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Un article de Fanny Doumayrou paru dans l’Humanité du 4 mars 2005

Chez Doux, le travail à la dure

vendredi 4 mars 2005 par Fanny Doumayrou
Quimper, envoyée spéciale.

« C’est pas la joie de travailler chez Père Dodu, on vient à reculons. Ceux qui restent, c’est parce qu’ils n’ont pas le choix », affirme Christine Couve, salariée depuis quatre ans dans cette usine du groupe Doux, le « numéro 1 de la volaille » en Europe. Chez Père Dodu, 400 ouvriers fabriquent et conditionnent des « produits élaborés » à destination des supermarchés : saucisses, blancs de poulet, rôtis de dindonneau, cordons bleus. Le personnel est plutôt jeune, puisque l’usine a été créée en 1992 seulement. Mais depuis quelques années, les problèmes de santé liés aux conditions de travail augmentent fortement. Il s’agit surtout de troubles musculo-squelettiques (TMS) touchant les poignets, les épaules, les coudes et le dos. Ils sont dus aux gestes répétitifs à haute cadence.

« Le travail a toujours été difficile, mais, depuis quatre ans environ, la direction cherche à augmenter la productivité. On ressent une accélération du rythme de travail, explique Raymond Gouiffes, secrétaire CGT du CHSCT. On n’a pas le temps de souffler, et les cadres chronomètrent pour chercher comment augmenter encore la charge. Cela se traduit par une progression incroyable des maladies professionnelles. » Autrefois proche de zéro, le nombre de troubles musculo-squelettiques reconnus dans l’entreprise est passé de 4 en 2001 à 11 en 2002 et 10 en 2003. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Dans son rapport d’activité, la médecine du travail souligne que « les risques de maladies professionnelles par gestes répétitifs et manutention concernent la plupart des salariés en production ». De fait, selon Raymond Gouiffes, presque tous les salariés souffrent de problèmes d’articulations, renforcés par le froid qui règne dans les ateliers. « On le voit bien aux pauses : tout le monde a mal quelque part », confirme Loïc Santangelo, entré en 2000 chez Père Dodu.

Un peu moins nombreuses que les hommes dans l’entreprise, les femmes sont les plus touchées, car une division traditionnelle du travail les affecte aux postes les moins qualifiés, les plus pénibles, avec à la fois des gestes répétitifs en continu et des ports de charges lourdes. Sur les chaînes de conditionnement, il n’y a que des femmes, encadrées par des hommes. Dans l’atelier « saucisses » par exemple, elles doivent mettre les saucisses dix par dix dans des barquettes, à un rythme soutenu pendant sept heures d’affilée. Toutes les huit minutes, elles vont chercher des cagettes d’un poids de 20 ou 25 kilos, qu’elles portent en les appuyant sur leur poitrine.

des salariés à

900 euros par mois

Les hommes, mieux payés, sont plutôt caristes, manutentionnaires, laveurs et bien sûr, agents de maîtrise et cadres. Certains postes d’ouvriers sont aussi très physiques et soumis à cadence. À l’atelier d’où sont expédiées les viandes pour l’exportation, les « palettiseurs » doivent jeter des paquets de 22 kilos sur des palettes, à raison de 100 palettes de 60 paquets par jour. « À la fin de la journée, on est cassé. Personne ne tient plus d’un an sur ce poste », dénonce Loïc Santangelo, en mimant la rotation des hanches à chaque lancer de paquet.

« Ces tâches pourraient être automatisées, mais la direction ne fait aucun effort, car des salariés à 900 euros par mois coûtent moins cher qu’une machine », explique Loïc. Pas question non plus de ralentir les cadences, pas même pour les salariés, de plus en plus nombreux, bénéficiant d’une « restriction médicale » délivrée par le médecin du travail. « Doux n’a aucune volonté d’aménager les postes de travail pour lutter contre les problèmes d’articulations, dénonce Christine Couve, déléguée CGT. C’est bien plus facile de licencier les malades et d’embaucher à la place quelqu’un en bonne santé ! » L’explosion des TMS se traduit en effet par une montée des licenciements pour inaptitude. « De 1 ou 2 par an, on est passé à 5 ou 6 en 2004, et la vague va grossir », s’inquiète Raymond Gouiffes. Quand un salarié atteint d’un tel trouble est déclaré inapte à son poste par le médecin du travail, l’employeur est tenu de lui chercher un reclassement dans l’entreprise ou à l’extérieur. Mais la loi ne l’oblige pas à aménager un poste adapté au handicap dont il est pourtant responsable. Dans une usine comme Père Dodu, tous les postes sont pénibles. La direction peut s’en prévaloir pour juger le reclassement impossible. Elle a alors le droit de licencier le salarié pour inaptitude.

les usines françaises menacées à terme

« Du coup, les salariés cachent leurs problèmes de santé à la médecine du travail, par peur d’être licenciés, raconte Loïc Santangelo. Moi-même, au retour d’une opération après un accident du travail, j’ai caché ma douleur. À quoi bon parler, puisqu’il n’y a pas de poste allégé ? » La peur du licenciement est d’autant plus forte que le groupe Doux s’est lancé depuis 1998 dans une suppression massive d’effectifs en France, tout en développant ses activités au Brésil. Vu le nombre de fermetures de sites, beaucoup de salariés très inquiets pensent que toutes les usines françaises sont à terme menacées. Le dernier plan social, annoncé en juillet 2004 et en cours d’application, prévoit la suppression de 223 postes, dont sept à Quimper, où une soixantaine d’intérimaires ont été mis en fin de mission. Doux a profité du coup de massue de cette annonce pour dénoncer dans la foulée l’accord sur les 35 heures, afin d’augmenter encore la productivité. En excluant les pauses du temps de travail effectif, le groupe a supprimé les 23 jours annuels de RTT des salariés. « On travaille 25 minutes de moins chaque jour, mais pour le même volume de production, donc le rythme de travail a augmenté. Et les jours de RTT étaient indispensables pour reposer l’organisme. On sent nettement la différence », déplore Anne-France, une salariée malade du dos.

Cette salariée regrette le manque de solidarité et de mobilisation face à la direction de l’usine, par « peur du conflit, peur du licenciement ». « C’est très dur de faire bouger les gens, confirme un syndiqué CGT. Avec les faibles salaires, ils ont déjà du mal à joindre les deux bouts, c’est ce qui retient de se mettre en grève. Mais je pense qu’un jour ça finira par éclater. »


accidents du travail Leur nombre ne cesse de s’accroître

La dégradation des conditions de travail se traduit aussi par une multiplication des accidents du travail, qui sont passés, selon les chiffres de la direction elle-même, de 303 en 2001 à 389 en 2002 et à 362 en 2003, dont la moitié a donné lieu à un arrêt de travail. Le taux de gravité a doublé, de 3,06 à 6,06. À cela, il faut ajouter 34 accidents chez les intérimaires. Comme pour les TMS, la CGT et les salariés dénoncent l’absence de prévention et l’indifférence de la direction quand des salariés signalent des dangers. Les laveurs de tapis travaillent par exemple sur des échelles, ce qui est interdit par le Code du travail. En décembre 2003, un salarié a fait une chute qui lui a valu une grave opération avec pose de prothèse de la hanche. Plus d’un an plus tard, malgré l’intervention de l’inspection du travail, la direction n’a toujours pas installé de plate-forme sécurisée, et le travail sur échelle se poursuit.

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