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Christian Losson | Libération le 14.12.2007

Bali : Les pays riches encouragés à transférer leurs technologies vers le Sud

vendredi 14 décembre 2007 par Christian LOSSON

Un premier deal a été scellé hier soir pour faciliter les transferts de technologie vers les pays en développement pour l’après-Kyoto. Un groupe d’experts va donc réfléchir à la tuyauterie d’un nouveau système (le Fonds pour l’environnement mondial, FEM, sera en charge de définir des « programmes stratégiques »), qui, espèrent les ONG, ne sera pas une nouvelle usine à gaz. Faire un pont high-tech vers le Sud ? Un sujet récurrent depuis quinze ans, mais pour la première fois au cœur de l’agenda climat. Jusque-là, la Chine « menaçait de tout faire valdinguer », selon un diplomate. L’Afrique en riait presque « tant on a l’habitude de se faire berner », dixit le conseiller du ministre de l’Environnement du Nigeria.

Copier. Monique Barbut, boss du FEM, qui a cofinancé pour plus de 7 milliards de dollars (4,8 milliards d’euros) de projets, explique qu’on ne peut pas obliger les industriels à livrer leur technologie : « Le vrai problème, c’est la question des brevets. » Les droits de propriété intellectuelle, que les pays riches n’entendent pas brader. Donc livrer de la green-tech pour être copiée. Dans le cas de l’accès aux médicaments des pays pauvres, pourtant, le régime mis en place par l’Organisation mondiale du commerce a poussé les firmes à lâcher (un peu) de lest. « Mais il est plus facile de copier des pilules que des technologies énergétiques, rappelle un expert canadien. Et si les labos pharmaceutiques peuvent faire des culbutes fantastiques entre le coût de fabrication et le prix de vente d’une pilule, ce n’est pas le cas d’une technique de séquestration du carbone. »

N’empêche : si au nom du droit à la vie, on peut copier des médicaments, le droit à l’air pur, à l’eau potable n’est-il pas aussi une question de survie ? « Et puis, comment se sont développés les pays riches ? s’étrangle un délégué indien. En s’asseyant sur les droits de propriété intellectuelle ! Nous, on devrait payer deux fois le réchauffement : en réduisant nos émissions, et en payant des technologies au Nord ? » Et la notion de Sud renvoie à des réalités très différentes en fonction des pays : le Malawi est par exemple à des années-lumière de la puissance de frappe de grands pays émergents. Comme le Brésil, premier producteur mondial de biocarburant, ou la Chine, leader mondial en énergie renouvelable, en incluant l’hydroélectricité. « Certains Etats appellent à des transferts de technologie accélérés comme s’ils en étaient encore au même stade que les pays en développement, mais dans le même temps ils rachètent des entreprises technologiques au Nord », confie Nathalie Kosciusko-Morizet, la secrétaire d’Etat à l’Ecologie française. Allusion à la Chine, l’Inde ou la Corée du Sud. « Bientôt, les transferts de technologies se feront dans l’autre sens, vu la rapidité avec laquelle Pékin avance sur la voiture propre », ajoute en aparté Jean-Louis Borloo, qui a bataillé pour qu’un accord se noue sur la question des transferts à Bali.

« En pointe ». Des initiatives, très limitées, existent déjà. Via le monde du business. E8, « filiale » à but non lucratif des multinationales énergétiques du G8, fournit ainsi de l’électricité alternative. « Panneaux solaires à Tuvalu ou éoliennes aux Galapagos », raconte Luis Calzado, l’un de ses promoteurs. Gratuitement. En attendant des marchés. « Et l’on forme les ingénieurs. » « Les transferts les plus en pointe sont Sud-Sud, explique un expert de l’ONG sénégalaise Enda tiers-monde. L a Malaisie exporte ses murs anti-mer contre l’érosion. Ou le Brésil, qui transmet la technique et le savoir-faire en matière de biocarburants… » Et pour quel transfert de technologie, les firmes se bousculent pour proposer leur service ? « Les OGM, dit-il en riant. Là, on nous explique que ça va pousser dans le désert… »


L’Amérique montrée du doigt à Bali

Ne manquait que le coup de grâce. Il est venu, hier soir, de l’ancien vice-président américain Al Gore, prix Nobel de la paix 2007, tout juste débarqué d’Oslo, où il a honoré son trophée. Oui, il est venu, dit-il, « dire une vérité qui dérange », référence à son documentaire : « Mon propre pays, les Etats-Unis, est principalement responsable de l’obstruction au progrès ici à Bali. » La sortie a déchaîné un tonnerre d’applaudissements et une poignée de main, appuyée, de l’Indien Rajendra Pachauri, co-Nobélisé pour son travail à la tête du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). A la veille de l’ultime jour de négociation pour tenter d’arracher un plan de route (a minima) sur un nouveau traité climatique post-Kyoto, les Etats-Unis - soutenus par le Japon, le Canada, voire la Russie - refusent toujours de voir figurer dans le texte final une baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES) des pays industrialisés de 25 % à 40 % en 2020.

« Coquille vide ». Or, « pas de chiffre, cela veut dire qu’on repartirait de Bali avec une coquille vide », dit le ministre allemand de l’Environnement, Sigmar Gabrielle. Pas de calendrier, cela signifie « que des mots » et pas « d’action », embraye le Portugais Humberto Rosa, qui occupe la présidence de l’Union européenne (UE). Pas de politique ambitieuse, mais que du détail technique, cela traduit une démission alors que le « développement sobre en carbone est un levier de croissance », martèle Jean-Louis Borloo, ministre de l’Environnement français. Donc rien pour « enrayer le réchauffement global, limiter l’élévation du niveau des océans, l’aggravation des inondations et des sécheresses, et l’extinction d’espèces animales et végétales », ajoute un membre de la délégation française. Et des simili-concessions sur d’autres sujets, comme le transfert de technologie (lire ci-dessous).

Jamais les Etats-Unis n’ont été autant acculés. Victimes à leur tour du « bashing », qu’eux-mêmes infligeaient aux frenchies, quand Paris refusait l’obstacle irakien. L’administration Bush est tel « un éléphant dans la chambre » dans laquelle il est incapable « de se déplacer », assure Gore.

« Fort Knox ». « Ils sont entrés dans un délire d’autiste, confie un diplomate européen au cœur des négociations. Ils ont même annulé une bilatérale avec la Grande-Bretagne, leurs derniers alliés en Europe. Washington est victime du syndrome citadelle assiégée, Fort Knox, en pire. »

Du coup, l’Europe menace de boycotter le joujou de Bush, lancé en septembre, de réductions volontaires d’émissions de GES. Pas question d’aller à Hawaï en janvier, rappelle l’Elysée, si aucun engagement chiffré ne tombe d’ici ce soir. « La bataille de Bali » - Etats-Unis versus Europe - bat son plein. Elle était feutrée. Elle est désormais frontale.

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