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Thomas Lemahieu , Lénaïg Bredoux , Alain Raynal | L’Humanité

Airbus : la « base » maintient la pression

jeudi 10 mai 2007 par Thomas Le mahieu, Alain Raynal, Lénaïg Bredoux
Aéronautique . Malgré les chantages de la direction, les salariés, soutenus par la seule CGT, sont en grève à Nantes et à Saint-Nazaire. Un mouvement inédit dans l’histoire du groupe.

Haut, bas, attention fragile ! Haut : il aura suffi d’une mèche allumée, le 27 avril dernier, par une poignée de jeunes ouvriers, sur les chaînes de production des caissons centraux de l’A320, pour que plusieurs milliers de salariés des trois usines Airbus en Loire-Atlantique s’enflamment et cessent le travail en bloc. Bas : vue de l’ouest, la révolte spontanée a, semble-t-il, été endiguée sur les autres sites au Sud (Toulouse), au Nord (Méaulte, dans la Somme) et à l’Est (Allemagne) - de quoi décourager les plus braves. Ce mouvement social, une grève « dure », sans calcul, inouïe depuis des lustres chez le mastodonte de l’aéronautique, mais sur le fil et si fragile au fond, reste un miracle pour ses acteurs qui, après deux semaines de conflit, paraissent ne toujours pas en croire leurs yeux. « C’est un mouvement particulier parce qu’il est parti de manière spontanée, souligne Patrice Bernard, de la CGT à Nantes. Cela fait longtemps que le climat social se dégrade. Il y a une accumulation de frustrations qui fait que ça finit par exploser. La prime n’est qu’une goutte d’eau. Il y a vingt ans, il y avait 25 % d’écart entre le SMIC et le salaire de base chez Airbus. Aujourd’hui, c’est 8 % à 9 % ! Et on en demande toujours plus aux salariés. »

En exigeant tout à la fois le versement d’une prime de 3 000 euros environ, équivalente à la participation et l’intéressement obtenus en 2006 (la direction n’envisageait dans un premier temps de ne verser que 2,88 euros par salarié, bloqués sur cinq ans), le retrait du plan de « restructuration » Power 8, l’arrêt des heures supplémentaires, l’embauche des intérimaires et le remplacement de tous les départs à la retraite, ils ont réussi à inquiéter la direction de l’avionneur et à secouer, dans le même mouvement, les organisations syndicales hégémoniques chez Airbus, l’entente FO-CFTC-CGC, accusées par la base d’être « trop attentistes » ou « passives », voire, selon certains, « compromises avec la direction ».

À la fin de la semaine dernière, la direction générale d’Airbus qui, en ouverture des négociations salariales obligatoires, propose désormais une prime exceptionnelle de 500 euros, a toutefois refusé de fixer la date de la prochaine discussion avec les syndicats « tant que la sérénité ne serait pas rétablie dans les établissements de l’ouest ». Pendant le week-end prolongé, à Nantes comme à Saint-Nazaire, la hiérarchie a mis la pression sur les grévistes : appelant à « reprendre le travail afin de ne pas mettre en péril la crédibilité, la compétitivité et l’avenir » des établissements, les directions ont envoyé un courrier aux salariés à leurs domiciles et certains chefs dont, d’après plusieurs témoignages, « passé des coups de fil aux plus faibles ». « Les chefs visent ceux qui peuvent craquer, indique Olivier, sept ans d’ancienneté à Nantes. Elle fait des promesses de promotions, d’augmentations individuelles. » Yannick, à Saint-Nazaire, part à la retraite la semaine prochaine, mais il pense aux jeunes : « Cette grève, c’est la leur, c’est pour eux, c’est eux qui triment aujourd’hui sur les chaînes et qui, parce qu’ils ont osé ouvrir leur gueule dans ce mouvement, risquent de voir leurs carrières et leurs salaires bloqués pendant des années ! On ne peut pas les abandonner. »

Dans cette grande glaciation, Louis Gallois, le président d’Airbus, sait également souffler un peu de chaud, en laissant entendre dans le Wall Street Journal de mardi qu’il envisage de récupérer tout ou partie des dividendes (30 millions d’euros environ) qui devraient être restitués à l’avionneur par le groupe Lagardère et l’État français, afin d’abonder une cagnotte destinée à une éventuelle prime exceptionnelle.

