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Propos recueillis par François-Xavier Bourmaud et Béatrice Taupin B parus dans le Figaro du 29 août 2005

Bernard Thibault : « Cette rentrée est bien différente des autres »

lundi 29 août 2005 par François-Xavier Bourmaud, Béatrice Taupin

LE FIGARO ÉCONOMIE. ? Vous aviez donné rendez-vous à Dominique de Villepin au terme de ses « cent jours ». Quel jugement portez-vous sur ses trois premiers mois à Matignon ?

Bernard THIBAULT. ? Nous sommes particulièrement sévères sur les premières semaines de gouvernement Villepin. Après un début 2005 marqué par une intensité exceptionnelle des revendications sociales, les orientations du gouvernement ignorent totalement les besoins sociaux qui ont motivé la colère des salariés. Malgré l’opposition unanime des syndicats, le gouvernement n’a mis qu’une dizaine de jours pour décider de s’attaquer au droit du travail.

Parlez-vous des ordonnances sur l’emploi, notamment celles instaurant le contrat nouvelles embauches et excluant les moins de 26 ans du calcul des seuils sociaux, contre lesquelles vous avez engagé un recours devant le Conseil d’Etat.

Oui, et d’ailleurs trois autres confédérations viennent d’engager la même démarche. Si nous avions pu dès le mois de juin, comme nous l’avions souhaité, être unanimement mobilisés sur le plan syndical pour empêcher que cette mesure soit prise, peut-être aurions-nous pu empêcher le gouvernement d’arriver à ses fins. Cela n’a pas été possible, mais mieux vaut tard que jamais.

Car ce qui était alors à craindre s’est produit durant l’été. Le gouvernement a profité du mois d’août pour officialiser ces mesures. Mais nous n’accepterons jamais de revenir sur cet aspect fondamental du droit du travail, reconnu après de longues batailles, selon lequel un employeur ne peut pas licencier un salarié sans motifs réels et sérieux. C’est cela que voudrait officialiser le CNE, dont la nocivité peut s’appliquer aux salariés des entreprises de moins de vingt personnes. Ce qui représente déjà 30% des salariés, et tout autant les cadres que les ouvriers.

Après vingt ans de chômage de masse, n’est-il pas temps d’essayer de nouvelles recettes ?

C’est justement après vingt ans de recettes très comparables, qui tendent à accréditer l’idée que c’est par la précarité et l’instabilité que l’on va favoriser la création d’emplois, que la démonstration est faite : on a le résultat inverse. Nous avons une telle multiplication du nombre de contrats de travail qu’il n’y a plus grand monde pour énoncer précisément quels sont tous les types de contrats !

Lorsque l’on examine la nature des offres d’emploi, une majorité est soit à durée déterminée, soit à temps partiel. Et, dans la nature même des propositions qui sont faites, on est sur des emplois qui ne permettent pas de vivre décemment de son travail compte tenu des salaires pratiqués. Nous contestons ? parce que les faits nous donnent raison ? la philosophie selon laquelle c’est par la précarité des salariés que le développement économique et la croissance vont pouvoir revenir dans notre pays.

Quand on regarde les résultats d’autres pays où le marché du travail est plus souple, on ne peut pas dire que les faits donnent raison à la France...

Oui, la France a de mauvais résultats en terme de chômage, et même plus mauvais que ce que les statistiques laissent apparaître. Le gouvernement s’est décerné un petit satisfecit avec les chiffres du chômage en juin mais quand on regarde dans le détail, l’essentiel de la baisse est dû à 35 000 radiations de chômeurs de leurs droits. Nous ne sommes pas les seuls à dire que l’on peut être aujourd’hui à la fois salarié et inscrit dans la catégorie des travailleurs pauvres. Les associations d’entraide et de solidarité elles-mêmes le constatent avec inquiétude.

