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Mehdi Fikri | L’Humanité du 28.08.2008

Bruit de bottes dans les boîtes

samedi 30 août 2008 par Mehdi Fikri
Management . économie en péril, les entreprises privées n’hésitent plus à emprunter les méthodes de direction à nos forces militaires pour mettre les salariés au garde-à-vous. Décryptage.

Pour le lancement de l’université d’été du MEDEF, Laurence Parisot avait prévu de se faire parachuter avec un « instructeur chevronné » au-dessus du campus militaire de Polytechnique. Ce saut, annulé par respect pour les soldats morts en Afghanistan, devait symboliser « le rapprochement entreprise-armée ». Car l’importation de méthodes militaires monte en puissance dans le privé. Derrière les savoir-faire, l’idée que l’économie est une guerre. Fini le fair-play, il faut tirer les premiers. Quitte à « impacter » les salariés…

D’anciens soldats au service du patronat, des gradés reconvertis en PDG : les ponts entre l’armée et le privé ne sont pas une nouveauté. Mais, à présent, les entreprises s’intéressent moins aux hommes qu’aux techniques. À l’heure où la révision générale des politiques publiques va sérieusement laminer l’armée, un transfert de compétences très particulier s’effectue. En mars dernier, l’Association nationale des DRH et l’armée de terre ont inauguré une formation intitulée « risque et RH ». Des cours à destination des managers, qui viennent s’ajouter à des formations déjà dispensées par l’École militaire de Paris ou Saint-Cyr, comme « gestion du stress et de la prise de décision en situation de crise ». En juin, c’est le MEDEF Paris qui a signé avec l’armée une charte de coopération, pour diffuser un « mémento du renseignement » grâce auquel les PME et PMI auront « accès à l’expertise de la défense nationale et des armées ainsi qu’à leurs méthodes de gouvernance et de compréhension du monde concurrentiel ».

« Une efficacité très médiocre »

Selon Gérard Layole, ex-consultant en pratiques managériales, « le management était, dès l’origine, une pratique directement inspirée de la gestion et du contrôle des hommes dans l’armée. Ensuite, les entreprises ont réalisé qu’une direction qui paraît plus humaine est plus efficace. Avec le durcissement économique et l’impact des technologies de l’information sur les entreprises, terminologies et pratiques militaires font leur retour ». Il précise : « Plus qu’à l’armée, les boîtes empruntent à l’univers des forces spéciales. Maintenant, c’est stage commando, war room et opération coup de poing. »

Pour Frédéric Leroy, professeur à l’IUT de Montpellier et auteur de Stratégies de l’entreprise, la récupération systématique a commencé « avec l’invention du concept de "marketing warfare" (marketing de combat) par deux publicitaires new-yorkais, Jack Trout et Al Ries. Il s’agit de la transposition de schémas décisionnels ». En France, la méthode de raisonnement tactique (MRT) de l’École supérieure de guerre a été revendue aux entreprises, avant d’être supplantée par la méthode Mars. MRT et Mars : d’illisibles pensums qui déclinent toutes les configurations décisionnelles possibles, leur nombre de prérequis, de corollaires, etc. « L’efficacité de ces méthodes est très médiocre, soutient Frédéric Leroy. Ce qui n’a pas empêché le bouquin de Ries et Trout d’être un succès en librairie. » Aujourd’hui, selon le chercheur, la mode des applications militaires s’est déplacée sur les problématiques de sécurité et d’intelligence économique. Mais, violence des échanges en entreprise oblige, ces pratiques managériales obsolètes continuent de séduire les cadres. Aujourd’hui encore, on peut trouver dans les FNAC des livres comme Sun Tzu appliqué au management ou, plus drôle, De la prise d’otage à la scène de ménage, la négociation de crise comme communication, d’un ancien négociateur du GIGN.

