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Christophe Deroubaix , Pierre-Henri Lab | L’humanité le 24.04.2008

Colère sur les quais

vendredi 25 avril 2008 par Pierre-Henri Lab, Christophe Deroubaix
Transport . Grutiers et portiqueurs rejettent massivement le projet de privatisation des activités portuaires.

La grève contre le projet de réforme visant, entre autres, à la privatisation des activités portuaires, lancée par la CGT, a été hier particulièrement suivie. Dans la totalité des ports autonomes, grutiers et portiqueurs, qui s’opposent à leur transfert et celui de leurs outils de travail au secteur privé, ont très majoritairement cessé le travail. À Marseille, l’activité du Port autonome était hier quasi nulle. Le conflit n’a épargné aucun des sept ports autonomes français.

Au Havre, à Nantes, Saint-Nazaire et Bordeaux, seul le trafic passager était assuré, l’embarquement et le débarquement des marchandises étaient, lui, totalement interrompu.

le ministre a été contraint à se justifier

Ainsi au Havre seules les liaisons à destination de la Grande-Bretagne ont été assurées. À Bordeaux, la direction du port a reconnu elle-même qu’aucune activité de manutention n’a été réalisée. Sept bâtiments étaient bloqués en rade. À La Rochelle, deux des trois portes du port de commerce étaient totalement fermées au trafic de conteneurs. À Nantes, les manifestants ont établi des barrages interdisant l’accès au port. Seuls les terminaux gaziers et pétroliers ont fonctionné normalement.

Le conflit engagé par les agents a contraint le ministre des Transports, Dominique Bussereau, à se justifier. Accusé par la CGT de provoquer à terme dumping social et suppressions d’emplois, le ministre, qui a présenté hier en Conseil des ministres son projet de loi, a prétendu que son plan « n’a pas vocation à faire de la régression sociale » et qu’il devrait permettre « de créer 30 000 emplois » dans les années qui viennent. « Ce que l’on veut avec ce plan de relance, c’est mettre nos ports, qui en ont les capacités, au niveau européen, gagner et reprendre des parts de trafic », a-t-il soutenu.

les relents d’une directive européenne

Un argumentaire dénoncé par le PCF. « Le gouvernement Sarkozy-Fillon prétend « sauver les ports autonomes français » en privatisant les professions de la manutention portuaire. Il promet même de créer ainsi 30 000 emplois. Le même argument avait été avancé en 1992 quand le statut des dockers avait été remis en cause. Au final, il y a eu 4 000 suppressions de postes de dockers », a rappelé le député européen Jacky Hénin. Le parlementaire accuse le gouvernement, par cette privatisation, de tenter « de faire passer au détail ce que la Commission européenne n’a pas réussi avec sa directive portuaire, enterrée par le Parlement européen sous la pression d’une grève générale des ports de toute l’Union européenne ». L’avenir des ports autonomes passe, selon lui, « par des investissements massifs dans l’intermodalité port-rail-fluvial y compris dans des gares portuaires de TGV fret et de LVG frets ».


Marseille : « Le port n’est pas à vendre »