Néanmoins, au Danemark par exemple, la fluidité du marché du travail se traduit par un taux de chômage largement plus faible.

Gardons-nous de comparaisons hâtives entre pays aux réalités différentes. On nous parle d’une soi-disant flex-sécurité au Danemark, en France nous avons la « flex-insécurité » sociale. C’est cela qui est de moins en moins admissible, de plus en plus désastreux, et qui va être de plus en plus combattu.

La CGT a appelé à la mobilisation mais les ordonnances Villepin suffiront-elles à mobiliser les troupes ?

La réunion, ces jours-ci, de nos fédérations et unions départementales a en effet confirmé, et même amplifié, la nécessité de passer à un nouveau stade dans la mobilisation des salariés. Nous ne partons pas de rien et nous ne sommes pas au point zéro. Face au discours rassurant et enrobant du gouvernement, nous ferons la démonstration de la nocivité de ses choix.

Si les salariés répondent présent, il n’y a aucune raison pour que ce soit seulement une étincelle. Nous voulons instaurer un rapport de forces constant sur l’emploi, le pouvoir d’achat, les services publics et l’avenir industriel. Nous nous sommes prononcés pour une journée d’action faite de grèves et de manifestations.

Nous allons revenir de manière très forte sur le choix du gouvernement de s’installer dans le processus de privatisation d’EDF. Et réexpliquer pourquoi ce serait, selon nous, une catastrophe que l’Etat se débarrasse de la maîtrise de la production d’énergie électrique au moment du nouveau choc pétrolier. Regardez l’évolution des prix du pétrole. Sur ce plan, nous demandons que le gouvernement gèle immédiatement les prix à la pompe. Il doit aussi accepter de discuter de la constitution du prix exigé du consommateur et revoir la part des taxes que prélève l’Etat et la part des marges dont bénéficient les grandes compagnies pétrolières. C’est le degré de mobilisation qui modifiera l’action du gouvernement dans tous ces domaines.

Mais en quoi sentez-vous que les salariés sont plus prêts à se mobiliser qu’en juin ?

Cette rentrée est bien différente des autres. La contestation n’a cessé de s’amplifier et a atteint son point d’orgue le 10 mars, avec plus d’un million de salariés dans la rue. Nous avons eu ensuite l’opposition à l’instauration d’une journée de travail gratuit, le lundi de Pentecôte, et dans la foulée un référendum qui, portant sur un enjeu européen, a mis en lumière combien les questions sociales avaient guidé le choix d’un grand nombre d’électeurs. Tout cela a débouché sur la débandade du gouvernement Raffarin et la mise en place d’un nouveau gouvernement dont la composition s’est limitée à une redistribution des postes pour une même politique économique et sociale.

Le premier ministre continue de jouer la montre sur le pouvoir d’achat, continue à multiplier les recettes à contresens sur l’emploi et laisse apparaître, comme son prédécesseur, qu’il est beaucoup plus à l’écoute des suggestions patronales que de ce que disent et clament les organisations syndicales. Une majorité de salariés s’en rend compte. Les ingrédients sont réunis pour une mobilisation d’envergure. Nous y travaillons dès maintenant.

Une rentrée différente aussi pour vous, puisque la CGT tient son congrès en début d’année prochaine. Cela vous pousse-t-il à durcir le ton à l’égard du gouverne ment ?

On risque de beaucoup entendre cet argument classique pour éviter de traiter les problèmes de fond. La CGT a été à l’origine de beaucoup d’initiatives unitaires dès la fin 2004. Mais nous avons été trop longtemps seuls. Jusqu’au 10 mars, où l’unité d’action syndicale a donné un tonus supplémentaire à la mobilisation. Mobiliser, être sur le terrain, manifester, revendiquer et obtenir des avancées pour les salariés par la négociation, ça n’est pas nouveau pour la CGT, congrès en perspective ou pas.

La crise que vous avez traversée sur la Constitution européenne a pourtant laissé apparaître un clivage au sein du syndicat.