Dans ce contexte, drôle d’ambiance, mercredi matin, à l’heure de décider de la suite des opérations, devant les sites - d’Airbus en Loire-Atlantique : à Nantes, on attend des nouvelles de Saint-Nazaire, et à Saint-Nazaire on attend des nouvelles de Nantes. La confusion engendre plus de confusion encore. À Nantes, une réunion de cadres FO appelle à la reprise pendant qu’à l’extérieur de l’usine, les ouvriers syndiqués FO votent avec enthousiasme la poursuite du mouvement. À 9 heures du matin, l’assemblée générale, à laquelle participent entre 400 et 500 grévistes nantais, choisit à la quasi-unanimité de prolonger la grève. À Saint-Nazaire, pendant ce temps, chacun se toise, se renifle : que faire ? Sur le site de Gron, quelques délégués FO, en bleus de travail, partent au casse-croûte, sans un regard pour ceux qui sont restés dans le mouvement - mimiques narquoises. « Il y a moins de jeunes, s’inquiète Thierry, côté grévistes, quelques minutes avant l’assemblée générale. La moyenne d’âge est en train d’augmenter tout d’un coup. » Porte-parole de la coordination des salariés, Yvonnick Guihéneuf penche, sans le dire explicitement, pour une « suspension » du mouvement : « Il y a des jeunes qui viennent nous voir pour nous dire qu’ils sont étranglés, regrette-t-il. Ils ont des crédits à payer, ils ne peuvent pas continuer comme ça pendant des jours et des jours... » Même forme d’indécision chez Fabien, un des jeunes qui, avec Aurélien, a plongé la tête la première dans cette grève (lire aussi l’Humanité du 4 mai) : « Ce matin, je suis arrivé avec l’idée de continuer, mais là, je viens de voir que quelques-uns des animateurs de la coordination ouvrière sont déjà retournés au travail. C’est un peu difficile à avaler. » Son copain tient bon : « C’est maintenant qu’il faut gagner, ce n’est vraiment pas le moment de s’arrêter... »

Après une première assemblée à 10 heures, les grévistes de Saint-Nazaire décident de se retrouver en début d’après-midi, après l’envoi d’une délégation à la direction. « La direction nous dit qu’il faut reprendre le travail, que la sérénité revienne avant de repartir en négociation, insiste Christian Caillé, délégué CGT, le seul syndicat à soutenir encore la grève. Mais souvenez-vous, avant de commencer ce beau mouvement qui est celui des salariés, on était dans l’usine, on était sereins, il n’y avait pas plus sereins que nous et on n’avait rien obtenu. Là, grâce au mouvement, on commence à obtenir des avancées. Il faut bien avoir ça en tête. » En début d’après-midi, par la voix de son porte-parole, la coordination des salariés de Saint-Nazaire, émanation de la « base », laisse éclater son malaise. « La direction ne veut plus discuter avec la coordination et, tant que nous ne serons pas rentrés, nous n’obtiendrons rien, prévient Yvonnick Guihéneuf. Ça a été un beau conflit, quand même ! Il ne faut pas - oublier la solidarité et tout ce

qu’on a gagné... On a redonné confiance aux salariés, et pas que dans notre entreprise, on a combattu la division syndicale chez Airbus et on a ressoudé tout le monde. » De la foule, 500 personnes environ, la rumeur enfle. Puis des interpellations : « Parle au présent, Yvonnick, parle au présent, ce n’est pas fini ! » Quelques minutes plus tard, à une écrasante majorité, les ouvriers d’Airbus à Saint-Nazaire décident à main levée de continuer leur grève aujourd’hui encore.

