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Un article de Antoine GUIRAL Marie-Joëlle GROS et Vanessa SCHNEIDER et François WENZ-DUMAS paru dans Libération le 29 mars 2006

CPE : Les scénarios de l’après-28 mars

mercredi 29 mars 2006 par François WENZ-DUMAS, Vanessa SCHNEIDER, Marie-Joëlle GROS, Antoine GUIRAL
Après la mobilisation d’hier, sans précédent depuis 1995, le gouvernement peine à trouver une issue à deux mois de crise.

Historique. Le chiffre de 3 millions de manifestants descendus hier dans les rues de France pour protester contre le CPE, avancé par la CGT, constitue un record pour la période contemporaine. Même la police a reconnu un chiffre supérieur au million admettant ainsi une mobilisation plus forte que contre le plan Juppé de 1995 et la réforme des retraites de 2003. Face à cette déferlante, quels sont les scénarios possibles ?

1Dominique de Villepin peut-il durer ?

Tenir, c’est le but de Dominique de Villepin qui a refusé, encore hier, d’envisager tout retrait de son CPE. L’entourage du Premier ministre estime qu’il n’a pas d’autre choix que de résister à la pression de la rue. S’il retire son texte, il perd ses soutiens à droite et peut dire adieu à son ambition pour 2007. Dans cette éventualité, il pourrait même envisager de démissionner tant ce projet lui est identifié. Sa seule porte de sortie au sein de la majorité est donc de garder son cap en priant très fort pour que les syndicats et les étudiants finissent par s’essouffler. Pour l’heure, Matignon attend la décision du Conseil constitutionnel. Si ce dernier ne valide pas son texte, il pourra retrouver un peu d’air en cédant sans en avoir l’air. Dans l’hypothèse contraire, qui semble plutôt être la configuration envisagée rue de Varenne, Villepin semble décidé à demander à Jacques Chirac une promulgation très rapide du texte. En réitérant ses appels au dialogue, il entend rejeter sur les syndicats la responsabilité du blocage et justifier de continuer à passer en force. « S’il y a négociation, le Président ne les interrompra pas en promulguant. Dans le cas contraire, les syndicats prennent leurs responsabilités », indiquait hier un proche de Villepin. Le villepiniste Hervé Mariton souhaite une promulgation rapide du texte. Ce pourrait être le choix de Chirac à moins qu’il préfère entendre les réticences de la majorité des députés UMP.

2 L’unité syndicale peut-elle se maintenir ?

Si l’intention de Villepin était de diviser le camp syndical, il a tout faux. Le Premier ministre a plus fait en deux mois pour l’unité syndicale que les deux années qui ont suivi la réforme des retraites en 2003. « Personne n’imagine qu’il puisse y avoir une note discordante dans le front syndical. Bernard Thibault et la CGT ont beaucoup fait pour qu’on en arrive là », estime un responsable de l’Unsa (autonomes). Hier les cinq confédérations (CGT, CFDT, FO, CFTC et CGC) ont haussé la barre en demandant à Chirac qu’il soumette de nouveau la loi au Parlement amputée du CPE. Lundi soir, c’est par deux coups de fil, l’un de Jean-Claude Mailly (FO), l’autre de Bernard Thibault (CGT), que François Chérèque (CFDT) a appris que Villepin leur proposait un rendez-vous aujourd’hui. Matignon n’avait même pas pris la peine de le prévenir. La réponse de Chérèque à Villepin n’en a été que plus sèche : « J’aurais souhaité prendre connaissance du contenu de la lettre que vous m’avez adressée tardivement (lundi soir), autrement que par média interposé. Je relève dans celle-ci votre attachement soudain au dialogue social » mais « il est clair que le CPE est devenu une hypothèque à tout dialogue » qu’il est « nécessaire de la lever ». Aujourd’hui, les douze organisations de l’intersyndicale [1] se retrouvent pour préparer la suite. Plusieurs hypothèses s’offrent à elles : meeting géant, manifestation nationale monstre et nouveaux appels à la grève.