Il y a 54% des Français qui ont dit non, 80% des ouvriers, 75% des employés, une majorité de chômeurs... Il n’y a pas qu’une large majorité de la CGT.

Cela va bien au-delà. Le plus grand clivage, c’est celui entre l’expression des citoyens et les décisions actuelles des pouvoirs publics.

L’arrivée de Laurence Parisot à la tête du Medef augure-t-elle d’une évolution des relations entre le patronat et la CGT ?

Les désaccords entre la CGT et le Medef sont profonds et connus. La principale organisation patronale est pour l’instant absente, en période de transition. Je comprends que le Medef n’a pas intérêt à être en première ligne pour prendre des coups puisqu’il obtient du pouvoir politique les réformes contestées par les syndicats.

Le Medef dispose d’une majorité législative à son écoute et à son service. Il n’a dès lors qu’à se comporter de manière particulièrement discrète, continuer son lobbying politique, comme cela a été fait et développé ces dernières années, et se cantonner à quelques déclarations quand il ne peut pas faire autrement.

Le vrai test, c’est de savoir si oui ou non le déroulement des négociations engagées sur la pénibilité et l’emploi des seniors va déboucher sur des résultats concrets et palpables pour les salariés. Je ne vous cache pas que le suspens est limité, à en juger par les quelques déclarations que j’ai pu entendre à l’occasion de l’élection de Mme Parisot. Les orientations stratégiques du Medef ne semblent pas modifiées...

Etes-vous prêt à un dialogue plus suivi, en dehors des négociations officielles, comme le souhaite Laurence Parisot ?

Nous n’avons jamais refusé de discuter lorsqu’on nous l’a proposé. Le gouvernement comme le Medef ont plutôt refusé nos demandes.

Ce ne doit pas être pour faire de la figuration ou une opération médiatique. Ils contestent assez systématiquement la capacité des syndicats à pouvoir intervenir sur le terrain économique, considérant que, par définition, nous sommes là pour être les avocats de la revendication sociale. Comme si, dans notre vocation, nous n’avions pas conscience que le social et l’économique sont liés. Non seulement le terrain économique ne nous effraie pas, mais nous aimerions bien que cette prérogative nous soit reconnue, comme c’est le cas partout en Europe.

Nous avions souhaité, lors de notre entretien avec Dominique de Villepin, une réflexion sur les leviers d’action pour augmenter la croissance. Les mesures prises vont à l’encontre de cela.

Le gouvernement refuse d’examiner ses choix de fond dans la nature des dépenses et recettes de l’Etat. Nous contestons la poursuite effrénée d’allégements de charges au nom de l’emploi sans que soit discutée la nature des prélèvements opérés. Les impôts indirects augmentent au détriment des prélèvements plus équitables. De la même manière, les entreprises redistribuent plus facilement à leurs actionnaires qu’à leurs salariés ou pour l’investissement.

Je ne vois pas aujourd’hui, sans un rapport de forces conséquent, le gouvernement ou les organisations patronales satisfaire spontanément à un certain nombre de demandes syndicales.

Au-delà des discussions déjà engagées sur la pénibilité au travail et l’emploi des seniors, une négociation d’importance vous attend à la fin de l’année sur l’assurance-chômage. Comment l’abordez-vous ?

J’entends bien cette petite musique qui revient comme pour l’assurance-maladie lorsqu’on explique que les salariés sont trop dépensiers et qu’ils consomment trop de médicaments. L’argument est voisin à propos des chômeurs qui seraient trop fainéants et pas assez volontaires pour occuper les emplois quelles que soient les conditions.

Le gouvernement a pris pendant l’été un décret sur le contrôle des chômeurs qui officialise cette approche. Pour nous, ce sont des arguments fallacieux. Ce sera un autre rendez-vous à haut risque pour le gouvernement et le Medef.

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