Ce jeudi matin, à Nantes comme à Saint-Nazaire, les centaines de grévistes se retrouveront encore. La direction d’Airbus adopte une ligne dure contre les salariés représentés par les coordinations et soutenus par la CGT, pendant que les autres organisations syndicales manoeuvrent pour affaiblir la détermination : hier en fin d’après-midi, à Nantes, les grévistes se lisent un tract distribué par FO à Toulouse selon lequel les assemblées des sites de Loire-Atlantique auraient décidé de reprendre le boulot - un pur mensonge ! « On a continuellement décidé à notre place, déplore Philippe, membre du comité de grève à Nantes. Maintenant, ce sont les salariés qui sont maîtres de leur mouvement, des décisions. Il va falloir que les syndicats le comprennent, maintenant. » Non loin de là, Franck ajoute : « Nous, les petits, on ne nous écoute pas. Quand je reprendrai, je pourrai regarder les chefs en face, parce que la prime, c’est moi qui l’aurai gagnée. Mais de toute façon, on ne sort pas pour l’argent. C’est un ras-le-bol général. On est peut-être des gueux, mais sans nous, ils ne seraient pas là, dans les bureaux, à la direction, c’est nous les productifs. » Quoi qu’il arrive désormais, pour les salariés d’Airbus à Nantes et à Saint-Nazaire, le monde a changé de base - ils n’étaient rien, ils seront tout.


À Toulouse, les propositions de la direction jugées inacceptables

Le syndicat CGT a organisé une consultation des salariés hier à midi.

Les syndicalistes CGT des sites Airbus de l’agglomération toulousaine ont procédé, hier à midi, à des consultations ponctuelles concernant les propositions en matière de salaire et de prime à ce jour avancées par la direction. Des bulletins questionnaires ont été distribués en direction des salariés à l’entrée des restaurants du bureau d’étude, de l’usine Saint-Eloi ou de la chaîne d’assemblage de l’Airbus A320, récupérés ensuite à l’issue du repas. C’est à une très large majorité que les salariés ayant répondu jugent inacceptables les 2,5 % de revalorisation (1,5 % en augmentation générale, et 1 % de masse salariale pour des augmentations individuelles) auxquels s’ajoute la proposition d’une prime exceptionnelle de 500 euros.

Secrétaire de la CGT, Georges Daout regrette que les organisations syndicales majoritaires ne soutiennent pas les mouvements de grève partis de la base à Nantes, Saint-Nazaire et récemment sur les chaînes de production à Toulouse. « Les salariés d’Airbus, confrontés aux mêmes problèmes quels que soient les sites, n’acceptent pas que les actionnaires continuent à sous-tirer des dividendes alors que les salariés font ceinture », rappelle-t-il. Si la prime est passée de 5 euros en moyenne à une proposition de 500 euros, on le doit aux grèves sur le tas, souligne le responsable cégétiste, pour qui les tours de vis salariaux sont aussi liés au plan de rigueur et de suppressions d’emplois, Power 8. Le syndicat FO majoritaire maintient une opposition ferme à ce plan de restructuration et souhaite obtenir par la négociation une politique salariale qui « tienne la route ». « On a toujours su négocier, il n’y a pas de raisons qu’on n’y arrive pas cette année, même si Airbus traverse une crise », assure Jean-François Knepper, délégué syndical central FO.

Le dossier économique et social d’Airbus figure parmi les dossiers les plus chauds auxquels va devoir s’atteler le nouveau président de la République. Comme candidat, Nicolas Sarkozy a déclaré que Power 8 ne « lui semblait pas adapté ». Il s’est prononcé pour une renégociation du pacte d’actionnaires, et pour l’entrée de nouveaux actionnaires privés dans le capital d’EADS, la maison mère d’Airbus.


Un enfant d’Airbus qui déchante

À Nantes, les jeunes sont à la pointe de la grève lancée hors des sentiers battus syndicaux. Portrait de Florian, vingt et un ans, ouvrier à la chaîne depuis six ans.