3 Le mouvement étudiant et lycéen ne risque-t-il pas de s’essouffler ?

Les lycéens et étudiants ont-ils les moyens de tenir ? Les situations varient d’une fac à l’autre. A Rennes-II, en blocus total depuis sept semaines, comme à Poitiers, qui entame une sixième semaine, les étudiants sentent la victoire approcher. Cela leur donne « encore plus de force », assure Julien Vialard, leader poitevin. A Metz, les étudiants qui bloquent l’université depuis « trois semaines et demie » marquent des signes de fatigue : « La tension monte, on ne voit pas bien la suite de événements », commente un leader local. Jusqu’à présent, les étudiants opposés au blocage des facs ont surtout donné de la voix sur l’Internet, et quelques-uns ont réussi à organiser des rassemblements. Il pourrait en aller autrement dans les jours qui viennent. L’attitude des présidents d’université pèsera lourd, notamment sur la question du report des examens. Et les vacances de Pâques approchent : le 8 avril, Paris et Bordeaux seront à nouveau en congés. Pour les étudiants, il est crucial d’obtenir le retrait du CPE avant ce tunnel de trois semaines.

4 Le salut viendra-t-il du Conseil constitutionnel ?

Demain, les sages de la rue de Montpensier examinent la loi sur l’égalité des chances pour dire si elle est conforme à la Constitution. S’ils concluent que l’article 8, celui qui crée le CPE, doit être annulé, ce sera un camouflet pour Villepin. Mais cela offrira au gouvernement une sortie de crise immédiate. Dans son recours, la gauche a soulevé deux arguments de forme et deux de fond pour étayer sa demande de rejet du CPE. Sur la forme, elle fait observer que l’utilisation du 43.9 n’était pas justifiée, et que le CPE est une réforme trop importante pour être introduite par voie d’amendement sans que le Conseil d’Etat n’ait donné son avis. Sur le fond, elle invoque la durée excessive de la période d’essai de deux ans, et la rupture d’égalité entre salariés de plus et de moins de 26 ans. La réputation d’indépendance du président du Conseil constitutionnel rend aléatoire tout pronostic sur la décision. « Connaissant bien Pierre Mazeaud, je n’ai même pas imaginé une seconde de l’appeler », confie un ministre. Si le Conseil valide le CPE, Chirac disposera d’un délai de neuf jours pour promulguer la loi. S’il le faisait, cela serait ressenti comme une provocation par les syndicats, coupant court à toute possibilité de dialogue. S’il attend, la crise serait prolongée d’autant. Reste une autre hypothèse : une validation assortie de sérieuses réserves. Ce qui pourrait autoriser Chirac à demander au Parlement de revoir sa copie.


Le Président se boucle en son palais

Jacques Chirac a annulé un déplacement prévu demain matin au Havre pour l’inauguration du nouveau port. « Le président de la République n’a pas souhaité s’éloigner de l’Elysée en cette fin de semaine [...] au vu de l’actualité tant sur le plan intérieur qu’international », indique son entourage. Le chef de l’Etat a profité de la visite de la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, demain après midi à Paris pour se défausser de son rendez-vous et ne pas risquer d’avoir à affronter sur place des manifestants anti-CPE. Chirac attend maintenant la décision du Conseil constitutionnel pour prendre une éventuelle initiative. Une intervention un peu plus solennelle que les précédentes n’est pas exclue. Après avoir multiplié les appels au dialogue, le Président hésite à monter en première ligne en invitant par exemple les syndicats à venir discuter directement avec lui. Pour l’heure, il laisse le champ libre à Dominique de Villepin, son ultime bouclier. Mais nombre de parlementaires UMP assurent que son soutien « sans faille » au chef du gouvernement commence à s’éroder. Lors du meeting de Nicolas Sarkozy, lundi soir à Douai, un de ses conseillers politiques confiait que « Chirac est sur le point de flancher. Il ne supporte pas de voir le peuple dans la rue manifester contre lui ».


Villepin harcelé par les troupes de Sarkozy

Chahuté par la gauche et l’UDF, le Premier ministre est la cible d’une partie de l’UMP.

« Le président de la République serait-il effectivement sourd et le Premier ministre effectivement fou ? » La question a été posée hier soir aux huiles de l’UMP par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette, lors de la commission exécutive du parti, en présence de Nicolas Sarkozy. Alors que la mobilisation contre le CPE a connu un pic sans précédent, le Premier ministre a subi de nombreuses pressions de la part des députés de son camp qui craignent un enlisement. Outre les attaques de la gauche et de l’UDF à l’Assemblée nationale, il a dû affronter toute la journée une offensive concertée des sarkozystes visant à le déstabiliser.

