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Article de Christelle Chabaud paru dans L’Humanité du 16 aout 2006

Bonne cause, mauvais garçon

mercredi 16 août 2006 par Christelle Chabaud
Sébastien Migliore, vingt-cinq ans, travaille dans le magasin Fabio Lucci d’Alès. Depuis un mois, il apprend la signification de « se battre pour ses droits ».

On le croirait tout droit sorti d’un film de Ken Loach. Du rustre et du bougon dans les gestes, du piment dans le caractère mais une impétueuse générosité dans le coeur... La Méditerranée dans les veines en plus, bien sûr. À Alès, Sébastien Migliore se veut chez lui, comme une chasse gardée. Un sang plus que chaud qui lui a coûté plus jeune quelques « embrouilles » avec la justice. Alors, forcément, quand de lointains dirigeants de Fabio Lucci, le hard discounter en vêtements pour lequel il travaille depuis fin 2004, tentent de lui faire mettre genou à terre, lui et ses collègues, ça le met hors de lui. Surtout quand la soumission a des goûts d’injustice. « En quelques mois, tout s’est dégradé dans le magasin : nous n’avions plus de sacs en caisse pour les clients, pas de siège, l’interdiction de boire pendant le service, une climatisation en panne... » explique le salarié alésien, le quart de siècle tout juste sonné. « Sans parler des heures sup pas comptées. Il n’y a pas de pointeuse, ce sont les responsables qui marquent le nombre d’heures sur l’ordinateur. À chaque fois, au téléphone, le siège parisien nous promettait dans le vent de tout résoudre dès le lendemain. » Un vendredi de début juillet, alors que Sébastien agence un rayon, il entend un client crier sur la responsable. « Il accusait Isabelle de continuer à nous faire travailler par une telle température, selon lui c’était illégal. » Sébastien profite de cet appui impromptu, motive ses collègues à sortir sur le parking... La clim en panne met le feu à des poudres qui s’accumulaient dans la rancoeur. En moins de deux, la grève est lancée. Dès le lundi matin, l’inspection du travail relève 43 degrés à l’intérieur du magasin.

Depuis que le mouvement est déclenché, Sébastien est de tous les coups. Jeudi dernier, après que des grévistes ont décelé l’intention de la direction de déménager les stocks du magasin, il s’est porté le premier volontaire pour dormir sur place. « Pour éviter les mauvais rêves. » Déjà le 26 juillet, face au silence radio des patrons de Fabio Lucci après quinze jours de grève, Seb avait fait le voyage avec quelques collègues jusqu’au siège social du groupe à Pantin, en Seine-Saint-Denis. « Nous nous sommes enchaînés devant le bureau du PDG, Lucien Urano. » Insultes, frictions, menaces... L’entrevue tourne court. « Il a désigné un de ses collaborateurs puis a décampé en disant : "Moi, j’arrête, je pars en vacances" ! » Une arrogance faite inconscience tant elle a radicalisé la motivation des troupes, de Seb en premier lieu.

Celui qui en est déjà à son troisième CDD en un an et demi a une idée précise de la recette Fabio Lucci : « autoritarisme, sanctions arbitraires pour écoeurer les teigneux, et des employés dociles qui n’ont pas la stature au rang des petits chefs ». En 2005, dans le classement par chiffre d’affaires réalisé, le magasin d’Alès figurait parmi les dix Fabio Lucci les plus rentables sur un total de 130 en France. « À 1,50 euro le tee-shirt, le magasin marche très fort. C’est le seul hard discount dans cet ancien pays de mines et de métallurgie qui compte beaucoup de chômeurs et d’immigrés. Il n’y a pas de centre-ville ici, que des quartiers. »

Actuellement en remplacement d’un congé parental, Sébastien a un contrat de 30 heures par semaine. En net, ça fait 817 euros par mois. En gros, « pas bézef » pour faire vivre sa copine enceinte de plusieurs mois et sa frangine en apprentissage coiffure. Surtout une fois déduit un loyer de 300 euros. Forcément, pour boucler les fins de mois, c’est le système D. « Faut pas se voiler la face, les sous, je les trouve de la même manière que tous les jeunes en galère. » Fabio Lucci, il y est rentré pour pouvoir assurer un logement et une formation à sa soeur, virée de chez elle. « Il a fallu rentrer à Alès dare-dare, mais avant je tenais deux kebabs dans les Hautes-Alpes, du côté de Serre-Ponçon, j’avais quatre employés. » Des rêves plein la tête et de la détermination à revendre dans ses yeux bleus, Seb assure qu’il ne va pas tarder à « reprendre son envol ». Mais pas sans avoir gagné la grève. « Envoyer un questionnaire aux salariés pour savoir ce que chacun pense de la grève, tout en les menaçant de perdre leur boulot s’ils font le mauvais choix, c’est juste que ça ne se fait pas. » Histoire de respect et de dignité humaine.

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