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Article de ANNE SALOMON et SOPHIE FAY. Publié dans Le Figaro le 12 octobre 2006

Classes moyennes : l’angoisse d’une génération.

jeudi 12 octobre 2006 par Sophie Fay, Anne Salomon
Les classes moyennes sont de plus en plus déstabilisées par l’évolution du marché du travail, la hausse des prix de l’immobilier et les changements démographiques.

SEPT MOIS avant l’élection présidentielle de 2007, la France ne s’ennuie pas, mais elle s’angoisse. Ses « classes moyennes » - ces deux Français sur trois chers à Valéry Giscard d’Estaing - sont « anxieuses ». C’est en tout cas le diagnostic du sociologue Louis Chauvel, professeur à Sciences po, qui publie aujourd’hui dans la célèbre collection à couverture orange de La République des idées et du Seuil un essai intitulé : Les Classes moyennes à la dérive. On est très loin de cette époque, où cette partie de la population pouvait être décrite comme « les aventuriers du quotidien », selon l’expression de la sociologue, Catherine Bidou.

Les racines de cette inquiétude sont en grande partie économiques. Louis Chauvel fournit plusieurs séries de données à ce sujet. Le pouvoir d’achat tout d’abord. Jusqu’en 1975, le salaire réel augmentait chaque année de 3,5 % en moyenne. A ce rythme, le pouvoir d’achat double en une vingtaine d’années. « C’était l’assurance d’une promotion sociale tout au long de la carrière dans toutes les catégories de la société, et, en particulier pour les classes populaires, la quasi-certitude que leurs enfants connaîtraient une situation mécaniquement meilleure que la leur. » Mais tout cela a changé au milieu des années 1970, avec une croissance moyenne des salaires réels qui ralentit à moins de 0,5 % par an. A ce nouveau rythme, il faut 140 ans pour doubler son pouvoir d’achat. A l’échelle d’une vie, on serait donc plutôt dans la stagnation.

Certains pourtant ont le sentiment de s’être enrichis, d’autres de s’être appauvris. Tout dépend de la situation patrimoniale des uns et autres. Ceux qui sont propriétaires de leur logement, voire d’une résidence secondaire, peuvent avoir le sentiment de s’être enrichis malgré la quasi-stagnation de leur pouvoir d’achat. En revanche, ceux qui n’ont pas cette chance ont un fort sentiment d’appauvrissement. Depuis 1998, rappelle Louis Chauvel, « les jeunes familles en installation ont fait face à une hausse des prix d’achat des appartements en euros constants de 68,7 % à Paris et de 58 % dans les agglomérations de plus de 10 000 habitants, prix qui avaient déjà doublé au cours des 15 années précédentes ». Conséquence : le salaire annuel d’un trentenaire lui permettait en 1984 de s’offrir 9 mètres carrés à Paris contre 4 seulement aujourd’hui.

Un risque de « repatrimonialisation »

Cela crée un sentiment très fort d’inégalité, entre ceux qui ont un patrimoine et ceux qui n’en ont pas. « Dans une société où le salaire perd de sa valeur par rapport à l’accumulation », Louis Chauvel identifie un risque de « repatrimonialisation de l’accès aux classes moyennes ». En outre, plus les études s’allongent, plus le soutien financier des parents compte. Au risque de mettre à mal le modèle méritocratique.

D’ailleurs les classes moyennes sont de moins en moins « moyennes », mais de plus en plus polarisées soit vers le bas, soit vers le haut de la catégorie, telle que la définit Louis Chauvel (voir ci-dessous).

Un grand écart se crée aussi au sein des générations, entre les jeunes et leurs aînés. « Devant le chômage de masse et la concurrence, note Louis Chauvel, les nouvelles générations ont dû réduire leurs prétentions salariales. » Ainsi en 1975, les salariés masculins de 50 ans gagnaient 15 % de plus que les salariés de 30 ans. En 2002, cet écart s’était nettement creusé pour atteindre 40 %. Il est de 29 % entre femmes.

Pour lui, la crise des classes moyennes aujourd’hui est « moins celle des quinquas et des sexagénaires que celui de leurs enfants, qui font face à un risque de déclassement social ». Avec de nouvelles craintes. Si, en façade, le taux de pauvreté est stable en France, on constate en fait qu’il s’est déplacé des personnes âgées vers les jeunes. Un phénomène forcément plus angoissant pour la société.

Ces évolutions, qui rendent les classes moyennes plus imprévisibles politiquement, comme le montrent les résultats différents des référendums européens de 1992 et de 2005, pourraient finir par remettre en question le compromis sur le modèle social français et le financement des retraites et des dépenses de santé par une dette croissante. De nombreux auteurs en sont convaincus, de Bernard Spitz (qui publie Le Papy-krach aux éditions Grasset) à Denis Jeambar (Nos enfants nous haïront, Seuil).


Le grand retour des ’’fils de’’ et des ’’filles de’’

On ne les compte plus au cinéma. On les croise dans la chanson, à la télévision, dans la littérature, parmi les intellectuels, les politiques ou les grands patrons... Mais les « filles de » ou « fils de » célèbres ne sont que la face visible de l’iceberg. « C’est un phénomène très large, en particulier dans les métiers de prestige », constate le sociologue Louis Chauvel. Sans surprise, selon lui. « Dans les années 1960, explique-t-il, la multiplication par trois du recrutement des médecins et des enseignants du supérieur ; et celle, par cinq, des journalistes, et de bien d’autres professions situées dans le haut de la hiérarchie sociale, avait ouvert des perspectives exceptionnelles de mobilité, les propres enfants de ces professions ne suffisant pas à combler toutes les places ». Aujourd’hui, au contraire, « les candidats sont plus nombreux que les places libérées par les départs à la retraite », ce qui conduit « les familles à développer d’intenses stratégies de solidarité », souvent sans discrétion. Au risque de désespérer ceux qui misent sur leurs seuls travail et talent. Ce qui s’ajoute au fait que les enfants de cadres supérieurs ont toujours plus de chances de prendre les filières scolaires qui débouchent sur les écoles de commerce ou d’ingénieurs.