Lors du petit déjeuner hebdomadaire des cadors de la majorité, Sarkozy, tout à son obsession de 2007, a expliqué qu’il fallait rapidement trouver une solution, « sinon ça [allait] être fatal pour la présidentielle ». Pierre Méhaignerie a également mis les pieds dans le plat en demandant que la loi ne soit pas promulguée immédiatement en cas de décision positive du Conseil constitutionnel, afin de permettre la reprise du dialogue avec les syndicats.

Villepin a fait la sourde oreille, et, devant les députés UMP réunis un peu plus tard en réunion de groupe, il a redit qu’il n’était pas question pour lui de « retirer le CPE ». S’il s’est dit « ouvert » à des modifications, sur la période d’essai de deux ans et sur la motivation en cas de licenciement, il a refusé qu’elles soient « d’ordre législatif ». Il a ensuite quitté la réunion pour déjeuner avec le roi d’Espagne, Juan Carlos.

A peine avait-il le dos tourné que Nicolas Sarkozy en profitait pour faire entendre un tout autre son de cloche. Après avoir dit qu’il n’y avait « pas d’opposition » entre Villepin et lui, il a suggéré la non-application de la loi pendant la négociation avec les partenaires sociaux pour trouver une solution de compromis sur le texte. Et a été vivement applaudi.

A la sortie, c’est à une guerre des mots que se sont livrés sarkozystes et villepinistes, ces derniers jurant que le ministre de l’Intérieur n’avait pas prononcé le mot de « suspension », comme les premiers comptes rendus de cette réunion à huis clos en avaient fait état. Tous ont néanmoins convenu que les députés UMP « dans leur grande majorité », dixit leur président Bernard Accoyer, « ont proposé que la période entre la décision du Conseil constitutionnel et la promulgation (de la loi) par le président de la République soit mise à profit pour relancer le dialogue ». « Cette loi ne doit pas entrer en application tant qu’elle n’est pas améliorée », a expliqué dans les couloirs la sarkozyste Nadine Morano (Meurthe-et-Moselle) tandis que François Grosdidier (Moselle) cherchait des cosignataires pour sa lettre à Jacques Chirac lui demandant un nouvel examen de la loi par l’Assemblée.

Dans l’hémicycle pour la séance des questions d’actualité de l’après-midi, ce n’était pas une meilleure ambiance qui attendait Dominique de Villepin. Il a d’abord énervé la gauche et l’UDF en envoyant ses ministres répondre à sa place. Furieux, le patron de l’UDF, François Bayrou, a quitté les travées avec sa troupe : « Ce n’est pas en s’entêtant que l’on gère un pays, surtout quand il y a des centaines de milliers de gens qui sont dans la rue », a-t-il déclaré en sortant.

Le Premier ministre a finalement choisi de répondre à un député... UMP, sous les huées de la gauche. Il a regretté que les syndicats aient « refusé la main tendue », tout en renouvelant son invitation à les recevoir à Matignon : « S’ils veulent s’engager dans la voie du dialogue, s’ils veulent réduire la période de deux ans, s’ils veulent prévoir un entretien à la rupture du contrat, j’y suis prêt (...). Il reste du temps utile, je le mets à profit pour dialoguer. » Avant de lancer, l’air tendu, alors que la gauche criait « Le retrait ! Le retrait ! » : « La République, ce n’est pas les préalables, ce n’est pas l’ultimatum. » Il n’a eu droit qu’aux applaudissements mous des députés de droite.

Enfin, dans la soirée, les sarkozystes ont profité de la commission exécutive de l’UMP pour se déchaîner à nouveau contre la méthode Villepin. Sans prononcer le mot de « suspension », Nicolas Sarkozy a haussé le ton en assurant que « le gouvernement est maintenant obligé de bouger ». Persuadé qu’il avait « fait basculer le groupe » UMP à l’Assemblée, il s’est montré plus menaçant en expliquant que « la vie du pays ne pouvait plus seulement tourner autour du CPE ». En privé, un de ses proches confie que « le CPE est mort et enterré ». Comme Villepin ?

[1] Les cinq confédération plus Unsa, FSU, Solidaires, Unef, Confédérations étudiante, lycéens de la FIDL et de l’UNL.

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