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Clotilde Mathieu, Pierre Ivorra | L’Humanité du 08.06.2010

Comment taxer les spéculations financières ?

mardi 8 juin 2010 par Clotilde Mathieu , Pierre Ivorra
Plusieurs pistes sont en débat au G20 et en Europe. Elles laissent entière la question d’une alternative à la financiarisation de l’économie.

Les vingt grands argentiers du monde se sont réunis le week-end dernier. La création d’une taxe bancaire, comme palliatif d’une prochaine crise financière, était au menu des discussions mais a finalement été écartée en raison du désaccord de plusieurs pays. Dans les couloirs de Bruxelles, cette nouvelle taxe, qui reposerait sur le principe du pollueur payeur, est en discussion. « Cette taxe, pour être efficace, doit absolument être proportionnelle au risque systémique pris par les banques », analyse Augustin Landier, professeur à la Toulouse School of Economics, dans l’Expansion. Les banques ont à plusieurs reprises fait barrage à cette éventualité qui, selon le président de la Fédération bancaire française (FBF), Baudouin Prot, pénaliserait le financement de l’économie et la croissance.

Ce prélèvement serait-il calculé sur le bilan, la part de marché, le chiffre d’affaires, les bénéfices  ? Rien n’est précisé. Le FMI estime que le rendement devrait atteindre 2 à 4% du PIB soit, au niveau de l’Union européenne, 200 à 400 milliards d’euros. Un montant qui, pour le FMI, ne devrait en aucun cas être versé dans les budgets nationaux afin que les fonds ne soient pas détournés de leur objet. C’est justement l’objet qui pose problème puisqu’il s’agirait, nous dit-on, de constituer un « fonds de résolution des défaillances bancaires ». En clair, une réserve dans laquelle il serait possible de puiser en cas de nouvelle crise bancaire. Les activités risquées ne seraient pas remises en question. De plus, en ne l’appliquant qu’aux seuls établissements bancaires, les États se priveraient de sanctionner les fonds spéculatifs.

Une autre piste est débattue en Europe  : l’institution d’une taxe portant sur toutes les transactions financières (pas seulement celles des banques), souvent comparée au projet de taxe Tobin. En mai, un regroupement d’organisations syndicales, dont la CGT et la CFDT, de mouvements écologiques, d’associations de solidarité internationale et citoyennes ont lancé une pétition en faveur d’une telle taxe, à l’échelle mondiale, au bénéfice d’actions contre la pauvreté, les pandémies et le changement climatique. « Chaque jour, 6 000 milliards de dollars s’échangent sur les marchés financiers  : même à un faible taux, la taxation de ces transactions dégagerait chaque année des centaines de milliards de revenus à redistribuer et contribuerait à dissuader les comportements les plus spéculatifs », indiquait leur communiqué. Début avril, la Commission de Bruxelles a publié une étude montrant qu’une telle taxe pourrait « générer des revenus substantiels » allant jusqu’à plus de 50 milliards d’euros.


Comment la spéculation est devenue un cancer au cœur du capitalisme

La fin de la convertibilité du dollar en or, en 1971, a ouvert un immense continent 
à la spéculation, qui a pu mobiliser des liquidités considérables fournies par les banques.

Dans un ouvrage récent [1], les économistes Michel Aglietta et Sandra Rigot posent la question  : « Peut-on rendre le capitalisme viable en dépit de l’instabilité financière » qui le caractérise et, pourrait-on ajouter, de la spéculation  ? Pour sa part, l’économiste communiste, Paul Boccara, répond sans ambages par la négative. « L’immensité de la spéculation, déclarait-il dans une interview récente à notre journal [2] ,renvoie à une crise radicale du système capitaliste. La spéculation l’envahit comme un cancer. » Comment l’expliquer  ?

La spéculation contemporaine a pris son envol avec les marchés financiers dont l’essor est lui-même lié à la décision prise en 1971 par les États-Unis de mettre un terme à la convertibilité de leur monnaie en or. Cette « révolution » a permis une création monétaire effrénée, surtout en dollars. Le flottement des monnaies, les variations de taux de change ou d’intérêts ont ouvert un continent à la spéculation. Des capitalistes ont ainsi pu réaliser des fortunes considérables en misant sur la baisse de la livre anglaise ou la hausse du mark, l’augmentation des taux d’intérêt de la Banque de France ou la réduction de ceux de la Fed américaine.

