveau mondial, et on voit bien qu’on ne peut pas, pour l’instant, demander trop d’efforts aux pays en développement. Il faudra les aider. Pour cela, les pays industriels doivent faire mieux que ce facteur 2. C’est donc un aspect positif de la loi. Derrière, l’action est difficile. Notons que la France a des chances de remplir ses objectifs du protocole de Kyoto (c’est-à-dire, pour l’Hexagone, maintenir le niveau d’émissions des gaz à effet de serre au niveau de celui de 1990 - NDLR). L’effort nécessaire ne sera possible que si chacun s’y met, les citoyens, les entreprises, les collectivités locales... La seule façon de s’en sortir est que cet objectif devienne commun à tous. Reste un point d’interrogation : de quelle façon peut-on allier le développement avec ces contraintes climatiques ? En bref, comment faire fonctionner l’Organisation mondiale du commerce (OMC) avec ces impératifs environnementaux ?

À ce propos, Jacques Chirac doit appeler les chefs d’État et de gouvernement à créer une ONU pour l’environnement, une ONUE, lors d’une « conférence pour une gouvernance écologique mondiale », les 2 et 3 février. Vous avez accepté de faire parti du comité d’honneur de cette conférence. Pourquoi ? Qu’attendez-vous de cette initiative ?

Jean Jouzel. Cette conférence doit mettre sur la table l’idée de cette organisation solide et décisionnelle. J’y adhère. Le problème du réchauffement climatique est global et doit donc être traité globalement, dans un cadre plus solide que ne l’est l’ONU actuellement. Cette instance doit être capable de discuter avec l’OMC. Les pays qui sont entrés dans le protocole de Kyoto feront prendre conscience à leurs citoyens que le problème existe. Chez ceux qui n’y sont pas entrés, il provoque une culpabilisation. C’est le cas aux Etats-Unis, où les choses évoluent : il y a une réelle prise de conscience, au travers du réchauffement climatique, que les problèmes d’environnement sont à traiter de façon globale. C’est aux chefs d’État et de gouvernement de dire « on y va » ou « on n’y va pas ». Ce processus passera par la mise en route d’instances qui n’existent pas encore. Je n’imagine pas qu’on puisse laisser l’effet de serre augmenter sans agir.

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