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Jean-Michel Bezat | Le Monde le 04.01.2007

Baril à 100 dollars : le monde s’installe dans l’ère du pétrole cher

vendredi 4 janvier 2008 par Jean-Michel Bezat

Les marchés pétroliers n’ont pas été longs à donner la tendance de l’année 2008 : au cours de la première journée de cotation à New York, mercredi 2 janvier, le baril de brut léger américain (light sweet crude) pour livraison en février a franchi la barre des 100 dollars avant de se replier pour terminer la séance à 99,62 dollars, soit une hausse de 3,64 dollars en quelques heures. Autre cours historique : celui du prix de l’once d’or, qui a atteint, jeudi 3 janvier, 863,11 dollars à Londres, effaçant là aussi son record de 1980.

Comment analyser cette brusque poussée de fièvre sur les marchés de New York et de Londres, où le baril de brent de la mer du Nord a lui aussi atteint un sommet (97,84 dollars en clôture) ? Les experts l’expliquent par la baisse continue des stocks de brut aux Etats-Unis depuis deux mois et la faiblesse persistante du dollar, qui rend le pétrole moins cher pour les investisseurs non américains. Mais aussi par le nouvel attentat, mercredi, en Algérie et le regain de violence au Nigeria, deux grands pays producteurs d’or noir.

La Maison Blanche a immédiatement fait savoir qu’il n’est pas question de puiser dans les réserves stratégiques des Etats-Unis pour faire refluer les cours. Rien ne justifierait une telle mesure, que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) avait dû prendre, à l’automne 2005, après les ravages causés par les ouragans Katrina et Rita sur les installations pétrolières du golfe du Mexique. En dépit d’une baisse des stocks, les réserves restent en effet importantes, et aucune pénurie de brut ne se profile dans les prochains mois.

De leur côté, plusieurs pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), qui assure 42 % de la production mondiale, ont une nouvelle fois rejeté toute responsabilité dans cette flambée des cours. Aux pays consommateurs qui lui demandent de pomper plus de pétrole, le cartel de Vienne a répondu mercredi, par les voix de la Libye et du Qatar, que le marché est bien approvisionné et que la hausse est due aux spéculateurs. Selon des sources dans l’industrie pétrolière, il a suffi d’un seul échange entre deux traders indépendants américains à New York pour que le baril atteigne les 100 dollars.

Sans crise politique majeure ni menace imminente sur l’approvisionnement des pays industrialisés, le prix du brut a augmenté de 57,2 % en 2007, un choc partiellement amorti en Europe par la vigueur de l’euro face au dollar. De nombreux facteurs semblent réunis cependant pour un recul des cours en 2008 : offre certes tendue mais suffisante pour répondre à la demande, climat géopolitique à la détente (notamment en Iran), baisse de la croissance économique et donc du surplus de la demande pétrolière.

Cette analyse ne vaut que pour le court terme. "Il est peu probable que les consommateurs aient le coeur à la fête", avait prévenu, dès décembre, le Centre for Global Energy Studies (CGES) de Londres, qui fait autorité dans les milieux pétroliers. Il estimait que la barre des 100 dollars serait vite franchie. Pour le CGES, il faudrait que l’OPEP décide d’augmenter sa production pour que les prix baissent.

Les cabinets spécialisés, les financiers et les industriels s’accordent à dire que l’époque du pétrole bon marché est révolue et que le monde est entré dans une ère de l’énergie chère. Mises à part les années 1970 marquées par les deux chocs pétroliers violents de 1973-1974 et de 1979-1980, les prix du brut sont restés extrêmement bas au cours du siècle passé pour une énergie fossile destinée, par nature, à s’épuiser. Le prix du baril était encore à dix dollars en 1998 et il a remonté jusqu’à 25 dollars en 2003. Il a fallu attendre 2004 et une brutale hausse de la demande pour qu’il flambe vraiment.

Le directeur général de Total juge qu’"il n’y a aucune raison pour que le prix du pétrole baisse". Pour Christophe de Margerie, "les vannes de l’OPEP sont ouvertes à fond et il n’y a pas assez de pétrole en cas de crise". Seule l’Arabie saoudite pourrait compenser la défaillance d’un grand pays exportateur comme l’Iran, le Venezuela ou le Nigéria. Trois pays qui, depuis des années, ne parviennent pas à remplir le quota de production attribué par l’OPEP.

Faut-il croire les prévisions des analystes des grandes banques et des institutions financières ? Ces dernières années, ils ont souvent pêché par excès... d’optimisme. Selon une étude de la Deutsche Bank, ils ont systématiquement sous-estimé la progression des cours, qui a été finalement plus forte qu’ils ne l’avaient prévu.

La banque d’affaires Goldman Sachs, très impliquée sur les marchés pétroliers, pense que le brut texan américain (WTI) vaudra en moyenne 95 dollars cette année - et même 100 dollars au cours du quatrième trimestre - contre 85 dollars auparavant. La banque met en avant l’inflation des coûts de production et les incertitudes géopolitiques, qui continuent à freiner les investissements. Ils sont pourtant nécessaires aussi bien dans l’exploration-production de nouveaux gisements que dans le secteur du raffinage, où les nouvelles capacités en cours de construction au Moyen-Orient et en Asie ne seront sans doute pas suffisantes pour répondre à une demande.

MARGES DE MANOEUVRES LIMITÉES

Les économies des pays industrialisés sont moins dépendantes au pétrole qu’il y a trente ans, notamment pour produire leur électricité. La facture énergétique globale ne cesse d’augmenter. Et même d’atteindre des niveaux insupportables pour de nombreux pays en développement privés de toutes ressources en hydrocarbures. En France, la facture pétrolière représentait 4 % du produit intérieur brut (PIB) en 1980. Elle était tombée à moins de 1 % en 1998 avant de remonter à un peu plus de 2 % en 2006. Dans ce contexte, elle s’est considérablement alourdie ces dernières années pour atteindre en 2006 près de 40 milliards de dollars. La demande de pétrole est, en effet, peu "élastique" au prix puisque les deux tiers du brut consommé dans le monde le sont dans les transports, un secteur où il n’existe pas encore de véritable alternative à l’essence et au gazole en dépit du développement des agrocarburants dans certains pays (Brésil, Etats-Unis) et des véhicules hybrides (essence-électricité).

Contrairement aux années 1970, l’envolée des prix pétroliers n’a pas entraîné de récession car cette flambée a été en partie alimentée par la vigueur de la croissance mondiale et la demande des pays émergents (Chine, Inde, Moyen-Orient). Mais elle a contribué à nourrir l’inflation et limite désormais lamarge de manoeuvre des banques centrales pour baisser les taux d’intérêts et limiter ainsi les effets de la crise des subprimes sur l’économie mondiale.

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