’’J’ai le sentiment que mes parents vivaient mieux que moi’’

Rares sont les Français qui croient encore en l’idéal des classes moyennes : gagner plus que ses aînés et être certains que ses enfants progresseront encore. Témoignages.

Marie-Hélène Vormus (1) a 45 ans. Elle est infirmière dans un hôpital public du sud-ouest de la France. Son salaire, de 1 630 euros pour un quatre-cinquième de temps, lui permet de mener une existence sans folie, mais correcte, avec son fils de 8 ans. Mais elle s’inquiète : « Je n’aurais pas de quoi lui payer des études longues. J’espère juste qu’il sera assez malin pour s’en sortir quand même et qu’il pourra choisir un métier qui lui permettra de vivre. » Sa chance est en fait d’avoir hérité un petit capital de ses parents. Celui-ci lui a permis de racheter, il y a cinq ans, à ses frères et soeurs, leurs parts de la maison familiale.

Mais Marie-Hélène Vormus sait déjà aujourd’hui qu’elle devra revendre sa maison. Elle espère quand même ne pas « tout croquer » trop vite. Pour le reste, elle estime avoir plutôt régressé socialement depuis l’époque de sa grand-mère qui, elle, était propriétaire d’un magasin de meubles. Mais elle trouve qu’elle a de la chance lorsqu’elle compare sa situation à celle de ses amies célibataires sans enfants auxquelles les impôts prennent beaucoup.

Valérie Bouché (1) est une optimiste. Elle est cadre bancaire en Lorraine. Avec dix-neuf ans d’expérience professionnelle, son salaire net est de 25 000 euros par an. Elle sait, bien sûr, que si elle était restée à Paris, celui-ci serait sans doute supérieur, de 20 % à 25 %. Mais Valérie Bouché reconnaît qu’elle a la chance d’avoir un époux cadre dirigeant dans le secteur du BTP. Grâce à lui, elle a le sentiment d’avoir progressé socialement par rapport à ses propres parents, cadres moyens.

C’est aussi en raison des revenus de son époux qu’elle ne nourrit aucune angoisse pour ses trois enfants. « Nous leur apprenons qu’il faut travailler régulièrement et que la vie n’est pas toujours facile. J’espère qu’avec ces notions de travail, ils arriveront toujours à se débrouiller, je ne m’inquiète pas pour eux. » Il reste que l’entreprise que dirige son époux traverse une période compliquée. Et cela, en revanche, est de nature à inquiéter Valérie Bouché : « Mon salaire ne permettrait pas de faire vivre ma famille. »

Alain Mahnana (1) est électricien. Il a 51 ans et a débuté dans son métier à 15 ans, comme apprenti. Il mesure parfaitement bien la progression sociale qui a été la sienne et qu’il attribue exclusivement à son travail : « Je vais au charbon. Il faut y aller... »

Il considère que sa situation s’est améliorée par rapport à celle de ses parents. Son père était mineur puis peintre en bâtiment. L’explication est simple à ses yeux : « Je bosse deux fois plus que mes parents. »

Alain Mahnana se consacre à son métier douze heures par jour là ou d’autres, dit-il, se contentent de huit heures... Mais il en a assez de « payer pour ceux qui ne font rien et demandent des aides ». Il sait aussi que son fils, qui va prendre sa succession, aura beaucoup plus de difficultés à réussir dans cette profession que lui : « Dans six ans, il ne sera plus compétitif avec l’arrivée des Slovaques et des Polonais que l’on peut déjà trouver aujourd’hui sur les chantiers en Savoie. » Il emploie aujourd’hui un seul salarié, mais il constate, bougon, que « dès qu’il a fait huit heures, il est fatigué ». Pas étonnant dans ces conditions, estime-t-il, que les jeunes ne réussissent pas...

Jeanine Blanchard (1) a 48 ans. Elle est institutrice à Orléans, une profession qu’elle exerce depuis vingt-huit ans. Elle s’estime « ni pauvre ni riche » avec un salaire de 1 800 à 1 900 euros net. Mais elle constate que son pouvoir d’achat a diminué et qu’elle s’est en réalité appauvrie avec les années. Sa situation, comparée à celle de ses parents, vignerons, est nettement moins confortable : « J’ai le sentiment qu’ils vivaient mieux que moi, au quotidien. » Quant à ses espoirs de progression, ils sont maigres : « Si je reste institutrice encore vingt ans, les augmentations de salaire très faibles, voire nulles, qui me sont promises par la fonction publique ne devraient pas me permettre d’améliorer notablement ma situation. »

Si elle ne s’inquiète pas spécialement pour ses fils qui ont une vingtaine d’années, elle se dit quand même préoccupée : « Même avec un BTS, lorsque vous êtes payé au smic, vous ne pouvez pas louer un logement, acheter une voiture et payer vos impôts. »

(1) Certains noms ont été changés.

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