Il est presque né là. Dans cette usine de 2 000 personnes qui fabrique le caisson central des Airbus, celle qu’on appelait « la mine d’or » sur la place de Nantes, une « bonne boîte » comme on dit. Florian, look impeccable, un peu de gel dans les cheveux, lunettes, jeans et baskets Puma, n’a que vingt et un ans. Il a été embauché il y a quatre ans chez Airbus, à Bouguenais (Loire-Atlantique), il n’était même pas majeur et venait de terminer deux ans d’apprentissage en alternance comme mécanicien de cellule aéronef. Il n’a pas connu d’autre entreprise et pensait y faire carrière. « Quand je suis arrivé, c’était une boîte qui payait bien, où il y avait des perspectives d’évolution, où les métiers étaient diversifiés, où on pouvait bouger, au moins de chaîne. »

Sauf qu’en six ans, Florian n’a jamais changé de poste. « Ce que je fais la veille, je le fais le lendemain. » Quotidien de la chaîne d’assemblage du réservoir de l’A320. « C’est vachement pénible, je ne pensais pas que ça serait comme ça. » Lui souffre surtout de la monotonie. Il dit même que « maintenant, ça [le] gave vraiment ». D’autant qui lui aussi parle de conditions de travail qui se dégradent, de la pression qui s’accroît sur « les productifs ». Poliment, calmement, Florian - explique que « le patron a demandé plus de rendement ». Toutes les phases de travail ont été détaillées, à chacune a été attribuée un objectif horaire à respecter. « L’étanchéité par exemple, c’est quatre heures. » Et puis, « il y a les chefs tout le temps dans notre dos ». Certains parlent de « harcèlement ». D’ailleurs, tous n’acceptent pas de témoigner. Encore moins d’être photographiés. Peur des représailles, des menaces de la direction. « Il paraît que certains sur les chaînes étaient montrés du doigt, d’autres ont même été virés, pour des grèves dans les années soixante-dix », raconte un autre jeune.

Depuis une semaine, Florian n’a plus remis son bleu. Il est dehors, en grève, par évidence. D’ailleurs, dans ce mouvement lancé spontanément, hors des sentiers battus syndicaux à Nantes et Saint-Nazaire, les jeunes ouvriers sont en pointe, signe d’un changement de génération chez Airbus. Ainsi, Alex, vingt-neuf ans : « Les syndicats ne nous disent pas tout, j’ai l’impression qu’ils nous mènent en bateau, qu’il y a anguille sous roche. Nous, les jeunes, on nous a demandé de faire des efforts, de venir les samedis, de faire des heures supplémentaires, de s’investir dans le travail. On pensait qu’on serait récompensés. » « Les jeunes sont les plus sollicités dans les ateliers, explique Patrice Bernard, syndicaliste CGT. Et ce sont les moins bien payés, avec un brut de base à seulement 1 430 euros. » Florian, par exemple, travaille en trois-huit et touche « 1 700 à 1 800 » euros net par mois grâce aux primes. Célibataire, il a pu s’acheter une maison à rénover près de Nantes, mais il pense qu’il doit « se battre pour son avenir ». « Parce que nous, les jeunes, on a encore un bout de chemin à faire dans cette entreprise. »

Il est inquiet. Il espérait de la présidentielle un possible retrait du plan - Power 8. Facilement, sans gêne, Florian raconte et balance ses interrogations. Celle d’un jeune, d’un ouvrier, d’un électeur. Mère aide-soignante et beau-père cadre. Il est déçu du résultat du second tour : à rebrousse-poil de sa famille, il a voté Royal. « J’avais pesé le pour et le contre, mais Sarkozy, il est quand même très axé patronat. L’UMP n’a jamais rien fait pour les ouvriers, et puis il y a les radars... Mais je n’aimais pas Ségolène Royal, le SMIC à 1 500 euros, c’est n’importe quoi, il faut réduire les taxes plutôt et, après, un smicard aurait gagné autant que moi ! Et puis ses discours étaient monotones, Sarko avait du punch au moins, il va sûrement faire bouger les choses... Même si ce n’est pas dans le bon sens. » De toute façon, au premier tour, Florian avait voté Bayrou : « J’avais envie de voir ce qu’était une politique centriste. Est-ce qu’on peut avoir une politique sans parti ? Où tout le monde discuterait ensemble, sans se tirer dans les pattes ? C’est comme ici, dans la boîte, avec les syndicats, on se tire dessus, ça ne fait pas avancer les choses. » Aller-retour logique entre lui et l’usine, la politique et les syndicats, puisque, de toute façon, c’est presque ici qu’il est né.

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