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Libération le 15 janvier 2007 | Frédéric PONS

Des boulots qui veulent notre peau

vendredi 19 janvier 2007 par Frédéric Pons
Revue de détail des professions concernées par les accidents du travail les plus graves, BTP en tête. Entre règles de sécurité négligées et comportements à risques, litiges avec les patrons et retards d’indemnisations.

Ce jour-là, Mamadou M’Body, un intérimaire de 62 ans, pose des serrures sur les portes du rez-de-chaussée d’un immeuble en construction à Saint-Denis. Quatre étages plus haut, d’autres ouvriers montent un mur de cloisonnement en béton. Au sol, une ombre menaçante obscurcit la lumière. « Attention là-dessous ! » Le premier réflexe de Mamadou M’Body est de prévenir un de ses copains du chantier de s’écarter. Celui-là en sera quitte pour une peur bleue. C’est le serrurier africain qui reçoit le mur sur la jambe. Elle est totalement écrasée : l’amputation est réalisée à l’hôpital Bichat dans l’heure qui suit.

« Je n’ai pas compris que mes patrons se rejettent la responsabilité : j’étais employé par un sous-traitant, qui travaillait lui-même pour un autre sous-traitant... Il y avait jusqu’à six sous-traitants sur mon chantier. Aucun n’a voulu reconnaître qu’il était responsable de mon accident », explique M’Body, six ans après les faits. Il lui faudra attendre le 9 février prochain pour connaître le montant de son indemnisation. Et sa prothèse définitive est arrivée ces derniers jours. « Sur ce chantier, il y avait un problème de conception du béton et un défaut de balisage, mais la multiplication des sous-traitants a fait que les mesures de sécurité qui auraient dû être prises pour respecter la réglementation ne l’ont pas été », explique maître Marie Rueff, avocate de Mamadou M’Body. Elle constate que le BTP représente plus de 50 % de ses contentieux avec les employeurs.

Hémiplégique à vie

Même impéritie, même genre de punition dramatique pour Fernando Centurio d’Almeida, 48 ans au moment des faits. Le 5 juillet 1995, cet ouvrier travaille pour un sous-traitant de Solétanche, chargé du gros oeuvre d’un parking à Paris. Au fond d’un trou, il tombe : mâchoire cassée, plaie ouverte. Il faut attendre plusieurs heures à l’hôpital pour découvrir que sa chute l’a rendu hémiplégique à vie. « Un chantier comme ça aurait dû être sécurisé. Mais ça coûte trop cher au patron. C’est la faute au rendement », déplore aujourd’hui l’épouse de l’accidenté qui a été obligée de cesser de travailler pour s’occuper de son mari.

En octobre 2004, soit neuf ans plus tard, Fernando Centurio de Almeda est enfin indemnisé à hauteur de 60 000 euros tandis que la Solétanche écope d’une amende de 1 500 euros. « D’un côté, des tribunaux qui condamnent les entreprises pas trop sévèrement, et, de l’autre, des indemnisations faiblardes pour les accidents du travail. La nomenclature de la Sécurité sociale est beaucoup plus favorable aux indemnisations des accidents de la route qu’à ceux des accidents du travail. Les "points de préjudice" indemnisables sont alors plus nombreux que dans le cas d’interruptions temporaires voire définitives de travail », regrette maître Rueff.

Sans gants ni masques

Si vous craignez pour votre peau, évitez le royaume des métiers à risques, dont le BTP occupe officiellement la première place incontestée depuis que la Sécu existe. Ce secteur cause 54,6 accidents pour mille heures travaillées, selon les chiffres du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Loin devant le suivant, l’improbable secteur des « services et du travail temporaire », qui représente 37,5 accidents pour mille heures travaillées. Au total, le nombre de décès enregistrés en 2005 pour cause d’accidents du travail était de 474 contre 626 en 2004, selon les derniers chiffres de la Caisse nationale d’assurance maladie.

Les ouvriers sur les chantiers ne sont pas les seuls à risquer gros dans leur travail quotidien. Petite revue non exhaustive de quelques métiers bien plus risqués qu’ils n’y paraissent. Il y a les agriculteurs, qui déplacent des produits chimiques ultratoxiques sans même s’équiper de gants ni de masques, ou qui se font écraser par leurs tracteurs (lire page suivante). Il y a les marins-pêcheurs, qui, outre le risque toujours très réel de sombrer avec leur bateau, peuvent à tout moment se blesser gravement sur le pont quand la mer se creuse. Et allez dire à un pêcheur boulonnais de mettre son harnais de sécurité pendant la pêche en Manche ou en mer du Nord, il vous enverra paître : « On a déjà le ciré sur le dos, s’il faut enfiler l’équipement de sécurité, on perd du temps pour ramener le chalut et on est moins mobile sur le pont », explique un vieux patron de pêche qui ne passe pas pour un casse-cou. Et que dire des employés des abattoirs ? Perchés à deux ou trois mètres du sol sur des plates-formes métalliques roulantes, ils manipulent des carcasses sanglantes en utilisant toute une panoplie de couteaux et de scies électriques qui pendent devant eux, à portée de mains et de blessures. « Ici, quand on se coupe, c’est toujours grave », remarque un boucher de l’abattoir Selvi près d’Alençon (Orne).

