Liste des auteurs

par Annie Kouchner L’Express du 08/06/1995

Comment l’amiante tue

mardi 22 mars 2005 par Annie Kouchner
C’est aux poumons et à la plèvre qu’elle s’attaque. Des dégâts à effet retard qui frappent sidérurgistes, ouvriers du BTP et des chantiers navals..
C’est comme un buisson d’épines qui s’agrippe aux poumons et qui, lentement, insidieusement, silencieusement, accomplit son œuvre de mort. Fibres de chrysolite, de crocidolite et d’amosite, les variétés de l’amiante, tueuses patentées, continuent de faire des ravages. Pis, c’est à présent que leurs méfaits - asbestose, tumeurs de la plèvre et des poumons - commencent réellement à se manifester, résultat d’une incroyable négligence dans l’utilisation de l’amiante au cours des années 70. L’épidémie de cancers va se développer jusqu’en 2020 et ne s’éteindra jamais tout à fait si l’on persiste, en France, à sous-estimer le danger que constitue l’amiante encore en place, dans les flocages principalement. Il a fallu tout l’acharnement d’Henri Pézerat et de son association, Alert, pour que soit révélée l’ampleur des dégâts à venir. Il était en première ligne lorsque s’est créé le comité antiamiante de Jussieu, la nouvelle faculté des sciences de Paris, où l’isolant mortel tapisse encore gaines de chauffage et plafonds. Les travaux de Pézerat sur les mécanismes toxiques des particules minérales lui valent la reconnaissance de la communauté scientifique internationale. Il a mis en évidence le processus qui conduit à l’asbestose. La maladie épaissit les poumons et provoque une insuffisance respiratoire dans les dix à trente ans suivant l’exposition au poison. Les particules qui s’infiltrent dans les poumons des malades sont avalées par de gros globules blancs, les macrophages. Ces « éboueurs » de l’organisme tentent de recycler l’amiante en provoquant de nombreuses réactions chimiques, hélas nuisibles aux cellules : la production exagérée de collagène rend plus rigides les tissus ; l’émission de radicaux libres constitués d’oxygène extrêmement nocif parachève leur dégradation. Des réactions d’oxydation provoquent également l’apparition de tumeurs mortelles. Les mésothéliomes, cancers de la plèvre (enveloppe des poumons) et du péritoine (membrane dans laquelle sont emballés les intestins), sont, de façon indiscutable, le résultat d’une intoxication à l’amiante qui s’est produite entre trente-cinq et quarante ans plus tôt. Le poison est aussi responsable de cancers du poumon. Ce n’est pas par ses travaux scientifiques qu’Henri Pézerat dérange, mais en raison de son militantisme sans faille contre le « lobby de l’amiante » et de son action acharnée auprès des pouvoirs publics. On n’hésite jamais à condamner ses « excès ». Aussi prend-il toujours soin de se référer aux recherches menées à l’étranger pour appuyer sa démonstration. L’étude de son confrère Julian Peto, épidémiologiste britannique, lui a donné l’occasion de s’indigner à nouveau et de relancer son combat. L’enquête publiée le 4 mars dans le « Lancet », revue médicale de référence, annonce un désastre : il faut s’attendre, en Grande-Bretagne, dans les vingt-cinq années à venir, à une véritable épidémie de cancers dus à l’amiante : il y aura 50 000 morts par mésothéliomes et 100 000 par cancer du poumon. Une épidémie semblable va se déclencher en France, estime Pézerat. Et il le prouve, en s’appuyant sur des statistiques de l’Inserm : en 1992, l’amiante a fait trois fois plus de victimes que pendant le quart de siècle précédent. Chaque année, 1 000 décès dus aux mésothéliomes et entre 2 000 et 3 000 dus au cancer du poumon lui sont imputables. Le millénaire prochain verra la mort de milliers de sidérurgistes, d’employés de chantiers navals, d’électriciens, de maçons, de menuisiers, de mécaniciens. Sacrifiés sur l’autel de l’amiante. Morts par négligence. A ceux qui l’accusent d’exagérer, Pézerat oppose l’indigence des statistiques françaises et, surtout, la tendance à sous-estimer le nombre des maladies professionnelles. Une étude récente, conduite dans le département du Rhône, vient à l’appui de sa thèse. Sur 516 malades atteints d’un cancer broncho-pulmonaire, pas un seul n’a été indemnisé pour maladie professionnelle. Et pourtant, 119 d’entre eux avaient été fortement exposés à plusieurs agents cancérogènes, à l’amiante dans 72 cas. « Face à une maladie, rares sont les médecins qui s’interrogent sur le métier de leur patient ; ils sont complices de l’industrie », dénonce Christophe Chateignier, de la Fnath (Fédération nationale des accidentés du travail et des handicapés). Dans ces circonstances, qui fera la relation entre l’amiante environnante et une pathologie ? « Pourtant, ce nouveau danger nous guette, affirme Pézerat. Il semble qu’il suffise d’inhaler une petite dose d’amiante échappée d’un plafond pour courir un risque de mésothéliome. » Les autorités sanitaires françaises estiment qu’une concentration de cinq fibres par litre d’air est sans danger ; leurs homologues suisses placent le seuil de tolérance dix fois plus bas. Proche du bannissement.
Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !