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FRANÇOIS-XAVIER BOURMAUD , MARIE VISOT , Londres RÉMI GODEAU et CYRILLE LACHÈVRE. | Le Figaro le 9 mars 2007

Chômage : l’Insee s’explique sans convaincre

vendredi 9 mars 2007 par Marie Visot, François-Xavier Bourmaud, Cyrille Lachèvre, RÉMI GODEAU
L’Insee a publié hier des chiffres sur le chômage qu’il juge lui-même « incohérents » : le chômage n’aurait pas baissé en 2006.

IL N’Y A plus d’arbitre sur le chômage. Pressé de toutes parts de donner les résultats de l’enquête emploi annuelle qui lui sert à « recalibrer » le taux de chômage, l’institut statistique a publié hier des chiffres qu’il juge lui-même « incohérents ». Jugé la semaine dernière « impartial » et « objectif » par ses homologues européens, l’organisme a prévenu que les résultats qu’il présentait ne donneraient lieu à aucune publication sous la forme habituelle, les chiffres pouvant « être modifiés à la suite des investigations des prochains mois ».

Car que disent ces chiffres ? Que le taux de chômage, en moyenne annuelle, se serait établi à 9,8 % l’année dernière. Soit 0,7 point au-dessus des chiffres que donnent la Dares et l’ANPE tous les mois. Bref, que contrairement à ce qu’affirmaient jusqu’à maintenant les chiffres officiels, le taux de chômage n’aurait pas ­baissé en 2006 mais qu’il serait resté stable. Cette divergence d’appréciation s’explique, selon l’Insee, par des incohérences lourdes dans les résultats de l’enquête téléphonique à grande échelle qui lui sert, depuis vingt ans, à estimer les créations d’emplois. « Ces chiffres ont un statut de restitution porté à la connaissance du public, mais ils ne sont pas publiables en l’état avec le label Insee », ont insisté ses représentants devant le Conseil national de l’information statistique (Cnis). Composé de représentants des syndicats, de chefs d’entreprise, d’enseignants et de statisticiens, le Cnis a mitraillé de questions les cadres de l’Insee dans une ambiance de tribunal.

« Suspicion grave »

« En tant que citoyen, je suis surpris et inquiet qu’à l’heure du grand débat public qui s’engage, nous ne soyons plus sûrs de rien en matière de chômage », s’est emporté un dirigeant d’entreprise. S’en prenant frontalement à l’Insee, un statisticien de la Dares a lancé : « Vous n’avez pas apporté beaucoup de preuves selon lesquelles il y avait des éléments nouveaux pour justifier le report de cette enquête. » Mais la charge la plus lourde est venue de la très sérieuse société française de statistiques, qui parle de « suspicion grave » au sujet des chiffres du chômage : « En choisissant de ne pas publier certains chiffres, au motif qu’ils ne sont pas fiables, mais de continuer à en publier d’autres tous les mois sur le chômage, très différents des précédents, le doute s’installe. » Et n’est pas prêt d’être levé. L’Insee ne compte pas donner de résultats définitifs avant l’automne. La polémique peut donc encore prospérer, au moins jusqu’à l’élection présidentielle.

Initialement, l’institut statistique n’avait pas prévu de publier quelque chiffre que ce soit. Mais face à la pression grandissante des collectifs contestant la réalité de la baisse, aux attaques récurrentes de l’opposition et, depuis cette semaine, aux rapports anonymes circulant sur Internet, il s’est lancé dans une opération transparence. Quitte à rendre illisible le débat sur le chômage.


L’indépendance de l’Insee revient dans le débat

La France est un des derniers pays où l’Institut de la statistique dépend du ministère de l’Économie.

SA CRÉDIBILITÉ ayant été mise en cause plusieurs fois ces derniers mois - sur les chiffres de la hausse des prix et du chômage notamment - l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a pu se consoler cette semaine. Selon un rapport d’évaluation de ses homologues européens, dont Eurostat, il travaille de façon « impartiale et objective ». « Le plus important, c’est que nous n’avons aucune pression sur notre manière de travailler », insiste-t-on à l’Insee, pour balayer tous les soupçons.

De fait, une méfiance généralisée vis-à-vis des statistiques officielles s’est instaurée dans certains médias et dans l’opinion puisque l’Insee est une administration publique qui dépend directement du ministère de l’Économie. Interrogé mercredi sur Public Sénat au sujet du « trucage » de certains chiffres, le ministre de l’Économie a assuré que « l’Insee ne rend pas de compte au ministre, mais à Eurostat ». Seul « le nombre de postes et les moyens alloués dépendent du ministère des Finances », précisait-il.

