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Entretien réalisé par Paule Masson publié par l’Humanité du 10 juin 2005

Bernard Thibault : « Ne pas courber l’échine »

vendredi 10 juin 2005 par Paule Masson, Bernard Thibault

Pourquoi en appeler si rapidement à la rue ?

Bernard Thibault. C’est la situation qui nécessite de nouvelles mobilisations. Le débat qui a animé la campagne référendaire sur la constitution européenne, puis le résultat du vote ont considérablement accru les responsabilités syndicales. Les questions sociales sont au coeur des attentes mais aussi des critiques. Le soir du scrutin, en exigeant d’accentuer les politiques libérales, le président de l’UMP, Nicolas Sarkozy, a annoncé la couleur. Les syndicats se devaient, si possible dans un cadre unitaire, de porter le mécontentement social. Nous avons invité les autres syndicats à discuter ensemble. Ils ont préféré des rencontres bilatérales, qui sont en cours. Si nous partageons certaines opinions sur la situation, nous ne ressentons pas la même nécessité de continuer à exercer la pression pour mettre à l’ordre du jour les revendications des salariés et non celles du MEDEF.

Vous partez donc tout seul ?

Bernard Thibault. Un élément décisif vient de s’ajouter à ce tableau. Dans un contexte de crise, le gouvernement Villepin, pourtant déjà impopulaire, choisit de réformer par ordonnances. Et il va le faire pendant l’été. Jean-François Copé, ministre délégué au Budget, vient de l’annoncer. Tout doit être bouclé pour le 1er septembre. Dès lors il n’y a que deux alternatives. Ou on courbe l’échine ou on confirme notre désaccord. Nous choisissons la seconde solution, en appelant les salariés à se mobiliser le 21 juin, jour de rendez-vous de négociation avec le MEDEF pour la reconnaissance de la pénibilité du travail. Nous voulons porter un double message : dire au gouvernement qu’il est à côté de la plaque et continuer à revendiquer sur l’emploi, les salaires et les droits sociaux.

Dominique de Villepin chiffre l’effort entrepris pour l’emploi à 4,5 milliards d’euros. Cela vous paraît-il insuffisant ?

Bernard Thibault. Parlons-en, justement. Il s’agit d’une enveloppe de 4 milliards d’euros d’aides financières pour les employeurs, qui s’ajoutent aux 20 milliards déjà acquis. Ces montants ont été multipliés par dix en dix ans. Pendant cette période, le chômage et la précarité du travail ont augmenté dans les mêmes proportions. Le gouvernement continue et amplifie des recettes coûteuses pour la nation, qui n’ont en aucun cas fait la preuve de leur pertinence au service de l’emploi.

« Plus de flexibilité, moins de sécurité » : vous partagez cet avis concernant les mesures sur l’emploi ?

Bernard Thibault. Certainement. Le premier ministre touche à des aspects essentiels du droit du travail. La période d’essai de deux ans, instaurée avec le « contrat nouvelle embauche », signifie qu’un salarié pourra être licencié sans justification pendant tout ce temps. Il devient plus corvéable et encore plus dépendant de son employeur. Dans les TPE, les salaires sont déjà plus bas de 20 % que dans les grandes entreprises, le droit du travail et les conventions collectives y sont moins respectés et moins contrôlés. Le « contrat nouvelle embauche » ne fait qu’accroître ces différences.

Ne craignez-vous pas un ballon d’essai qui pourrait s’appliquer plus tard à tous les salariés ?

Bernard Thibault. Dès que le patronat obtient une dérogation, il s’efforce de la généraliser. Les précédents sont nombreux. Le travail du dimanche était au départ réservé pour les magasins des zones touristiques et maintenant il s’étend. Le travail de nuit a été justifié par des impératifs de production et, aujourd’hui, il se généralise. On pourrait faire la même démonstration avec les temps d’astreinte ou de gardes. La mesure Villepin ne va pas manquer d’inspirer d’autres projets pour que l’exception devienne la règle. Ce nouveau contrat de travail ouvre un processus qui peut aboutir à la fin du CDI. Il n’est qu’un habillage destiné à rendre la précarité permanente.