Deuxième stimulant de la spéculation  : les formidables économies de moyens permises par les nouvelles technologies, dégageant des disponibilités considérables qui ont été utilisées comme autant de munitions pour la spéculation. Troisième facteur  : le crédit. Michel Aglietta, encore, souligne dans un autre ouvrage [3] ce lien entre le crédit et la spéculation financière. Il note que la crise de 2008 a été « d’une ampleur exceptionnelle dans la mesure même où le crédit a atteint des niveaux jamais égalés auparavant. Le levier du crédit, en effet, a permis de nourrir cette dynamique d’achat et donc une hausse des actifs, notamment des actifs immobiliers, sur une durée sans précédent et tout à fait insolite ». D’autres économistes [4] disent sensiblement la même chose. On en déduira que la spéculation est inhérente aux marchés financiers et que la meilleure façon de la circonscrire est de réduire le rôle de ces derniers, notamment en mobilisant le crédit pour l’emploi et la croissance plutôt que pour la finance.


Quels revenus financiers taxer  : ceux des particuliers ou ceux des entreprises  ?

La popularité de la proposition, déjà ancienne, des communistes de taxation des revenus financiers, partagée par d’autres forces progressistes, a contraint le gouvernement à allumer un contre-feu et à envisager « la mise en place d’une contribution supplémentaire de solidarité sur les hauts revenus et les revenus du capital ». De quels revenus s’agit-il  ? Uniquement ceux des particuliers. On peut craindre l’entourloupe. D’abord, parce que l’on ne peut fonder durablement l’équilibre de notre système de retraite sur une taxation des riches. Cela voudrait dire que pour répondre à des besoins sociaux croissants, il faudrait qu’il y ait plus de riches et /ou qu’ils gagnent encore plus d’argent. Difficile de l’accepter quand on entend réduire les écarts de revenus. Ceci d’ailleurs doit être davantage l’affaire de l’impôt sur le revenu que d’un système de financement des retraites.

Deux autres raisons expliquent notre défiance. La première tient à la destination de ces ressources supplémentaires. Elles « seront affectées aux mécanismes de solidarité des régimes de retraite » (compensations pour le nombre d’enfants élevés…), affirme le gouvernement. Il y a fort à parier que ce dernier entende ainsi franchir un pas de plus vers la séparation entre système d’assurance et éléments de solidarité, comme le réclame le Medef, estimant qu’il ne revient pas aux entreprises de financer ces derniers.

La seconde a justement partie liée avec l’entreprise. Les revenus financiers que l’on doit mettre à la diète, ce sont ceux qui, bien en amont des particuliers, grossissent les trésoreries des sociétés. Il n’y a pas là simplement un souci d’efficacité. Il nous faut réformer le financement de la protection sociale et des retraites de telle façon qu’il permette à la fois d’assurer des prélèvements sur les entreprises suffisants pour répondre aux besoins et qu’il incite celles-ci à créer davantage d’emplois utiles de façon à augmenter la masse des cotisations. La taxation des revenus financiers des entreprises est le complément indispensable de ce projet. Cela s’appuie sur un constat  : la montée du chômage en France depuis le début des années quatre-vingt est allée de pair avec la financiarisation de l’activité des entreprises. Depuis trente ans ce cancer financier ronge les gestions d’entreprise, incitant à dégager une rentabilité bien supérieure à la croissance en refoulant l’emploi et les salaires, bases de notre système de financement des retraites. Cela a conduit une formidable suraccumulation de capitaux financiers en quête de rentabilité. C’est cette meringue qu’il faut dégonfler avec, pour conséquence, une réduction progressive des revenus financiers et, il faut l’espérer, une progression de l’emploi.


[1] Crise et rénovation de la finance, Odile Jacob.

[2] L’Humanité du 18 mai 2010. Voir aussi l’ouvrage Transformations et crise du capitalisme mondialisé, quelle alternative  ?, 2e édition, éditions le Temps des cerises.

[3] La Crise. Pourquoi en est-on arrivé là  ? Comment en sortir  ?, éditions Michalon.

[4] De la crise des subprimes à la crise mondiale, ouvrage collectif, La Documentation française.

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