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Article de Fanny Doumayrou paru dans L’Humanité du 17 aout 2006

Arcelor Dunkerque : Un décès tout sauf « naturel »

jeudi 17 août 2006 par Fanny Doumayrou
Conditions de travail . En pleine canicule, un salarié d’un sous-traitant est mort sur le site Arcelor Dunkerque. La CGT et la famille contestent l’hypothèse d’une « mort naturelle ».

« La vigilance, ça paie ! Depuis le 13 juillet, nous ne déplorons plus aucun fait accidentel : bravo à tous ! » se félicitait, le 1er août, le directeur du train continu à chaud (TCC) du site Arcelor Dunkerque, dans une note diffusée à ses salariés. Cynisme ? Provocation ? Quelques jours plus tôt, le 19 juillet, Patrick Darcy, quarante-quatre ans, a trouvé la mort dans ce secteur de l’usine. Il est vrai qu’il ne faisait pas partie des effectifs d’Arcelor. Précaire depuis toujours, cet électricien travaillait pour la Semib, un sous-traitant de Forclum, lui-même sous-traitant d’Arcelor. Ce jour-là, en pleine canicule, il s’effondre peu après 18 heures, victime d’un arrêt cardiaque.

Dans la chaleur et le bruit

Deux jours plus tard, le commissariat de police de Grande-Synthe déclare qu’il s’agit d’une « mort naturelle non due à la chaleur ». Une conclusion derrière laquelle le patron direct et Arcelor s’empressent de se retrancher. Mais pour le syndicat CGT de l’usine, pas question de clore le dossier. Les conditions de travail de Patrick Darcy laissent penser que ce drame aurait pu être évité si des mesures de protection avaient été prises.

Le train continu à chaud où il travaillait est une halle de 500 mètres de long où d’énormes barres d’acier sont laminées. « Elles sont transformées en bobines, qui sortent à une température comprise entre 400 et 730 degrés, explique Michel Towmsend, secrétaire du CHSCT du TCC. Été comme hiver, il fait très chaud. Les 600 salariés d’Arcelor sont dans des cabines climatisées, avec des fontaines d’eau. Les boulots les plus difficiles ont été sous-traités. » La dizaine de précaires recrutés par la Semib pour ce chantier temporaire devaient tirer des câbles électriques pour l’installation de nouvelles machines.

« C’est un boulot de fou, souligne le cégétiste. Ils tiraient des câbles de 6 centimètres de diamètre sur 100 ou 200 mètres, vous imaginez le poids. Le plus souvent, les sous-traitants interviennent pendant des arrêts de production, mais là, ils travaillaient dans la chaleur et le bruit du laminage, soit 90 décibels. Ce travail doit se faire avec des talkies-walkies pour coordonner les efforts. Eux s’épuisaient à hurler dans la halle. »

Onze heures de travail

« Depuis le drame, nous enquêtons et tout ce que nous découvrons est accablant », déplore Emmanuel Femery, délégué syndical CGT. « Patrick Darcy n’avait pas de contrat de travail, n’avait pas passé la visite médicale ni suivi la formation Sollaccueil censée être obligatoire pour travailler sur le site, détaille-t-il. Pour justifier ces irrégularités, M. Agez, le responsable de la Semib, a essayé de faire croire qu’il travaillait pour lui depuis deux jours seulement, mais en réalité il avait été embauché le 11 juillet. On se demande s’il était déclaré à l’URSSAF. » La Semib n’avait pas non plus effectué l’évaluation des risques obligatoire avant tout chantier pour fixer des mesures de prévention.

Le mardi 18 juillet, veille de son décès, Patrick Darcy travaille déjà dix heures et quinze minutes dans des conditions caniculaires. Il rentre chez lui épuisé, témoignera son logeur à la CGT. Le mercredi 19, Dunkerque connaît des pics de température (38,4 degrés à l’ombre). Arcelor affirme avoir relevé 38 degrés dans la halle après le décès, soit la même température qu’à l’extérieur. « Impossible, conteste M. Towmsend. Il devait faire 60 degrés dans le laminoir. » Le travail se poursuit pourtant, sans aménagement des conditions ni des horaires, au contraire même.

