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Interview de Bernard Thibault pour le journal "Le Monde" du 16 novembre 2005

Bernard Thibault : "Nous sommes confrontés à une crise sociale"

mercredi 16 novembre 2005 par Rémi Barroux, Bernard Thibault
Nous sommes confrontés à une crise sociale et non à une crise des banlieues, de l’immigration ou de la jeunesse. Le chef de l’Etat n’a pas employé ce terme de crise sociale. Or, il s’agit bien de cela, et j’espère qu’il en sera question lors de la rencontre qu’il nous propose.

Jacques Chirac a annoncé qu’il allait rencontrer les partenaires sociaux à propos de la discrimination à l’embauche dont sont victimes les jeunes issus des quartiers sensibles. Êtes-vous d’accord avec les propositions du chef de l’Etat sur la crise des banlieues, qu’êtes-vous prêt à discuter avec lui ?

Je n’ai jamais refusé le dialogue avec le président de la République, mais les occasions sont rares. Nous sommes confrontés à une crise sociale et non à une crise des banlieues, de l’immigration ou de la jeunesse. Le chef de l’Etat n’a pas employé ce terme de crise sociale. Or, il s’agit bien de cela, et j’espère qu’il en sera question lors de la rencontre qu’il nous propose. Je demeure sceptique dans la mesure où j’ai été confronté la semaine dernière à un premier ministre qui considère que sa politique est la bonne et qui ne voit pas en quoi et sur quoi il faudrait l’infléchir, en écoutant les propositions des syndicats. Il s’agit d’un choix politique. Tout comme est un choix politique le fait que le ministre de l’intérieur reprenne à son compte des propositions de Philippe de Villiers ou d’autres responsables de l’extrême droite.

Sur la discrimination à l’embauche, pourquoi n’a-t-on pas davantage entendu les syndicats, notamment la Cgt ?

On ne nous entend pas si on ne veut pas nous écouter. La Cgt agit au quotidien contre toutes les discriminations dans la société et dans l’emploi. On le lui reproche même parfois. L’accès à un emploi égal pour tous demeure un défi pour l’ensemble du syndicalisme. Pour moi, toutes les entreprises publiques et privés devraient être composées de salariés reflétant la population du lieu où elles sont implantées. Travailler à une nouvelle initiative de mobilisation interprofessionnelle pour l’emploi et le pouvoir d’achat induit pour nous de se mobiliser contre les discriminations et pour la dignité de tous les salariés.

N’est-il pas un peu rapide de relier les violences de ces derniers jours à la protestation syndicale ?

Bien sûr, ce n’est pas par la violence et notamment par des actes comme ceux de ces derniers jours que l’on construit le progrès social. On ne fera pas avancer les choses en multipliant les atteintes aux biens et aux personnes, d’autant que les victimes sont les lieux et les habitants déjà frappés par l’exclusion. On n’a pas vu de banderoles, de drapeaux syndicaux certes, mais il est bien question d’emploi, de moyens pour vivre et de dignité. Quand les colères ne trouvent plus le moyen de s’exprimer dans un cadre collectif, par des moyens démocratiques, ce doit être un souci permanent et urgent pour le gouvernement. Ce qui ne semble pas être le cas aujourd’hui. Pire, on semble se contenter de répondre à ce désarroi par des mesures d’exception concernant l’ordre public, qui ne pourront résoudre les problèmes sociaux.

Les manifestations du 4 octobre sur les salaires et l’emploi n’ont pas eu de lendemain. Pourquoi ?

On ne peut pas dire ça. Si le 4 octobre a existé, c’est parce que la Cgt a été dans les premières à considérer qu’il fallait en appeler à la mobilisation de tous. Cela a permis de montrer, quoi qu’en dise le gouvernement, que sa politique économique et sociale était contestée. Le 4 octobre a permis aux uns et aux autres de sortir de l’isolement, face aux discours idéologiques qui prônent l’individualisme et des réponses sectorielles. Il ne faut pas s’arrêter là et continuer de travailler le rapport de forces. Même si, au stade actuel, toutes les confédérations syndicales ne semblent pas aussi disponibles. La Cgt n’attendra pas qu’il y ait unanimité syndicale.

La présidente du Medef, Laurence Parisot, explique que la précarité se rencontre dans le travail, la santé, et même l’amour. Qu’en pensez-vous ?

Cela ne m’intéresse pas de philosopher avec la présidente du Medef sur nos expériences en la matière. Une chose est sûre, les dividendes distribués aux actionnaires font partie des éléments les moins précaires, les plus stables de la société française. Le changement de présidence du Medef ne suffit pas pour en changer la ligne. Le Medef avait déjà abordé le thème de la "société du risque" lors de ses universités d’été. Il prétendait alors qu’il fallait accepter de s’installer dans cette "société du risque", c’est-à-dire que le salarié devait intégrer les exigences de flexibilité, de précarité dans son emploi. Or, c’est à partir de son contrat de travail que l’on peut prétendre s’insérer dans la société, et les jeunes, pour la plupart d’entre eux, y aspirent.

Vous avez rencontré la semaine dernière la secrétaire nationale du PCF, et vous n’allez pas au congrès du PS au Mans. N’est-ce pas là un message politique ?

Il est normal pour un syndicat de rencontrer des partis qui exercent ou aspirent à exercer le pouvoir. Nous rencontrons plus souvent ceux de gauche, comme les Verts récemment. Il y aura une délégation de la Cgt au congrès du Parti socialiste. Je me suis rendu à deux reprises à son congrès. Ce n’est pas parce que je n’y vais pas systématiquement que cela doit être interprété. Quant au PCF, il souhaitait rencontrer la Cgt et nous sommes convenus d’un programme d’échanges. Nous préférons des rapports qui respectent les prérogatives de chacun. Ce faisant, nous ne participons pas à une collaboration de programme ou à une coalition politico-syndicale qui n’entre pas dans notre démarche.

A quelles conditions vous représenterez-vous pour un troisième mandat à la tête de la Cgt ?

Ce ne sont pas des conditions. J’ai dit que j’envisageais d’entamer un autre mandat dès lors que l’activité passée de la direction de la confédération était approuvée par les syndicats et dans la mesure où la Cgt s’inscrirait dans une démarche s’inspirant de ce qu’on avait fait ces dernières années.

Propos recueillis par Rémi Barroux

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