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Nathalie Brafman | Le Monde du 24.07.07.

Chez PSA, des salariés inquiets de la disparition du lien social

mardi 24 juillet 2007 par Nathalie Brafman

Huit jours après le suicide de Mario Graffi dans l’usine PSA de Mulhouse (Haut-Rhin), ouvriers, cadres, médecins, assistantes sociales, direction des ressources humaines, tous tentent de comprendre pourquoi cinq salariés ont décidé de mettre fin à leurs jours en l’espace de trois mois.

"Je suis totalement désarmé devant cette situation. L’organisation du travail, la sécurité... tout ça je sais faire. Mais les suicides, je ne suis pas formé", lâche soucieux, Jean-Luc Vergne. Le directeur des ressources humaines du groupe PSA Peugeot-Citroën a quitté vendredi 20 juillet un séminaire de direction générale pour se rendre à Mulhouse et soutenir les salariés "dans cette épreuve". "L’encadrement culpabilise", affirme-t-il.

Patrice Le Guyader, directeur des ressources humaines du site, se dit lui aussi dépassé par les événements : "Il y a une répétition que l’on ne s’explique pas. Certains psychiatres avancent un phénomène de stimulation."

A l’atelier de montage, les ouvriers se posent des questions. "Les collègues de travail se regardent et se demandent qu’est-ce qui va se passer. Les gens nous appellent. La direction veut comprendre, elle nous invite à aller voir les salariés, à parler avec eux", reconnaît Roland Adelin, élu CFDT, 54 ans et 35 ans de maison au secteur montage.

A la différence du syndicat CGT, qui a d’emblée incriminé les conditions de travail dans ce nouvel épisode, les élus de la CFDT ne veulent pas faire de raccourci rapide. Ceux de FO encore moins. D’autant que pour reprendre les termes d’Alain Seften, délégué syndical central FO, et de Patrick Schorr, secrétaire syndical FO, 78 ans d’ancienneté à eux deux, l’usine de Mulhouse a "été vernie toutes ces dernières années", il n’y a eu aucun jour de chômage et "les modèles produits se sont vendus comme des petits pains".

Aujourd’hui, même si l’usine s’apprête à produire la Peugeot 308, la situation est un peu différente : la production diminue, le travail de nuit a été arrêté et les intérimaires n’ont pas été reconduits. Certains ouvriers soulignent que la pression est devenue au fil des années plus forte dans tous les échelons hiérarchiques, et tous reconnaissent que la communication s’en est allée. "Avant on tapait la belote, on mangeait ensemble, aujourd’hui les gars sortent envoyer des texto et fumer leur clope dehors", lâche Patrick Schorr.

Avec son accent de Toulouse, Robert Calvet, 53 ans et 35 ans au ferrage, estime que les nouvelles méthodes de travail utilisées par des entreprises japonaises, - à l’instar de Toyota - comme le "Hoshin" (un système de management qui permet à l’entreprise de concentrer ses efforts et ses ressources dans la réalisation rapide d’un objectif) ou encore le "Kaisen", censé favoriser l’amélioration permanente, ont distendu le lien social.

"Tout cela nous a apporté beaucoup, c’est indéniable. Mais du coup, l’ambiance a beaucoup changé en quelques années. Aujourd’hui, nous sommes occupés à 100 %. Les temps morts ont disparu, les temps de pause ne permettent plus de discuter. Les agents de maîtrise n’ont plus les moyens de faire du social", regrette Ronald Laventin, un jeune ouvrier de 31 ans, entré il y a douze ans à l’atelier de ferrage. "Avant le contremaître faisait tous les jours le tour de sa ligne de montage. Aujourd’hui, il fait beaucoup d’administratif. Il faut rapprocher la hiérarchie directe des ouvriers et réapprendre à parler ensemble", renchérit M. Schorr.

Pour en savoir un peu plus, le syndicat a mené dernièrement une enquête. A la question "depuis le début de 2006, pensez-vous que votre travail est devenu plus pénible ou moins pénible ?", 63 % des 1 694 réponses ont répondu plus pénible. A toutes les autres questions - "Votre travail est-il stressant ?", "Avez-vous des troubles du sommeil ?", "Comment trouvez-vous vos rythmes de travail ?"... sur une échelle de 1 à 10 (faible à élevé ou peu à beaucoup), les réponses tournent autour du niveau 7.

NUMÉRO VERT

Nicolas Brosset est l’un des six médecins que compte le site. Il y est entré il y a douze ans et s’occupe de la coordination médicale du groupe. Il constate "une augmentation du sentiment de mal-être mais au même titre que ce chiffre augmente dans la population générale".

Même constat chez Brigitte Haas, assistante sociale depuis 28 ans à l’usine de Mulhouse. Tous deux ont remarqué qu’à chaque nouvel événement "nous sommes beaucoup plus sollicités. Les gens qui n’osaient pas parler avant viennent chercher une explication de leur mal-être."

Pour le docteur Brosset, même si les causes de ces suicides sont d’ordre privé, il faut s’interroger sur la série qui a frappé l’usine de Mulhouse. "Quand on fait la colonne des plus et des moins pour rester en vie, s’il y a une perte de lien dans le travail, si l’individualisme prend le pas sur le collectif, alors on peut passer à l’acte même si le mal-être provient d’abord de sa vie privée. L’entreprise doit se poser la question : comment faire pour que les moins deviennent des plus ?", souligne-t-il. Mais le médecin s’interroge aussi sur la conduite à tenir face aux personnes dépressives. "Faut-il les maintenir en poste quand on sait que 25 % des dépressifs finiront par se suicider ?"

Tous misent sur le numéro vert mis en place début juillet, il a déjà recueilli entre 60 et 70 appels, et surtout l’installation en septembre de la cellule de veille pour prévenir ces situations dramatiques. "Elle va nous aider à avoir des capteurs pour cerner les dysfonctionnements, sur le mal-être au travail, si les gens considèrent qu’il y a une perte de lien social dans tel ou tel secteur", assure M. Le Guyader.

Une formation spéciale pour déceler les personnes en souffrance est également à l’étude pour le personnel d’encadrement. Mais se posent alors d’autres questions : notamment, comment faire pour ne pas être trop intrusif et surtout comment déculpabiliser la hiérarchie si jamais elle passe à côté d’un cas désespéré ?


CHRONOLOGIE

FÉVRIER 2007 : un employé de maintenance de 31 ans de l’usine PSA de Charleville-Mézières (Ardennes) se suicide. Dans une lettre, il évoque ses conditions de travail et "la pression morale" qu’il subissait.

AVRIL 2007 : un salarié de l’usine PSA de Mulhouse (Haut-Rhin) se pend dans un local technique de l’unité mécanique. L’enquête est toujours en cours.

MAI 2007 : trois ouvriers de l’atelier de ferrage du site de Mulhouse se suicident à leur domicile.

JUILLET 2007 : 5e suicide d’un ouvrier du secteur montage de l’usine de Mulhouse. L’enquête de gendarmerie conclut à un acte d’ordre privé.

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