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Philippe Mesmer | Le Monde du 12.07.07.

Au Japon, les fonds d’investissement étrangers ne sont pas bienvenus

jeudi 12 juillet 2007 par Philippe Mesmer
Au Japon, la polémique autour du nationalisme économique bat son plein. Mardi 10 juillet, le ministre chargé des services financiers, Yuji Yamamoto, s’est efforcé de rassurer les investisseurs étrangers au lendemain de l’échec cinglant du raid lancé par le fonds d’investissement américain Steel Partners sur le fabricant nippon de condiments Bulldog Sauce. Il est "impossible que la défaite d’un fonds étranger dans un cas juridique précis dissuade les investisseurs venus d’ailleurs de s’impliquer sur les marchés japonais", a expliqué M. Yamamoto.

Lundi, la cour d’appel de Tokyo avait débouté Steel Partners des plaintes qu’il avait déposées contre Bulldog Sauce, à qui il reprochait d’avoir décidé des mesures défensives illégales contre sa tentative de prise de contrôle hostile. Confirmant une décision du 28 juin, le tribunal a précisé que le fonds "avait montré que son principal objectif était d’empocher des profits par des transactions financières et, éventuellement, par la cession des actifs de la société". Qualifiant Steel Partners d’"acquéreur abusif", la cour d’appel de Tokyo a rappelé que "le profit est généré par des activités économiques impliquant, entre autres, les salariés et les consommateurs".

Mardi, Steel Partners a annoncé avoir fait appel devant la Cour suprême du Japon. Dans un communiqué, Warren Lichtenstein, le gérant du fonds, a rejeté la formule d’"acquéreur abusif" et signalé que le comportement de Steel Partners, présent depuis 2002 dans le capital de Bulldog, montrait qu’il était "un actionnaire engagé sur le long terme, dont les intérêts étaient les mêmes que ceux de l’entreprise".

"DÉFENDRE UNE HISTOIRE DE 105 ANS"

Le recours devant la Cour suprême ne devrait pas enrayer l’échec quasiment certain de l’offre hostile. Les bons de souscription distribués par Bulldog Sauce à tous les actionnaires, sauf Steel Partners, qui doit toucher en contrepartie 2,3 milliards de yens (13,6 millions d’euros), ont pris effet mercredi 11 juillet.

Selon le principe de la "pilule empoisonnée" - utilisée pour la première fois par une entreprise japonaise -, ces bons de souscription doivent permettre de diluer la part détenue par le fonds dans le capital du fabricant de condiments. Aujourd’hui à 10,15 %, elle devrait baisser à 3 % environ.

Steel Partners avait lancé le 16 mai son offre d’achat de la totalité des titres Bulldog Sauce, une société créée en 1902 dont les ventes ont progressé de 14 %, à 16,76 milliards de yens (99 millions d’euros) et les bénéfices avant impôts de 20 % à 970 millions de yens au cours de l’exercice 2006 (achevé en mars 2007). Le montant de l’investissement du fonds devait atteindre 27 milliards de yens.

Le 7 juin, Bulldog Sauce avait annoncé son intention de résister par tous les moyens à cette offensive. Shoko Ikeda, dirigeante du groupe, disait vouloir "défendre une histoire de 105 ans et une marque unique". Le 24 juin, l’assemblée générale des actionnaires adoptait à 83,4 % le plan de défense présenté par la direction, un vote qui a suscité la plainte en justice de Steel Partners. Il semble aussi avoir pesé sur la décision du tribunal régional de Tokyo, qui, le 28 juin, a mis en avant le respect de la volonté des actionnaires et l’absence de stratégie claire du fonds d’investissement sur l’avenir de Bulldog Sauce, pour justifier le premier rejet de la plainte.

La confirmation du jugement le 9 juillet a eu des effets immédiats sur les marchés. Les titres des sociétés dont Steel Partners est actionnaire ont tous reculé le lendemain. Kikkoman et Nissin Food Products, par exemple, ont perdu respectivement 3,9 % et 1,2 %.

Les entreprises comptant parmi leurs principaux actionnaires un fonds américain ou européen n’ont pas été épargnées. Doutor Coffee, dont le fonds Harbinger Capital Partners détient des parts, a vu son action reculer de 2,6 %.

Le feuilleton Bulldog a renforcé le sentiment général des investisseurs selon lequel les fonds étrangers ne sont pas bienvenus au Japon. En juin, les assemblées générales des actionnaires ont, dans leur grande majorité, rejeté les propositions émises par ces fonds venus d’ailleurs, qu’ils concernent une hausse des dividendes ou encore des nominations aux conseils d’administration. Steel Partners, mais aussi Brandes Investment Partners ou Safe Harbor Investment ont ainsi essuyé des échecs. En dépit des dénégations des pouvoirs publics et des propos gouvernementaux visant à minimiser l’affaire Bulldog, le Japon reste un marché très protégé, où les investissements étrangers ne représentent pas plus de 2,4 % de l’économie, contre 47,4 % en France.

L’entrée en vigueur le 1er mai de l’autorisation des "fusions triangulaires", permettant à une société étrangère d’unir sa filiale japonaise à un groupe de l’Archipel par échange d’actions, a semblé ouvrir la voix à un accroissement de ces investissements. Mais, sous pression du Nippon Keidanren, le patronat japonais, le gouvernement a assorti ces fusions de mesures fiscales très contraignantes, les rendant quasiment impossibles.


CHIFFRES

INVESTISSEMENTS DIRECTS ÉTRANGERS (IDE) AU JAPON. Selon le ministère nippon des finances, ils se sont élevés à 80,74 milliards d’euros en 2006.

PROVENANCE GÉOGRAPHIQUE DES IDE. Sur ce montant, les investissements venant des Etats-Unis se sont élevés à 29,7 milliards d’euros, soit 36,8 % du total. Ceux en provenance de l’Union européenne ont atteint de leur côté 27,9 milliards d’euros (soit 34,6 %). Quant à ceux arrivant des pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean), ils se sont élevés à 3,05 milliards d’euros (3,78 %).

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