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Un article de Florent LATRIVE et Judith RUEFF paru dans Libération le 26 juin 2006

Arcelor Mittal : Noces d’acier

lundi 26 juin 2006 par Florent Latrive, Judith RUEFF
Le géant européen de la sidérurgie Arcelor a finalement accepté de s’unir avec son rival, le numéro 1 mondial Mittal Steel.

En affaires, il n’y a jamais de mariage d’amour. Après cinq mois de bataille boursière et de nombreux scuds, le conseil d’administration du groupe sidérurgique Arcelor a accepté hier, après neuf heures de discussions, l’offre de l’anglo-néerlandais Mittal Steel. Et tant pis si le patron d’Arcelor, Guy Dollé, avait répété sur tous les tons que cette fusion n’aurait « jamais » lieu, notamment parce que sa firme fabriquait du « parfum », tandis que la société dirigée par l’Indien Lakshmi Mittal donnait dans l’« eau de Cologne ».

Fronde. Cette décision clôt une semaine tendue, où les dernières tentatives d’Arcelor pour repousser Mittal ont échoué, forçant la société de Guy Dollé à considérer de façon plus amène les avances de son prétendant. Le groupe européen était allé chercher Severstal, premier groupe sidérurgique russe, dirigé par l’oligarque Alexeï Mordachov. Mais ce « chevalier blanc » a suscité la fronde d’une partie des actionnaires. Pour Mittal, il ne restait plus qu’à profiter de la situation pour tenter une dernière offre, peaufinée jusqu’à la dernière minute hier.

Cette offre a été sérieusement améliorée au regard des premières propositions du groupe. Mittal offre 40,37 euros par action d’Arcelor, soit 45 % de plus qu’au lancement de l’OPA le 27 janvier. « Un prix juste pour une très bonne affaire », s’est réjoui, radieux, un porte-parole du groupe. Surtout, la firme de Lakshmi Mittal a dû accepter d’en rabattre sur la gouvernance du futur ensemble et de ne détenir, au maximum, que 45 % du capital au lieu de la majorité convoitée. « Toutes les conditions posées il y a quinze jours ont été acceptées, fanfaronnait-on hier dans le camp Arcelor. Mittal sera minoritaire dans le nouvel ensemble, minoritaire au conseil d’administration et minoritaire à la direction générale. » Guy Dollé et le président du conseil d’administration, Joseph Kinsch, devraient conserver leur poste et le siège demeurer à Luxembourg. « C’est le modèle Arcelor qui sera appliqué » dans le nouveau groupe, a assuré Kinsch. Lakshmi Mittal serait vice-président du conseil de surveillance.

Propagande. Côté syndical, ce quasi-dénouement suscite des réserves. « Faire la guerre anti-Mittal pendant des semaines, avec une propagande incroyable, pour en arriver là... On ne peut pas digérer ça ! » s’est insurgé Marc Barthel, délégué national de la CGT. La CGT d’Arcelor, premier syndicat du groupe en France, a dénoncé une « fusion purement financière », et craint des « fermetures de sites », tout comme la CFDT.


La victoire en cinq mois du prétendant indien contre le russe

Pour repousser les avances de Mittal, Arcelor avait envisagé un mariage avec le groupe sidérurgique Severstal.

L’Indien Mittal aura donc mis cinq mois tout rond pour conquérir le franco-hispano-luxembourgeois Arcelor. Retour sur cinq mois de feuilleton capitaliste avec, dans les rôles principaux et par ordre d’entrée en scène : Lakshmi Mittal, le patron indien du numéro un mondial de l’acier, Guy Dollé, le discret PDG d’Arcelor, Thierry Breton, ministre français de l’Economie, et le Russe Alexeï Mordachov, numéro un du groupe Severstal, rival finalement éconduit.

27 janvier 2006. Lakshmi Mittal, flanqué de son fils et directeur financier, Aditya, annonce à Londres le lancement d’une OPA hostile sur Arcelor. Une prise de contact amicale avec Dollé ayant échoué, Mittal passe à l’attaque : il offre un peu plus de 28 euros par action, soit 27 % de plus que le cours moyen à l’époque, pour prendre le contrôle du numéro deux de l’acier et devenir le géant du secteur. L’homme d’affaires indien propose beaucoup de titres et peu de cash. Sa famille détiendrait plus de 50 % du capital et les pleins pouvoirs. Au Forum économique de Davos, Thierry Breton se dit « préoccupé » par les appétits de Mittal sur une entreprise qui compte 28 000 salariés en France. Au Luxembourg (5,6 % du capital d’Arcelor), l’OPA fait l’effet d’un électrochoc. Un parfum de patriotisme économique flotte dans l’air.

16 février 2006. Lancement de la contre-offensive de la direction d’Arcelor, sous forme d’une vaste opération de charme envers ses actionnaires. Grâce à des bénéfices en hausse de 66 %, Guy Dollé propose de doubler les dividendes qui leur sont versés. Le gouvernement français soutient toujours le PDG et son argumentaire pour rejeter l’absorption par le groupe indien. L’OPA est une « offre en papier » ­ dixit Thierry Breton ­ sans projet industriel cohérent. Mittal fait de la quantité, nous faisons de la qualité, explique la direction d’Arcelor. Qui reproche aussi au patron indien un appétit de pouvoir hégémonique. Début avril, Guy Dollé annonce encore mieux pour décourager ceux qui songeraient à vendre leurs actions à Lakshmi Mittal : un chèque de 5 milliards d’euros à se partager à la fin de l’année si l’OPA est repoussée.

26 mai 2006. Sorti du chapeau de Guy Dollé, le chevalier blanc est russe et il s’appelle Severstal. C’est « la » parade pour en finir avec Mittal, dont l’offre court jusqu’au début juillet : un mariage, annoncé en grande pompe au siège d’Arcelor, avec le groupe sidérurgique dirigé par le jeune oligarque Alexeï Mordachov, qui a le feu vert du Kremlin pour cette union. Selon le scénario retenu, le patron russe déboursera 1,25 milliard d’euros pour acheter 32 % du capital et devenir le premier actionnaire d’Arcelor. Avec 70 millions de tonnes d’acier produites, le nouveau groupe prendrait la première place mondiale. Sa valeur, à 44 euros l’action, le rend indigeste pour l’Indien.

19 juin 2006. Une assemblée générale des actionnaires est annulée in extremis : la fronde gronde contre l’entrée en force de Severstal dans le capital. Le fiancé russe ne plaît pas à tous. De gros actionnaires s’étranglent et contestent une prise de contrôle larvée de Mordachov. Un rapprochement s’amorce avec Mittal, qui revoit ses ambitions à la baisse.

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