Est-ce la mesure qui vous semble la plus dangereuse ?

Bernard Thibault. Avec celle du « chèque emploi ». Sous couvert de faciliter les opérations d’embauche, le premier ministre veut autoriser le recrutement des salariés à la tâche. Alors là, on en revient à plus d’un siècle de droit social, quand les ouvriers se rendaient place de Grève pour se vendre à des employeurs à la journée. Jeunes et chômeurs seront poursuivis s’ils n’acceptent pas les activités et emplois dits « raisonnables ».

On a, par contre, peu entendu Dominique de Villepin sur les salaires...

Bernard Thibault. Sauf pour faire de la publicité mensongère sur l’augmentation du SMIC, une décision qui date de deux ans et nous est revendue pour la troisième fois. J’avais pourtant prévenu le premier ministre lundi qu’il ne fallait plus mentir à ce sujet. Il a quand même laissé penser que le bulletin de paie des smicards va bondir de 5 %. C’est absolument faux. Il vend la hausse du SMIC horaire qui est une conséquence du passage de 39 à 35 heures et ne change rien sur la feuille de paye.

Ce refus de d’aborder la question du pouvoir d’achat, pourtant omniprésente dans les mouvements sociaux, rend-il caduc le rendez-vous sur les salaires avec Gérard Larcher aujourd’hui ?

Bernard Thibault. Pas du tout. Ce rendez-vous a été obtenu par la mobilisation du 10 mars et après que Jean-Pierre Raffarin ait joué la montre. La phase d’examen du niveau des minima garantis dans les branches professionnelles est achevée. Nous attendons maintenant des actes. Le gouvernement doit jouer son rôle pour imposer une modification des salaires pratiqués dans les branches.

La CGT a demandé l’ouverture d’une grande négociation sociale sur les choix structurants de l’économie. Légiférer par ordonnances y coupe court ?

Bernard Thibault. La méthode arrêtée est totalement inacceptable. On ne peut pas reconnaître le très fort mécontentement social et continuer de procéder par autoritarisme. Le gouvernement dispose de deux assemblées parlementaires à son service, mais cela ne lui suffit même plus. Il passe en force durant l’été et c’est un choix lourd de conséquences. Nous avons été reçus lundi à Matignon. Dominique de Villepin ne nous a rien dévoilé de ses intentions. Nous avons réitéré nos demandes de rencontres déjà formulées sur la politique industrielle, les délocalisations ou sur les choix budgétaires. Nous avons demandé le temps de discuter avec les organisations syndicales sur des axes susceptibles de répondre à la crise sociale. La réponse est cinglante. Aucun rendez-vous sur aucun sujet n’est accepté et on procède par ordonnances. Après ce qui s’est passé dans la rue et les urnes c’est un choix politique à haut risque.

À propos des urnes, le sommet européen des chefs d’État se profile le 16 juin et juste avant la réunion du comité exécutif de la Confédération européenne des syndicats. Comment abordez-vous ce rendez-vous ?

Bernard Thibault. Après le vote en France et aux Pays-Bas, des interrogations se font jour dans d’autres pays. Le projet européen est en crise. La réunion de la CES sera l’occasion d’analyser la situation. Nous avons besoin d’expliquer quelles ont été les motivations réelles du vote des salariés, notamment sur l’idée qu’il ne s’agit pas d’un rejet de l’Europe mais d’un besoin d’Europe sociale. Même si la CES a soutenu le traité, elle prévient depuis longtemps qu’une Europe construite sans adhésion suffisante des citoyens s’expose aux critiques. Cela se vérifie aujourd’hui. Il va falloir prendre le temps de réfléchir entre responsables syndicaux pour définir le type d’initiative que nous devons prendre.

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