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article de Christelle Chabaud et Laurent Checola paru dans L’Humanité du 25 aout 2006

« Auchan se servait de moi comme d’un pion »

vendredi 25 août 2006 par Christelle Chabaud, Laurent Checola
Grande distribution . Pendant neuf ans, Alain Schmitz a travaillé comme conseiller en vins dans l’hypermarché de Cesson sans faire partie de l’effectif ni bénéficier de la convention collective

« J’avais tout d’un salarié d’Auchan. » Dans la bouche d’Alain Schmitz, les propos ont une teneur revancharde. Car au fur et à mesure qu’il ressort les documents de ses tiroirs, le quadragénaire prend conscience de la supercherie dans laquelle il a baigné pendant près de neuf ans. « Auchan se servait de moi comme d’un pion pour donner une apparence légale au racket organisé que subissaient les fournisseurs. » Entre 1996 et 2005, Alain Schmitz travaille comme conseiller en vins dans les rayons de l’hypermarché de Cesson, dans les Yvelines. Dans la pratique, il gère complètement l’espace vinicole de la grande surface. De droit, il n’est pourtant qu’un simple prestataire de services, ne fait pas partie de l’effectif de la grande surface et ne bénéficie donc pas de la convention collective Auchan ni d’avantages sociaux comme le paiement des heures de nuit ou la mutuelle du groupe.

Homme à tout faire dans le magasin

Au début employé par une société d’animation, il devient indépendant dès 1999. « La direction d’Auchan m’a demandé de créer ma société. Comme je ne connaissais pas trop mes droits, sur le coup, j’ai accepté. Pour moi, ça ne faisait pas trop de différence. Avec le recul, c’était un moyen pour Auchan d’avoir plus d’emprise sur moi. » Tous les week-ends, Alain Schmitz fait donc figure d’employé d’Auchan lambda. Seule sa tenue le dépareille, il est - harnaché d’un tablier noir. « Très rapidement, mes tâches ont dépassé le simple conseil clientèle sur quelques marques de bouteilles. » Au quotidien, l’animateur devient tour à tour manutentionnaire, gestionnaire des stocks, voire cadre du magasin. « Avec un transpalette, j’allais chercher des centaines de bouteilles dans la réserve, je les mettais en place. Mais on me demandait aussi de contrôler, via un logiciel - informatique, l’évolution du chiffre d’affaires de mon rayon. En utilisant le mot de passe que le responsable du rayon liquides m’avait donné, je pouvais même étiqueter les produits. » Homme à tout faire, Alain Schmitz peut se rendre - partout dans le magasin. « Contrairement au dispositif de réglementation, aucune fiche d’animation ne m’était délivrée, je ne subissais aucun contrôle des services de sécurité. »

Lors d’événements ponctuels comme les foires aux vins, ses tâches augmentent encore. Entre autres, il lui incombe la conception du plan général des rayons, la fabrication des panneaux de décoration des stands, la rédaction d’une partie des tracts publicitaires... « J’effectuais des travaux administratifs à la demande du chef de rayon. En septembre, j’emportais même du travail pendant les vacances. » Tout cela pour une rétribution moyenne de 1 500 euros... De laquelle il doit déduire les frais de fonctionnement de sa société. Si le salaire d’Alain Schmitz figure sur les lignes de comptes de la société Auchan, c’est uniquement dans les frais - généraux de l’entreprise. « Je n’ai jamais eu aucun contrat et n’étant pas employé, je ne pouvais obtenir ni primes, ni participations. » Un préjudice qu’il évalue, pour ses neuf années de services, à plus de 100 000 euros.

les marques créent la loi du silence

Le règlement des animations d’Alain Schmitz ajoute à l’opacité des liens entre le prestataire et l’hypermarché... Car ses revenus proviennent en grande partie non pas d’Auchan mais des fournisseurs du magasin, qui paient à l’animateur une somme forfaitaire, convenue par avance avec la direction de l’hypermarché. « Je ne pouvais ni fixer, ni négocier le montant de mes prestations. Pendant cinq ans, je n’ai pas pu augmenter mes tarifs. » En réalité, l’animateur ne fait que reporter sur ses factures une somme apparaissant sur les bons de commandes d’Auchan. S’ils voulaient que leurs produits prennent place dans les rayons de l’hypermarché de Cesson, les fournisseurs pouvaient accepter de payer jusqu’à 1 200 euros dans un mois, à raison d’une somme forfaitaire de 150 euros la journée. Selon Alain Schmitz, « aucune marque n’a jamais protesté car être déréférencé dans un hypermarché, c’est être déréférencé dans tous les autres ». Dans cette loi du silence, toutes les marques sont - logées à la même enseigne. Parmi les 56 sociétés facturées entre 1999 et 2005, on compte une majorité de PME, mais aussi de plus grandes entreprises.