Ayant démarré ce chantier avec un jour de retard, la Semib étend ses horaires pour rattraper. Le cahier de pointage de l’usine montre que M. Darcy, arrivé à 7 heures à l’usine, devait en partir à 19 heures avec une heure de pause, soit onze heures de travail. « Quand il a eu son malaise, il entamait sa onzième heure de travail, dénonce Michel Towmsend. Le cahier a été raturé après coup pour enlever une heure, pour masquer le problème et parce qu’au-delà de dix heures de travail, l’entreprise aurait dû demander une dérogation à l’inspecteur du travail. »

Pas d’eau, pas de pause

Le lendemain du décès, lors de la reconstitution avec l’inspecteur du travail et l’ingénieur de la CRAM, le responsable de la Semib affirme que ses salariés disposaient d’eau fraîche à volonté et faisaient une pause d’un quart d’heure toutes les heures, comme le prévoit le Code du travail en cas de chaleur. « C’est faux !, contestent les cégétistes, qui ont recueilli des témoignages. Ils n’avaient pas d’eau, pas de pause et pas de lieu pour se reposer. L’Algeco censé leur servir de base de vie est situé à 4 kilomètres du TCC, et il était dans un état lamentable : pas d’eau potable, pas de douches, ni sièges ni frigo ; une couche de poussière montrait qu’il n’était pas utilisé. Les gars prenaient donc leur pause déjeuner sur leur lieu de travail ou bien dehors, en plein soleil ! »

Pour la CGT, Arcelor est aussi responsable. En tant que donneur d’ordres mais aussi parce que des aménagements pouvaient faire baisser la température dans ce hall. Emmanuel Femery précise : « La direction aurait pu amener des ventilateurs puissants qui existent dans l’usine, créer des ouvertures dans les plafonds et dans les murs de la halle, ce qu’elle a fait deux jours après l’accident ! Elle devait aussi s’assurer que les salariés des sous-traitants aient de l’eau et viennent se rafraîchir dans les lieux climatisés. »

Pas d’antécédents médicaux

Patrick Darcy était divorcé et père de deux adolescents. « D’après sa famille, il n’avait pas d’antécédents médicaux, ne buvait pas, ne prenait pas de médicaments, relatent les cégétistes. On ne meurt pas comme ça à quarante-quatre ans ! Nous attendons l’avis de la CRAM, mais, pour nous, c’est un coup de chaleur, qui doit être reconnu comme accident du travail. » Jeudi dernier, ils ont recueilli un nouvel indice qui attise leur colère : « Un salarié d’un autre sous-traitant a vu Patrick Darcy en train de vomir, le jour de sa mort, vers midi, raconte Michel Towmsend. C’est un symptôme du coup de chaleur. S’il avait été secouru et s’il avait cessé de travailler, il serait encore en vie. »

Aujourd’hui, la direction d’Arcelor pas plus que M. Agez, de la Semib, ne souhaitent s’exprimer sur l’accident. Soutenue par la CGT, la famille de Patrick Darcy est décidée à porter plainte pour faute inexcusable de l’employeur, ce qui déclenchera une enquête sur ce décès tout sauf « naturel ».


« Vous réfrigérez les halles ? »

Luc Rots, délégué CGT, est le premier syndicaliste arrivé sur les lieux de l’accident, le 19 juillet.

« En arrivant sur les lieux, j’ai croisé le patron du train continu à chaud ; je lui ai demandé si le décès de l’électricien était dû à un coup de chaleur. Il a affirmé que non et a fait allusion à une mauvaise hygiène de vie du salarié. Il m’a dit qu’il venait de relever 38 degrés dans le bâtiment. J’étais très étonné et je lui ai demandé : « Vous réfrigérez les halles maintenant ? » Il avait utilisé un thermomètre au mercure alors qu’on dispose d’appareils sophistiqués dans la maison. Dehors, deux collègues de Patrick Darcy étaient en train de pleurer. Cet accident découle du problème de la sous-traitance en cascade. 2 000 salariés extérieurs sur le site, c’est énorme. Le maître d’oeuvre, Arcelor, ne gère pas du tout ces populations ; il se lave les mains et repousse la responsabilité sur les sous-traitants. Pour nous, syndicalistes, c’est difficile de contrôler ce qui se passe dans ces petites entreprises. Quand on repère un problème dans les conditions de travail et de sécurité, on peut hésiter à intervenir car on sait que le gars est en intérim et qu’il sera viré si on dénonce la situation. »

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