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Christelle Chabaud | l’Humanité du 01.02.2008

Des caissières à bout de souffle

dimanche 3 février 2008 par Christelle Chabaud
Commerce . Forte mobilisation prévue aujourd’hui autour du pouvoir d’achat chez les salariés de la grande distribution, à l’appel des trois principales organisations syndicales.

« Avant, ne pas arriver à boucler les fins de mois, c’était tabou. Maintenant c’est un sujet de conversation quotidien entre nous. On se refile des tuyaux du système D… » Comme beaucoup de ses collègues du Carrefour de Port-de-Bouc, près de Marseille, Julie a son compte bancaire qui se retrouve à sec à chaque moitié de mois. « Je jongle, je me fais dépanner par la famille, les amis, mais c’est pas du durable. » Alors ce vendredi, pour la première fois, cette trentenaire qui « n’a pas forcément de sympathie pour les luttes sociales » a décidé de faire grève. « On va bloquer le magasin. Moi, je ne sors pas pour deux heures. J’espère que les clients comprendront. »

le smic plus zéro euro

Aujourd’hui, le mouvement s’annonce gros dans les différentes enseignes de la grande distribution. Il faut dire que les trois syndicats majoritaires de la branche - CGT, CFDT et FO - ont réussi pour la première fois à s’entendre pour lancer un appel national commun. « Je crois qu’on va avoir un taux de grévistes comme jamais », ose même Dejan Terglav, responsable du secteur pour FO. D’ailleurs son secrétaire général lui-même, Jean-Claude Mailly, a tenu à s’impliquer en rappelant que « le meilleur moyen de travailler plus pour gagner plus, c’est de passer du temps partiel subi au temps plein ! » Dans le commerce, comme chez Air France ou dans la Fonction publique, ce qui pousse les salariés à se mettre en grève, c’est avant tout la faiblesse de leur

pouvoir d’achat. Alors qu’entre 2000 et 2007 le prix du litre de lait a connu une hausse de 183 % (de 0,20 à 0,56 euro) et celui des 5 kilos de pommes de terre un saut de 1 781 % (de 0,23 à 4,30 euros), les recettes miracles du président Sarkozy, autoproclamé « le président du pouvoir d’achat », se font attendre avec impatience… Sa chute de popularité en témoigne. Selon le baromètre TNS-Sofres pour le Figaro Magazine, sa cote de confiance a d’ailleurs dévissé en janvier de 8 points, passant à 41 %.

Hier, tout l’après-midi à Paris, syndicats et patronat de la grande distribution se sont réunis autour de la table pour le troisième et dernier round des négociations salariales sans parvenir à s’entendre. « La Fédération du commerce et de la distribution (FCD) ne veut pas entendre l’urgence de ses 500 000 employés. » Ainsi, par rapport à la convention collective de 2005, la FCD n’a proposé de rehausser que de quelques euros les trois premiers niveaux de salaire qui étaient passés sous la barre du SMIC, compte tenu de sa revalorisation. « C’est une humiliation de plus pour les 70 % des salariés du commerce qui dépendent de ces trois niveaux », réagit Claudette Montoya, représentante CGT pour la négociation. « Le SMIC plus zéro euro pour le premier niveau, le SMIC plus 3 euros pour le second niveau… Personne ne va pouvoir gober ça et rentrer à la maison ! Avec l’annualisation du temps de travail, il n’y a même plus possibilité de faire des heures sup majorées » ! Le mouvement aujourd’hui ne devrait pas se prolonger. « C’est juste la première alarme. Le 4 février, après avoir consulté les salariés, on verra la suite à donner. »

le monopole du « club des cinq »

Bref, selon les syndicats, l’attitude du patronat pourrait radicaliser l’exaspération de ces salariés du commerce qui, en moyenne, sont à temps partiel et ne gagnent donc pas plus de 1 000 euros par mois. D’argent, la grande distribution n’en manque pourtant pas. En France, Leclerc, Auchan, Carrefour, Système U et Casino exercent un quasi-monopole sur le commerce des biens de consommation et contrôlent 90 % du commerce alimentaire. En économie, on appelle cela un oligopole. Et qui dit oligopole dit lobby de poids. Alors que l’application de la loi TEPA en octobre 2007 annulait des exonérations de charges patronales sur le forfait pause, le « club des cinq » de la grande distribution a réussi à obtenir à la mi-novembre un amendement rétablissant ces exonérations. Résultat : un jackpot de 240 millions d’euros.


Pressions, intimidations et compagnie

Des témoignages dénoncent le comportement de directeurs d’hypermarché.

« Dans mon magasin, il nous a tous fait passer dans son bureau un par un pour nous demander si on comptait faire grève vendredi, et on était obligé de répondre. Certains ont répondu oui : il a dit qu’on pouvait faire une croix sur le choix de nos congés ». « Il », c’est le directeur d’un hypermarché de la région parisienne. « Nous », ce sont ses soixante employés. Cette semaine, le cas est loin d’être unique. Face à ce premier appel intersyndical au mouvement dans la grande distribution, de nombreux témoignages faisant état de pressions des directions émergent dans divers endroits en France.

Ainsi, dans un hardiscounter Lidl de Gironde où Émilie [1] s’est entendu donner par son chef une leçon individuelle « sur les restrictions du droit de grève » et en particulier « sur l’interdiction formelle de bloquer le magasin sous peine de risquer la prison ».

Chez Carrefour a été lancé une campagne d’affichage inscrivant en faux les revendications de cette journée d’action. Du côté de petites surfaces comme Picard, « des bruits courent comme quoi il ne faut pas se montrer dans les manifs car la direction va prendre des photos de ses salariés présents », raconte Renée [2]. Enfin, certaines pressions visent plus précisément les syndicalistes.

Dans le Nord, un directeur d’Auchan a menacé d’appeler un huissier si les grévistes tentaient de faire signer des pétitions aux clients dans la galerie marchande. Dans un hypermarché de Balaruc, dans l’Hérault, le directeur a mis au repos forcé deux délégués syndicaux avant de tenter de les discréditer aux yeux du personnel en les accusant de ne pas assumer leur appel à la grève.

Autant d’intimidations qui rendent paradoxalement Claudette Montoya, déléguée nationale CGT Carrefour, positive : « Les pressions, ce n’est malheureusement pas un fait nouveau dans la grande distribution, mais leur ampleur cette semaine montre qu’aux sièges sociaux ils ont vraiment les pétoches ».

[1] Les prénoms ont été modifiés.

[2] Les prénoms ont été modifiés.

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