Preuve de sa toute-puissance, la direction d’Auchan se permet même de renouveler les contrats par tacite - reconduction. Ainsi, Alain Schmitz reçoit en 2004 un courriel du responsable du rayon liquides l’autorisant à facturer une animation à une société productrice de beaujolais sans que le contrat ait été officiellement reconduit avec cette entreprise. « Tu as une journée à facturer à la maison Thorin (...) Je n’ai pas eu le fournisseur, mais l’année dernière, il avait mis une anim pour les même quantité (sic) », signe le responsable officiel d’Auchan.

Parfois les prestations facturées n’ont que très peu de rapport avec la viniculture. « Il m’arrivait d’être payé par des producteurs de jus d’orange ou de madeleines », se souvient l’ancien prestataire d’Auchan, qui affirme n’avoir jamais travaillé en dehors du rayon vin. « La plupart des fournisseurs avaient leur propre prestataire mais se trouvaient obligés de faire appel à moi. »

Pas embauché mais viré par Auchan

Alain Schmitz est-il un employé fictif de la grande enseigne ? Rien n’est moins sûr. Lorsqu’il a été « licencié » en février 2005, la direction lui reprochait de ne pas respecter la durée du temps de pause... des employés. « Le chef de rayon me prenait vraiment pour un subordonné. Dès que je m’arrêtais, il me regardait et consultait sa montre. Pour un chef d’entreprise, il est difficile d’accepter de telles conditions de travail. Alors j’ai commencé à rechigner à la tâche. » Les représailles ne tardent pas : payé avec des retards de plus en plus grands, l’animateur estime avoir été « poussé à bout ». La lettre recommandée, qui met fin aux services hebdomadaires du conseiller en vins, était paraphée par le responsable du rayon liquides, le responsable du magasin de Cesson, et par... la responsable des ressources humaines d’Auchan. Comme si le prestataire obtenait de fait la reconnaissance de son statut d’employé.


L’enseigne contre-attaque

Alain Schmitz a porté plainte aux prud’hommes pour requalification de son statut. La direction du groupe Auchan porte plainte pour vol de documents.

Contactée par l’Humanité, la direction du groupe Auchan « dément les accusations en globalité », sans apporter plus de précisions. Le groupe vient d’engager une procédure judiciaire. En fin de semaine dernière, de retour de quelques jours de vacances, Alain Schmitz découvre que la société Auchan et le responsable du rayon liquides de l’hypermarché de Cesson, constitués en parties civiles, ont déposé une plainte devant le TGI de Melun. Si la plainte est déposée contre X, l’ancien prestataire est expressément mis en cause. Accusé de « violation du secret des correspondances, vol de documents et abus de confiance », il souligne dès la première lecture les contradictions de l’accusation. Ainsi, d’après le texte, les pièces constitutives du dossier à charge auraient été volées par l’ancien conseiller en vin. « Si j’en crois la partie plaignante, j’aurais imprimé tous ces documents, dix mois après avoir été remercié... » ironise l’ancien conseiller en vin. Les plaignants arguent également de l’interception par Alain Schmitz d’un courriel évoquant sa situation adressé au directeur du magasin par le chef du rayon liquides. Comment a-t-il réussi à se le procurer ? « C’est le chef de rayon lui-même qui m’a tendu une copie du document. »

« La partie adverse n’attaque pas le fond du dossier mais seulement la forme. Elle tente de stopper les procédures en cours », conclut Alain Schmitz, qui a engagé deux recours judiciaires. En mai 2005, il a d’abord saisi les prud’hommes, demandant une requalification de son statut et réclamant plus de 100 000 euros de dommages et intérêts. L’affaire doit être examinée en octobre. L’ancien prestataire a aussi déposé plainte au tribunal de grande instance de Melun, aux motifs de fausses factures, fraude fiscale, marchandage et travail dissimulé, prêt de main-d’oeuvre illicite. L’Association de défense des droits des salariés précarisés s’est constituée partie civile. Le chef du rayon liquides de l’hypermarché de Cesson a été entendu en août. Le directeur du magasin doit être auditionné dans les prochains jours.

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