« Parcours du combattant »

Pour faire baisser les statistiques des accidents et des maladies professionnelles d’ici à 2009, Gérard Larcher, le ministre délégué à l’Emploi, a présenté en février 2005 son plan santé au travail (PST). Le gouvernement a notamment prévu la création prochaine d’une agence indépendante chargée de la santé au travail, à l’image de celles qui existent déjà pour la sécurité alimentaire et pour l’environnement. « Tout ça c’est bien joli, mais il faut des moyens pour financer la création de postes d’inspecteurs et de médecins du travail », réclame la Fédération nationale des accidentés du travail et handicapés (Fnath).

Le plus préoccupant, aux yeux des syndicats, réside dans la « sous-déclaration » des accidents professionnels par les employeurs. Accusant les caisses régionales d’assurance maladie de se livrer à ce petit jeu, la CFDT estime que « tout est fait par les patrons pour que les accidents du travail ne soient pas déclarés. C’est un véritable parcours du combattant pour le salarié pour les faire reconnaître, alors que leur nombre et leur taux de gravité augmentent ». Maître Rueff confirme. Même son de cloche à la CGT : « La baisse des accidents du travail déclarés vient de la pression directe sur les salariés, mais aussi de la stratégie de contestation systématique par les employeurs des accidents déclarés aux caisses d’assurance maladie. » En tout cas, après avoir atteint l’équilibre en 2006, la branche « accidents du travail » du budget de la Sécu devrait terminer cette année avec un excédent de 100 millions d’euros.


A savoir

Une liste non exhaustive d’accidents du travail de mai à octobre 2006

22 mai Un manutentionnaire intérimaire de 30 ans est enseveli sous une quarantaine de tonnes de palettes de canettes et de bouteilles d’eau alors qu’il se trouvait sur un chariot de manutention près d’Orléans (Loiret).

30 mai Un chauffeur de 32 ans décède après avoir été écrasé par un billot de bois de plus de 100 kg lors du déchargement de son camion à Châtellerault (Vienne).

12 juin Trois égoutiers (âgés de 22 à 44 ans) trouvent la mort lors d’une opération de maintenance dans un égout de Poissy (Yvelines), probablement à la suite d’un dégagement d’hydrogène sulfuré.

27 juillet Deux ouvriers du bâtiment sont sur le toit d’un bâtiment industriel en construction à Cournon (Puy-de-Dôme). La plaque d’isolation cède sous leurs pieds. L’un, âgé de 26 ans, est mort sur le coup. L’autre, 35 ans, décède à son arrivée à l’hôpital.

7 août Un ouvrier de 33 ans est sur un échafaudage installé sous un viaduc à Echingen (Pas-de-Calais) lorsqu’il fait une chute de plus de 70 mètres. Il meurt sur le coup.

16 août Un homme de 50 ans meurt après l’explosion d’un compresseur à air sur son lieu de travail dans une menuiserie d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

8 septembre Un homme peint à l’intérieur d’une grande cuve de métal lorsqu’une explosion a lieu à Anglet (Pyrénées-Atlantiques). Il est tué sur le coup. Les solvants utilisés dans la peinture pourraient expliquer en partie la déflagration.

4 octobre Deux ouvriers d’une cinquantaine d’années meurent après avoir été éjectés d’une nacelle sur laquelle ils travaillaient, sur le terminal à charbon du port du Havre (Seine-Maritime). La pièce qu’ils installaient a basculé et renversé la nacelle.

16 octobre Près de Roubaix (Nord), un ouvrier est grièvement blessé par la chute d’une grue haute d’une quinzaine de mètres.

18 octobre Un homme de 25 ans chute dans une fosse à déchets d’un incinérateur à Villejust (Essonne). La fosse dégageait des gaz toxiques, notamment du monoxyde de carbone.

28 octobre Un ouvrier spécialiste des travaux acrobatiques de 27 ans travaillant à la sécurisation d’un tunnel routier à l’Escarène (Alpes-Maritimes) est atteint mortellement par une chute de pierre.

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