Si le travail de l’Institut semble irréprochable, le rapport de ses pairs apporte quand même de l’eau au moulin de ceux qui réclament la totale indépendance de l’Insee. Selon eux, l’établissement public ne remplit que « partiellement » le critère de l’indépendance formelle : bien qu’il soit en pratique « libre d’interférences politiques ou extérieures, son indépendance n’est pas précisée dans la loi », comme c’est le cas dans les autres pays d’Europe.

Les experts européens recommandent la signature par les agents d’un engagement de confidentialité. Ils préconisent aussi la séparation des activités statistiques et administratives de l’Institut, et proposent que la politique de l’Insee, en matière de communication préalable des statistiques aux autorités publiques et à la presse, « soit plus aisément accessible sur le site internet ».

Repenser la gouvernance

Et surtout, il faut, selon eux, que « l’indépendance juridique en matière statistique » lui soit accordée « dès que possible ». À la direction de l’Insee, on se dit « favorable à une indépendance dans le droit. Cela ne pourrait que renforcer notre crédibilité. Mais ça ne dépend pas de nous ». Début 2006, l’Insee a d’ailleurs proposé au cabinet du ministre des Finances un projet de décret concernant l’indépendance professionnelle en matière statistique. Pour ceux, à Bercy, qui ont eu le document entre les mains, « c’était une bonne proposition. À un détail près : il fallait repenser toute la gouvernance et la gestion de l’établissement, chose sur laquelle l’Insee ne s’était pas penchée, alors que c’est un travail énorme ». Le dossier, c’est certain, sera sur le bureau du prochain ministre de l’Économie.


Controverse sur les statistiques en Grande-Bretagne

Les Anglais ne croient plus en leurs statistiques. Le gouvernement Blair va légiférer. Polémique.

EN ONZE ans de mandat, Margaret Thatcher a modifié vingt-trois fois la définition du taux de chômage. De cette époque date une défiance généralisée pour les statistiques nationales. Moins d’un Britannique sur cinq estime qu’elles sont élaborées sans interférence politique. « Le discrédit a atteint un degré jamais vu », s’alerte la Société royale de la statistique. A tel point que le gouvernement de Tony Blair a décidé de légiférer - une promesse de campagne. Un texte sera pour la deuxième fois examiné à Westminster mercredi prochain. Mais la polémique gronde.

Si la nouvelle loi est adoptée, l’actuel Office des statistiques nationales (ONS) cèdera la place à un Comité de la statistique responsable devant les députés. Son rôle : produire et commenter les indicateurs « en toute indépendance ». Le ministère des Finances dit s’être inspiré de la réforme de la Banque d’Angleterre, en 1997. Pour mettre fin aux interventions sur les taux d’intérêt, Gordon Brown avait instauré un comité de politique monétaire indépendant. De la même manière, le comité des statistiques calculera seul l’indice des prix, le produit intérieur brut ou le taux d’endettement des ménages.

Présenté comme radical, le projet a été étrillé de toutes parts. Première critique, non sans résonnance avec la polémique française : le gouvernement garde une maîtrise totale sur la communication des données. Aujourd’hui, un ministre dispose des statistiques les plus sensibles cinq jours avant leur divulgation officielle. Cette période de confidentialité devrait être ramenée à 40 heures et demie. C’est encore trop, rétorquent les économistes, persuadés que les cabinets profitent de ce sursis pour peaufiner leur mise en scène. Aux Etats-Unis, le délai est d’une demi-heure.

Source d’inspiration

Autre critique, la loi ne couvre que 250 des 1500 statistiques publiées avec régularité. Car les ministres n’auront aucun compte à rendre sur tous les indicateurs mis en place par les travaillistes pour mesurer l’efficacité de l’administration et de la dépense publique. Dans sa nouvelle constitution budgétaire, la France s’est inspirée de ce modèle. En suivra-t-elle les dérives ? En Grande-Bretagne, les conseillers gouvernementaux sont passés maîtres dans l’art de tordre les résultats pour mieux atteindre leurs objectifs. Le temps d’attente pour les opérations bénignes ne doit pas dépasser vingt semaines ? C’est le cas. Mais un statisticien curieux - et patient - découvrira parmi des dizaines de tableaux que certains hôpitaux respectent la règle en appliquant le même délai pour tout le monde : dix-huit semaines. La nuance ne figure pas dans le dossier de presse.

Président de la Société royale de la statistique, Tim Holt réclame entre autres choses un élargissement du champ de compétence du futur comité : « La distribution de milliards de livres en dépend ! ». Sans trop y croire, le professeur rêve à Oslo. En Norvège, l’office de la statistique publie ses résultats accompagnés de ses propres commentaires et selon son propre calendrier.

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