Ils sont allés - symboliquement et physiquement - au coeur de la « réforme » des ports. Vers 5 h 30, un millier de grutiers, portiqueurs et dockers, en tenue de travail, se sont rassemblés devant le siège de la CMA-CGM. L’entreprise, dirigée par Jacques Saadé, un ami personnel du maire UMP de Marseille, Jean-Claude Gaudin, est le troisième armateur au monde. Signe de cette puissance : un nouveau siège social - une tour de 135 mètres dessinée par l’une des vedettes de l’architecture mondiale, l’Anglaise d’origine irakienne Zaha Hadid - est en construction à côté de l’ancien, visuellement anonyme, dont les manifestants ont bloqué l’entrée, dans le quartier portuaire de la Joliette. Ils reprochent à la CMA-CGM de bénéficier d’un « gros cadeau de l’État » avec le transfert au privé de l’outillage et des personnels de manutention, prévu par le projet de loi présenté hier matin par Dominique Bussereau. « Le port augmente son bénéfice et son tonnage chaque année, on donne au privé une entreprise qui fait des bénéfices chaque année. On ne voit pas pourquoi le port perdrait ses prérogatives de bord à quai avec l’outillage et le personnel qui vont avec », a expliqué à l’AFP un salarié. Les manifestants ont déployé une banderole sur laquelle on pouvait lire « Non à la réforme des ports ; oui à des véritables négociations ». Les murs d’une passerelle autoroutière, située juste à côté, ont été tagués d’un grand graffiti « Le port n’est pas à vendre, CMA-CGM escroc ». Dans notre édition datée du 23 avril, Pascal Galéoté, secrétaire du syndicat CGT du Port autonome de Marseille, expliquait ainsi son opposition au texte gouvernemental : « D’un point de vue économique, rien ne justifie la décision du gouvernement. Elle est purement idéologique. La réforme va favoriser les grands armements et les monopoles privés. »

Après cette spectaculaire et matinale action, l’ensemble de l’activité du port de Marseille - le plus important en France - a été bloqué, à l’exception du trafic passager (Corse et Maghreb).


Rouen : « On ne laissera pas casser ce service public »

7 h 30. Les grévistes du Port autonome de Rouen sont déjà très nombreux. « 100 % de grévistes », annonce tout sourire un responsable CGT. Tout le service outillage (135 salariés) directement menacé par la réforme du gouvernement s’est donc arrêté de travailler. Aucun camion ne passe, la route est coupée par deux imposants barrages de feu qui bloquent l’accès au terminal conteneurs. « On ne lâchera pas, affirme un cégétiste, car on ne laissera pas le gouvernement casser le service public portuaire et la CGT très forte dans les ports. »

Car derrière cette réforme de privatisation de la manutention portuaire se profilent des suppressions de postes, « comme cela s’est produit en 1992 avec la réforme des dockers », poursuit Didier Wera, secrétaire général des ouvriers dockers du port de Rouen, qui apporte son soutien à la mobilisation. Pour lui, il n’y a aucun doute : « Cette réforme, c’est la continuité de la réforme de 1992. Si cette réforme passe, les ports autonomes feront appel à des prestataires pour embaucher leurs personnels, comme c’est le cas pour les dockers aujourd’hui. » Avec, à la clé, une dégradation des conditions de travail et des statuts. « Aujourd’hui, affirme un grutier en grève, on a une pause toutes les deux heures car les conditions de travail sont difficiles, mais demain, vous croyez que les boîtes privées vont toujours l’autoriser ? »

Même les cadres suivent le mouvement. Un d’entre eux, désireux de rester anonyme, explique sa présence aux côtés des grévistes par sa volonté d’empêcher la casse du service outillage du port : « Un service en moins ici aura des répercussions sur tous les autres services, en termes d’emplois, de conditions de travail et d’investissement. » Il regrette aussi le manque d’informations : « Si on veut des infos, il faut aller les chercher dans la presse, comme l’Humanité, car auprès de la direction, c’est le silence total. La seule chose qu’on sait de l’aveu même du gouvernement, c’est que cette réforme va toucher directement 2 000 emplois en France. » « On peut donc même s’attendre à pire », renchérit un gréviste.

Quelques chauffeurs mécontents d’être bloqués le font savoir dans le calme aux grévistes. Un d’entre eux affirme comprendre le mouvement, en avouant tout de même qu’il roule souvent en Allemagne « où, là-bas, on travaille jusqu’à soixante-cinq ans et on ne dit rien ». La réaction d’un gréviste ne se fait pas attendre : « Nous, avec cette réforme, on sera virés avant. »

Mobilisés, les salariés du port le sont plus que jamais, mais Hervé Brissart, responsable CGT du port de Rouen, le confesse : « La lutte va être longue et dure. » Car même si le gouvernement ne s’attendait pas à une telle mobilisation nationale, sa volonté d’aller vite est bien réelle. FS

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