« Une vision paranoïaque de l’économie »

De formations en séminaires, consultants militaires, managers et anciens des services s’invitent et se légitiment mutuellement. « Et c’est très lucratif, ils vendent les mêmes produits formatés aux entreprises. Tout en affirmant à chacune d’elles avoir adapté leur topo à ses particularités », tacle Anne Both, anthropologue, qui a tiré un livre sur la « rhétorique managériale » de son expérience dans une boîte de com. Elle a subi à l’époque le pénible consultant, armé de son PowerPoint, venu vanter le savoir-faire de l’armée. « Le pire, poursuit-elle, c’est que c’est une imposture intellectuelle ! Ils présentent ça comme une nouveauté, un contre-modèle au système taylorien. Mais c’est la même chose ! Dans un concept comme la GPO (gestion par objectif), on retrouve la même rationalisation à outrance, le même abus de statistiques. La seule différence est qu’il s’agit aujourd’hui non seulement de produire plus mais aussi de produire mieux. » Frédéric Leroy : « Le taylorisme prenait les habits de la science. Là, on est dans le champ lexical de la guerre économique généralisée. La source de légitimation est différente mais l’objectif est le même : la domination. »

L’hyperformalisation et l’informatique, qui permettent d’établir la traçabilité des tâches, ont augmenté la responsabilité des employés. Alors que ces derniers perdaient toute autonomie. Pour Anne Both, « il s’agit d’organiser l’interchangeabilité des salariés. D’un côté, on valorise l’initiative individuelle et la participation. De l’autre, la codification des tâches et le contrôle permanent transforment les salariés en petits soldats ». Au-delà du management, certains chercheurs ont tenté de transformer la vision militaire en théorie économique. Frédéric Leroy a lui-même expérimenté la manoeuvre. « J’ai essayé, mais ça ne prend pas. En entreprise, on est dans une problématique de création de valeur. Quel que soit le sens dans lequel on tord la question, cela reste déontologiquement très différent du monde militaire, où il s’agit de détruire l’ennemi. »

En définitive, le principal gain des entreprises qui optent pour le kaki est surtout mental. « L’action militaire véhicule une manière bien pratique de penser l’économie, poursuit Frédéric Leroy. C’est l’idée qu’il faut sortir de ce qu’ils appellent l’angélisme, qu’il ne faut pas avoir d’état d’âme vis-à-vis de ses concurrents. Cette rhétorique guerrière légitime une vision paranoïaque et permet même, dans le cas de l’intelligence économique, de justifier des actions illégales. » Pas de méthodes vraiment viables, pas de bonnes pratiques. Juste un mode de pensée qui permet d’adapter le vieux mode d’exploitation à un capitalisme en surchauffe, et qui n’a pas grand-chose à voir, finalement, avec la vraie armée. Éric Balastre, ancien du commando Hubert et manager chez Renault, déclarait dans une interview : « Dans l’armée en temps de paix, le management participatif est d’usage. En temps de crise, il s’agit avant tout de commandement, il faut être directif. Chez Renault, c’est toujours la crise, une crise moins forte mais une crise perpétuelle. »


L’actionnariat activiste, guérilla au conseil d’administration

C’est l’exemple d’une pratique financière belliqueuse, inventée par un ancien militaire reconverti dans les affaires. L’actionnariat activiste est une prise de participation minoritaire dans une entreprise cotée en Bourse, afin de pouvoir mettre la pression sur la direction et infléchir les décisions stratégiques. Il s’agit en général d’augmenter rapidement les dividendes des actionnaires (quelques rares fonds ont pour objectif de faire évoluer la politique de la société en matière sociale ou environnementale). Le précurseur de cette pratique est Guy Wyser-Pratte. Cet ex-marine américain, natif de Vichy, a concentré ses activités en France dans les années 1990. Il a semé la panique chez Eramet, Taittinger ou encore Strafor-Facom, fabricant de mobilier dont il a même obtenu la scission. Après avoir délaissé le marché français pendant plusieurs années, la crise des subprimes l’a incité à revenir dans l’Hexagone. En juin dernier, Wyser-Pratte a acquis 1,66 % de Valeo en déclarant vouloir « secouer le cocotier ». Il cherche à s’allier avec d’autres actionnaires mécontents de leur taux de profit…

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