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Un article de Laurent Mauduit et Anne Michel paru dans Le Monde du 11 mars 2006

Caisses d’épargne : le projet secret de M. Milhaud

samedi 11 mars 2006 par Laurent Mauduit, Anne Michel

Alors que tout le groupe des Caisses d’épargne est engagé dans la préparation d’une entrée en Bourse envisagée fin 2006, Charles Milhaud, le président du directoire de la Caisse nationale des caisses d’épargne (CNCE), conduit, en parallèle, des négociations secrètes avec le président des Banques populaires, Philippe Dupont, pour fusionner leurs filiales de banque d’investissement . Il s’agit, côté Caisses d’épargne, d’Ixis et du Crédit foncier, filiales de la CNCE, et, côté Banques populaires, de Natexis Banques populaires. Les réseaux des deux groupes resteraient indépendants. M. Dupont prendrait la présidence de la nouvelle banque cotée en Bourse.

Ce projet très avancé engage donc l’avenir du réseau de l’Ecureuil dans un sens diamétralement opposé à celui publiquement annoncé. Discuté depuis deux mois et tenu secret des proches collaborateurs de M. Milhaud, il a finalement été présenté dans la soirée de jeudi 9 mars au cabinet du premier ministre, Dominique de Villepin. M. Milhaud aurait l’intention de convoquer un conseil de surveillance de la CNCE dans les prochains jours, peut-être dès dimanche 12 mars, pour révéler son projet à ses équipes. Un conseil devait se tenir le 22 mars, pour faire le point sur la cotation.

FUSION PRÉVUE

Apprenant, jeudi 9 mars, que plusieurs membres de son directoire avaient eu vent de son plan secret, M. Milhaud aurait décidé de se rendre précipitamment à Matignon, pour défendre son schéma. Et prendre de court son actionnaire de référence public, la Caisse des dépôts et consignations (CDC), propriétaire de 35 % du capital mais maintenue de bout en bout dans l’ignorance des discussions. Pour la CDC, en effet, la fusion envisagée implique une forte dilution de sa participation, autour de 10 %. Il prévoit une fusion d’Ixis, du Foncier et de Natexis dans une entité détenue à parité par les Caisses d’épargne et les Banques populaires - chacune possédant 35 % - le reste du capital étant partagé entre la CDC et les investisseurs sur le marché. Ce montage aurait été imaginé par une société de conseil parisienne, Bucéphale Finance. La banque Lazard, conseil pour la cotation, n’aurait pas été associée.

A la CDC, l’effet de surprise est total, et d’autant plus désagréable que le directeur général, Francis Mayer, se remet à l’hôpital, d’une délicate péritonite. La CNCE affirmait ne poursuivre qu’un but : sa cotation, pour nouer des partenariats à l’étranger.

"UN PROJET SECRET. C’EST ABRACADABRANTESQUE"

"Il nous paraît inimaginable, en plein processus de cotation, que soit mené en parallèle un projet secret. C’est abracadabrantesque ..., indique-t-on à la direction de la CDC, nous ne renoncerons pas à nos prérogatives." Un pacte d’actionnaires lie l’Ecureuil à la CDC jusqu’en 2010. La méthode est fustigée : "Une telle précipitation se justifie dans un contexte d’OPA, d’acquisitions, mai s il n’y a rien de tel, les Caisses d’épargne, protégé comme les Banques populaires par leur statut mutualiste, peuvent décider calmement de leur avenir" , poursuit-on. Le schéma est jugé risqué : " Créer une banque détenue à parité par deux mutualistes, c’est organiser de l’instabilité du jour au lendemain et créer la guerre permanente " , dit un banquier d’affaires. Une autre source souligne le risque qu’il y aurait pour l’Etat à approuver un mariage entre deux mutualistes, dont l’un voit son monopole sur le Livret A contesté en justice, en France et à Bruxelles. M. Dupont est cosignataire des plaintes des banques contre le Livret A.

L’affaire, en fait, rappelle de mauvais souvenirs à la CDC : la rupture, par M. Milhaud, en 2002, du contrat qui le liait au prédécesseur de M. Mayer à la tête de la CDC, Daniel Lebègue. Le patron des Caisses d’épargne avait profité de l’arrivée à échéance du mandat de M. Lebègue, pour ravir à la CDC le contrôle de leur holding commune, détenue à parité. Cette nouvelle pourrait relancer le débat sur les méthodes de gouvernance du président du directoire de la CNCE. Ces derniers mois, plusieurs affaires ont mis M. Milhaud en position délicate , à un moment où il cherche à prolonger son mandat au-delà de février 2008, date de ses 65 ans. D’abord, le groupe est visé par une procédure disciplinaire de la Commission bancaire, qui pourrait déboucher sur des sanctions, mettant en cause son contrôle interne et le pilota ge de ses risques.

GUÊPIER JURIDIQUE

Une deuxième enquête vise la Banque Palatine (l’ex-San Paolo IMI France). Enfin, une troisième enquête de la Commission bancaire porte sur l’affaire Marne et champagne (le champagne Lanson), une société endettée à hauteur de 400 millions d’euros, dont la CNCE a acquis 44 % du capital en 2004, dans des conditions jugées douteuses. La transaction n’avait été soumise qu’après coup au conseil de surveillance. La CNCE s’était sortie de ce guêpier juridique en cédant sa participation, mais avec une perte de 38 millions d’euros. La gouvernance très politique de M. Milhaud fait aussi débat. Au cours des derniers mois, il s’est entouré d’une garde rapprochée composée de nombreux hauts fonctionnaires proches de Nicolas Sarkozy ou d’ex-partisans d’Alain Juppé. L’ex-directeur du budget, Pierre-Mathieu Duhamel devrait ainsi dans les prochains jours prendre la présidence d’Océor, la filiale de la CNCE spécialisée dans l’outre-mer.

Par ailleurs, le projet de fusion pourrait intéresser aussi l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui, comme l’avait révélé le site électronique des Echos le 24 février, enquête sur les récents mouvements de cours du titre Natexis. Une perquisition a eu lieu le 22 février dans le bureau de M. Dupont et de son directeur général. On savait qu’attentifs aux poussées de fièvre enregistrées depuis plusieurs mois (+ 41 % depuis le 30 septembre), les enquêteurs examinaient les cessions de stock-options réalisées par M. Dupont et plusieurs membres de la direction générale. Ils vont maintenant devoir vérifier si cette envolée du titre n’est pas liée à ce projet secret de mariage, où la question de la valorisation est essentielle.


Lexique

Natexis Banques populaires. C’est la banque d’investissement cotée en Bourse du groupe. Sa valeur boursière s’élève à 8,6 milliards d’euros.

Ixis. C’est la banque d’investissement des Caisses d’épargne, depuis 2004, date à laquelle la Caisse des dépôts et consignations, lui en a cédé le contrôle, à la demande de l’Etat.

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