Liste des auteurs

Un article de Aurélia Said paru dans l’Humanité du 23 aout 2005

Chantage à tous les étages

lundi 22 août 2005 par Aurélia Said

Cela se passe en France, au coeur du pays de Bitche (Moselle), à Baerenthal précisément. Là-bas, deux douzaines de salariés devaient, hier en fin d’après-midi, planter un arbre mort aux portes de leur usine de couteaux haut de gamme. À l’heure où le gouvernement Villepin prétend se servir du « patriotisme économique » comme d’un nouveau viatique, l’action symbolique d’une poignée d’ouvriers vient, par son caractère macabre, jeter une lumière crue sur l’envers du discours. Cela se passe en France : un hold-up chez Barenthal Orfèvrerie, un pillage du fleuron des couverts en acier, une mise à sac de « champion national » (l’entreprise était numéro 2 sur le marché français), le tout pimenté d’un chantage carabiné à la prime de licenciement. Et que fait l’État ? Rien, quand il ne se rend pas carrément complice du forfait ! Retour en arrière.

Couteaux chinois,made in France

C’est le 31 mai dernier que les 39 salariés de Barenthal Orfèvrerie comprennent la stratégie industrielle et financière de leur patron, l’homme d’affaires américain James Han (holding J & H International), qui a profité d’un redressement judiciaire en novembre 2003 pour faire main basse sur l’entreprise, sa technologie et sa marque. Ce jour-là, il n’y a plus de place pour le doute : le boss annonce 25 licenciements et la délocalisation de toute la production en Chine. « En novembre 2003, au tribunal de commerce, James Han s’était engagé sur cinq ans à investir, maintenir la production et préserver les emplois, s’insurge aujourd’hui Peggy Wambst, porte-parole des salariés en lutte chez Barenthal. Rien de ça n’a été respecté. Barenthal est tout de suite devenu une simple plaque tournante import-export. » Le but de l’opération est de transformer le site de production en centre d’emballage de couteaux fabriqués en Chine. « Les agissements de

J & H International procèdent plus d’une opération de pillage technique et commercial que d’investissements, proteste Peggy Wambst. James Han fait également venir d’Asie des couverts produits en Chine avec le poinçon Barenthal France. » Dans le courant du mois de juin, alors que les salariés de Barenthal Orfèvrerie, priés d’appliquer des étiquettes « Made in France » sur les emballages venus tout droit d’Asie, commencent à faire du raffut, la direction régionale de la concurrence de la consommation et de la répression des fraudes (DRCCRF) et les douanes visitent l’usine, à une semaine d’intervalle, pour y constater les infractions. C’est la seule et unique intervention des services de l’État dans ce dossier et, qui plus est, les résultats de ces enquêtes se font attendre.

Dénoncer les contrefaçons, c’est une chose, mais pour les salariés, l’essentiel, c’est de sauver leurs emplois et leur production. Début juillet, les ouvriers de Barenthal Orfèvrerie déposent au tribunal de Sarreguemines une requête en annulation du plan de cession, James Han ne respectant manifestement pas les engagements formulés en tant que repreneur devant la justice. Là non plus, pas de réponse jusqu’à aujourd’hui. Lors d’une séance de négociations sur le plan de licenciements, le 19 juillet, James Han pousse encore le bouchon : lors de « l’ultime » séance de négociations sur le plan de licenciements, le patron extorque l’accord d’une courte majorité des salariés licenciables (15 voix contre 8) en menaçant, courrier fin prêt à l’appui avec l’adresse au tribunal, de déposer le bilan. « C’est un chantage scandaleux, s’exclame alors Bernadette Hilpert, de la CGT. Ou Han est en cessation de paiement et il demande logiquement un redressement judiciaire, ou il ne l’est pas. La procédure de redressement n’a rien à voir avec l’indemnité de licenciement des salariés. C’est un mépris total affiché envers eux. » Le 6 août, les salariés concernés reçoivent leur lettre de licenciement. Le 11 août, ils reçoivent le « protocole d’accord transactionnel », dont l’Humanité s’est procurée une copie (lire notre fac-similé) : un monument dans l’histoire du genre qui prétend leur interdire de parler à la presse, d’organiser des « blocages », d’intenter des actions en justice, de s’associer à un syndicat, etc. « En tant que citoyen français, j’ai du mal à comprendre que l’on puisse exiger des salariés de se soumettre et de les bâillonner de cette façon », déclare Lucien Jacoby, adjoint PS au maire de Baerenthal. La direction de Barenthal Orfèvrerie prétend, dans le préambule de ce « protocole d’accord transactionnel », qu’elle agit « en concertation avec la direction départementale du travail et de l’emploi (DDTE) ». Faut-il comprendre que les services du ministère de l’Emploi cautionnent cette procédure ?

Où sont les pouvoirs publics ?

Pour les salariés de la petite usine de Moselle, l’hypothèse d’une véritable caution des pouvoirs publics dans le scandale à Barenthal Orfèvrerie n’est pas à exclure : en effet, le 10 août dernier, c’est sous bonne escorte de la gendarmerie qu’un camion diligenté par James Han est venu emporter les matrices de l’usine, ces moules pour les couteaux en acier trempé. Direction : la Chine ! Les ouvriers et un collectif de soutien local ont bien tenté d’empêcher le déménagement, mais ils sont arrivés trop tard... Depuis plusieurs mois, les représentants des salariés ont frappé à toutes les portes des autorités publiques, du gouvernement à la préfecture. « Nous avons envoyé beaucoup de courriers dans les ministères, mais personne n’a eu l’obligeance de nous répondre », se plaint Peggy Wambst. Dans une lettre au préfet fin juillet, Jean-Pierre Masseret, président de la région Lorraine, dénonce, sans plus de succès, « l’apathie des pouvoirs publics et l’immobilisme des tribunaux ». Mercredi dernier, Roger Tirlicien, secrétaire fédéral du PCF en Moselle, a, à son tour, alerté le préfet de région.

En fin de semaine dernière, les ouvriers de Barenthal Orfèvrerie ont appris que les services des douanes avaient finalement décidé de réclamer à James Han 10 000 euros « pour contrefaçon ». Pendant ce temps, le hold-up continue... Dimanche soir, les ouvriers ont planté leur arbre mort ; ce lundi matin, malgré tout, ils se retrouvent pour continuer le combat. Au cas où les bourgeons de leur colère et de leur indignation auraient poussé pendant la nuit.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !