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Natasha Saulnier | L’Humanité du 13.09.2007

Crise des "subprimes" : Un cauchemar américain

jeudi 13 septembre 2007 par Natasha Saulnier
États-Unis . Des dizaines d’accédants à la propriété qui ont souscrit des emprunts « subprime » croulent sous des traites insolvables et se voient dessaisis de leurs biens. Reportage.

La Saab grise décapotable, garée sur l’avenue Voight, dans ce modeste quartier africain américain de Bridgeport, présente un contraste saisissant avec la petite maison de bois vétuste qui est sur le point d’être vendue aux enchères. Et l’allure décontractée du propriétaire de la décapotable, en lunettes noires, tongues, bermuda et tee-shirt Ralph Lauren, ne cadre pas non plus avec le sérieux de sa mission. Il est midi, et Anthony Labella, l’avocat chargé de la vente aux enchères, n’a pas de temps à perdre. Il commence à lire d’une voix lasse à l’attention de son rare public, Tammy Jones, venue apporter son soutien à la propriétaire, et Roger Arsenault, qui a tenté d’acheter la maison pour 130 000 dollars alors qu’elle a été évaluée à 215 000 dollars, « La vieille dame aurait bien voulu accepter mon offre, mais la banque a refusé de payer les 70 000 dollars restants sur les 200 000 dollars de dettes qu’elle a contractées », explique-t-il, déçu.

Le fringant avocat annone donc : « En vertu du jugement de saisie immobilière, rendu par le tribunal supérieur du district judiciaire de Fairfield à Bridgeport, l’affaire de la Deustche Bank contre Ora Richardson, nous allons procéder à la vente immobilière de cette propriété… » Pendant quelques brèves secondes, on aperçoit le visage ridé et fatigué de la vieille dame à travers les persiennes. Ora Richardson ne sortira pas de chez elle ce jour-là ; elle se contentera de demander ce qu’il s’est passé, plus tard à son amie, Tammy Jones, les bras ballants au milieu des cartons et des paquets, « La Deutsche Bank a récupéré la propriété, Ora. Je suis désolée… »

La gorge nouée, la vieille dame demande alors, « je ne comprends rien du tout… Il me reste combien de temps ? » « quarante-cinq jours… », répond son amie à voix basse, avant d’être interrompue par le cri strident de la fille d’Ora, une handicapée mentale de trente-six ans, qui ne peut pas se déplacer et passe le plus clair de son temps dans son lit.

Ora et sa famille n’étaient jamais en retard sur leurs paiements jusqu’à l’accident de son mari, brûlé vif dans la station-service où il travaillait en mars 2006, « Je me suis retrouvée toute seule avec ma fille, sans revenus, et les mensualités du crédit sont passées de 1 800 dollars à 2 139 dollars. Je n’ai toujours pas compris pourquoi. Avec la pension de ma fille, je ne gagne que 1 300 dollars par mois, j’ai donné ce que j’ai pu jusqu’en février 2006, mais cela ne suffisait pas… »

Plus d’un million d’Américains désargentés, principalement des Africains Américains, des immigrés ou des personnes âgées, rêvant d’accéder eux aussi au rêve américain, vivent actuellement, ou sont sur le point de vivre, le même cauchemar qu’Ora. Leur « crime » est d’avoir fait confiance à des organismes de crédit malhonnêtes et de s’être laissés persuader de signer des contrats subprime (« à risque » à l’inverse des contrats « prime », ordinaires) au moment où le marché immobilier était encore en plein essor. Ces prêts « au rabais » permettaient d’acheter une maison sans justifier de ses revenus et sans apport initial. Seule ombre au tableau, toujours minimisée, voire carrément passée sous silence, par les organismes de crédit : les taux d’intérêts modifiables augmentaient progressivement après les deux premières années et pouvaient aller jusqu’à 18 %.

Intriguée, Donna Marie Pearce, une autre accédante à la propriété de Bridgeport, demanda à son organisme de crédit, New Century Financial Corporation, pourquoi ses taux d’intérêt étaient si élevés, mais celui-ci la rassura promptement, « Oh, ne vous inquiétez pas ; dans six mois, vous pourrez renégocier votre crédit et obtenir des taux beaucoup plus avantageux ! » Aujourd’hui, neuf mois après, Donna n’a pas été en mesure de renégocier son crédit, elle n’a pas payé ses trois dernières mensualités, et elle est au bord de la saisie immobilière.

Sans apport initial et avec un salaire de nourrice, elle a souscrit deux emprunts subprime pour un appartement dont le coût s’élevait à 135 000 dollars ; le premier, qui représentait 80 % du prix de la propriété, était assorti d’un taux d’intérêt de 8,7 % pendant les deux premières années (il augmentait ensuite tous les six mois et pouvait aller jusqu’à 10,2 %), le second, soit 20 % de la propriété, avait un taux d’intérêt de 13,05 % qui pouvait atteindre 15 %. Le remboursement est grimpé ainsi à environ 1 300 dollars par mois, une véritable gageure pour Donna dont le revenu est de 2 000 dollars mensuels. Une fois l’échéance des six mois passée, elle demanda donc à son créditeur de renégocier le crédit. Celui-ci lui annonça courtoisement que son contrat stipulait que toute renégociation entraînait des frais de plusieurs milliers de dollars. « J’étais coincée », explique Donna. « Je dus emprunter plusieurs milliers de dollars, mais c’est plus tard, bien trop tard que j’ai compris que mes mensualités atteindraient un jour jusqu’à 3 000 dollars et que je serais littéralement prise à la gorge. »

De 10 à 12 millions de crédits subprime ont été réalisés depuis 2003, deux tiers d’entre eux étant assortis de taux modifiables. Ces crédits ont remplacé les prêts consentis par le gouvernement pour les acheteurs défavorisés. Ils représentent aujourd’hui 15 % de la totalité des crédits et 50 % des saisies immobilières. On estime que de 2 à 3 millions d’acheteurs pourraient se trouver en faillite immobilière dans les deux années à venir. À New York, plus de 9 000 propriétaires ont été victimes de saisies immobilières en 2006, soit une augmentation de 50 % par rapport à 2005, et le chiffre continue d’augmenter.

D’où l’avènement de ces prédateurs immobiliers d’un genre nouveau proposant aux malheureux propriétaires de les aider à renégocier leur crédit. Et dans les quartiers défavorisés, des panneaux offrent même de l’argent liquide immédiatement pour acheter les maisons saisies par les banques.

Comble de l’absurdité, les mensualités ont pu même être, dans certains cas, deux fois plus élevées que les revenus mensuels de l’emprunteur. C’est le cas des immigrés haïtiens, Lucienne et Ilarion Bonhomme, et de leurs sept enfants, qui, après avoir écouté les conseils de leur organisme de crédit, ont acheté une seconde maison, et se sont retrouvés avec des mensualités d’environ 7 000 dollars. « Nous avons signé des tonnes de documents et, franchement, je ne comprenais pas tout, mais je faisais confiance à la conseillère de Alpha Mortgage, qui était devenue notre amie », explique Lucienne.

C’est en contactant une spécialiste des saisies que les Bonhomme ont découvert que leurs revenus et ceux de leurs enfants avaient été gonflés et que leurs signatures avaient été imitées. Les Bonhomme engagèrent donc un avocat, qui leur conseilla de cesser tous paiements à la société de crédit, de retirer leur plainte auprès du Department of Banking et de ne pas divulguer les documents contenant la fausse signature. « Il n’a rien fait pour nous, mais ses honoraires s’élèvent à 14 000 dollars, et on va entamer une procédure de saisie contre nous », explique Lucienne Bonhomme, qui fonde désormais tous ses espoirs dans l’association ACORN (Association of Community Organizations for Reform Now), une de ces organisations qui ont vu le jour pour tenter de défendre les nombreux sinistrés du rêve américain.

Selon une étude réalisée par la National Community Reinvestment Coalition (coalition pour le réinvestissement de la communauté nationale), les contrats subprime sont nettement plus fréquents dans les centres urbains, où se concentrent les minorités ethniques, tels que Bridgeport. Les chiffres sont parlants : dans la région du Connecticut qui englobe Bridgeport, Stamford et Norwalk, seulement 14,5 % de Blancs reçurent ce type de prêts par rapport à 44 % d’Africains Américains et 37 % d’Hispaniques.

L’État du Connecticut arrive en neuvième position sur la liste des saisies immobilières parmi les 50 États de l’Union, soit une faillite sur 581 foyers. Et selon l’association ACORN le scénario est toujours le même : les créditeurs gonflent les revenus des emprunteurs afin de recevoir des fonds d’organismes bancaires de toute façon bien peu sourcilleux, et taisent les conséquences désastreuses des taux d’intérêts modifiables progressifs. Le New York Daily News cite le cas d’un couple de personnes âgées expulsées de leur maison après avoir souscrit sans le savoir deux crédits totalisant 600 000 dollars, correspondant à des remboursements de 4 000 dollars par mois (avec un taux d’intérêt de 18 % pour l’un d’eux), alors qu’ils ne payaient avant que 1 200 dollars par mois.

Catégorique, Donna considère qu’elle a été piégée : « New Century savait ce qui allait m’arriver ; ils l’avaient prévu. C’est pour cela qu’ils ont menti sur mon salaire. »


« Nos quartiers sont comme une mer infestée de requins »

Certaines victimes des subprimes se mobilisent en ciblant les fonds d’investissements.

« Prédateurs ! Criminels ! Renégociez nos crédits ! » « Ne nous expulsez pas de chez nous ! » « Débarassez-nous des taux d’intérêts à risque ! » Pendant deux heures, sous un soleil de plomb, une centaine de manifestants ont hurlé leur courroux à l’encontre de la société de fonds d’investissement, Carrington Capital Management, située dans la petite ville affluente du Connecticut, Greenwich.

Place forte financière, la cité abrite une multitude de fonds d’investissement qui ont déserté Manhattan et représentent un capital de 120 milliards de dollars sur un total de 1,2 trillon de dollars investis dans le monde. Organisée par ACORN (Association of Community Organizations for Reform Now), l’une de ces organisations qui tentent de défendre les victimes des prêts subprime, les manifestants espéraient amorcer un dialogue avec le PDG de Carrington, Bruce Rose, et faire valoir leurs doléances, notamment le gel de toutes les procédures de saisies et de taux modifiables. Insensible à leur détresse, celui-ci n’est pas sorti de son bastion protégé par une myriade de policiers qui battaient le pavé.

Carrington a acheté les crédits revendus par l’organisme de crédit en faillite New Century Financial, deuxième plus grand pourvoyeur de subprimes des États-Unis, en mai dernier, pour une valeur de 188 millions de dollars, et détient donc maintenant les crédits d’une centaine de milliers d’Américains dont celui de Christine Wright. Christine, une sexagénaire placide, explique d’une voix basse qu’elle a acheté sa maison à Bridgeport il y a six ans. Ses remboursements mensuels s’élevaient à 1 070 dollars, mais, en 2005, elle fut contactée par New Century qui lui proposa de renégocier son crédit. « Je ne sais pas comment ils ont obtenu mon numéro de téléphone, mais ils m’ont convaincue que cela serait plus avantageux pour moi. » Les mensualités de Christine passèrent donc à 1 700 dollars, ce qui ne lui posait pas trop de problèmes jusqu’à son arrêt cardiaque. « J’ai dû payer l’hôpital et je n’ai pas pu payer trois mensualités de crédit ; maintenant, une procédure de saisie a été entamée et l’on va m’expulser de chez moi », explique-t-elle, révoltée. Sans parler des frais dus au retard de paiement, qui s’élèvent à 2 500 dollars. Pourtant Carrington refuse catégoriquement de renégocier et de requalifier les taux modifiables en taux fixes pour permettre aux infortunés propriétaires de conserver leur maison. Une immigrée hispanique et sa fillette de deux ans qui a perdu son oeil gauche, composent un portrait particulièrement tragique. La mère ne parle pas un mot d’anglais, mais sa pancarte et ses yeux crient sa colère, « Carrington, modifie nos crédits ! Sauve nos maisons ! Arrête les saisies maintenant ! », tandis qu’une manifestante fustige, non loin d’elle, à l’intention d’une caméra de télévision, « Nos quartiers sont comme une mer infestée de requins ! »

Des actions similaires ont été organisées dans tout le pays, mais à Greenwich, plus qu’ailleurs peut-être, le contraste entre les deux forces en présence était saisissant, comme la réminiscence d’une autre époque : des cols bleus, souvent hispaniques ou africains-américains, luttant pour conserver leur bien le plus précieux, contre leurs spoliateurs fortunés, enfermés dans leur tour d’ivoire et immunisés contre tout sentiment de contrition.

« Comme les autres, ce fonds d’investissement joue un rôle capital dans la crise nationale. Il a acheté des crédits subprime à un certain nombre de sociétés, les transforme en CDO (Collateralized Debt Obligations, Obligations de dette collatéralisée, c’est-à-dire des titres qui peuvent s’échanger entre grands opérateurs à la bourse - NDLR ) pour les revendre à des investisseurs, mais refuse maintenant d’aider les emprunteurs à conserver leurs maisons », a lancé la présidente d’ACORN, Maude Hurd.

« Nous reviendrons ! », se sont écriés les manifestants en choeur avant de battre momentanément en retraite, et de s’engouffrer dans leur bus. Indéniablement, les grands prêtres des finances vont devoir composer avec leurs dénonciateurs. Car Wall Street, qui tirait les ficelles de ce marché de dupes dans les coulisses en finançant les organismes de crédit et en rachetant leurs crédits pour les revendre sous forme d’obligations, ramassait des tombereaux d’argent. Il est donc logique qu’il se retrouve lui aussi éclaboussé par le scandale des subprimes.

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