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Entretien réalisé par Rosa Moussaoui paru dans L’Humanité du 16 mai 2006

« C’est la demande qui fait l’emploi, pas la flexibilité »

mercredi 17 mai 2006 par Rosa Moussaoui
Travail . L’économiste Jacques Généreux voit dans l’inégale répartition des revenus l’une des sources du « problème français ».

Comment analysez-vous le discours dominant sur la flexibilité comme seule réponse au chômage massif en France et en Europe ?

Jacques Généreux. C’est un non-sens économique. Si la flexibilité était la réponse au chômage, cela se saurait. Tout simplement parce que le marché du travail, en France, est déjà très flexible. Il existe, il est vrai, des pays où cette flexibilité est un peu plus forte, et qui connaissent un taux de chômage plus faible, comme le Royaume Uni. Mais établir un lien de cause à effet entre un droit du travail plus relâché que le nôtre et le niveau d’emploi est abusif. Il faut prendre en compte tous les autres facteurs. Au Royaume Uni, 700 000 emplois ont été récemment créés dans le secteur public. La politique monétaire est indépendante de la Banque centrale européenne, ce qui permet de gérer le cycle économique anglais de façon plus intelligente.

Ce n’est pas la flexibilité qui fait de l’emploi, c’est la demande. Si la consommation croît, cela conduit les entreprises à des anticipations positives. Alors, elles investissent, créent des emplois, en s’adaptant au régime juridique et social du travail dans lequel elles se trouvent.

Ce problème de demande suffit-il à expliquer la faiblesse de la croissance en France et en Europe ?

Jacques Généreux. Structurellement, le problème français trouve sa source dans une répartition de plus en plus inégale des richesses. Depuis une vingtaine d’années, cette répartition s’est détériorée de manière continue au détriment des revenus du travail et au profit des revenus du capital.

Cette évolution, aux effets négatifs sur la consommation, n’a pas été compensée par une reprise de l’investissement. Nous souffrons, par exemple, d’un déficit structurel d’investissement dans la recherche. Nous sommes très loin des solides politiques d’investissements privés et publics dans des secteurs stratégiques conduites aux États-Unis.

Les revenus détournés vers le capital n’ont donc pas servi à financer un effort soutenu de l’investissement, mais à alimenter la spéculation immobilière ou financière.

« De nouvelles formes d’organisation du travail et une plus grande diversité des modalités contractuelles, combinant mieux la flexibilité et la sécurité, contribueront à l’adaptabilité », peut-on lire dans les conclusions du Conseil européen de mars 2005 à Bruxelles sur l’évaluation à mi-parcours de l’agenda de Lisbonne. Les objectifs que fixe cette stratégie de Lisbonne expliquent-ils la similitude des réformes du marché du travail actuellement à l’oeuvre dans les pays de l’UE ?

Jacques Généreux. L’agenda de Lisbonne reflète un état d’esprit consensuel dans les élites. Il traduit, en même temps, la contrainte dans laquelle se sont placées toutes les économies occidentales depuis vingt ans, celle d’une compétition exacerbée. Dans cet univers de compétition dérégulée, les entreprises sont placées devant des exigences d’adaptation, de vitesse de réaction inédites. Cela entraîne de leur part une demande de plus grande souplesse, de plus grande réactivité. Ce qui n’est pas, en soi, une tragédie. La question est de savoir qui doit supporter le coût de cette adaptation et comment en sont répartis les avantages. Les élites ont malheureusement tendance à considérer que ce coût doit peser sur les seuls travailleurs.

Mais dans ce débat, je crains que l’on fasse de l’Europe un bouc émissaire. Il existe bien sûr une responsabilité des politiques européennes, au sens où elles encouragent une intensification de la concurrence. La politique monétaire de la Banque centrale européenne, qui ne se préoccupe absolument pas de l’emploi et de la croissance, est en cause, tout comme l’absence d’harmonisation des règles sociales, des règles du droit du travail. Là est peut-être la part de responsabilité des politiques européennes. Mais des marges de manoeuvre, des choix de politique nationale existent, même dans le cadre contraignant de l’Union européenne. La solution au chômage massif est donc à la fois nationale et européenne.

Au plan européen, il faudrait aller vers davantage d’harmonisation, vers une réforme de la politique monétaire, des statuts et des objectifs de la Banque centrale européenne, vers un budget européen permettant des politiques d’investissement.

Au plan national, il faut des politiques résolument tournées vers l’emploi, avec une reprise du mouvement de réduction du temps de travail. Il faut surtout apporter des réponses à ce problème majeur de la répartition des richesses. Nous sommes aujourd’hui dans un système économiquement inefficace. À un niveau de revenu constant, le simple fait de revenir à une répartition plus juste en faveur du travail (hausse des salaires, du SMIC, des minima conventionnels de branches), aurait un effet positif sur lé, sur la croissance et sur l’emploi. C’est entièrement du ressort national, l’Europe n’a pas à dire son mot là dessus.

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