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Article de Sébastien Ganet paru dans L’Humanité du 2 aout 2006

Des champions nationaux aux monstres européens

vendredi 4 août 2006 par Sébastien Ganet
Les entreprises européennes de gaz et d’électricité se sont d’abord consolidées sur leur marché domestique avant de racheter des concurrents européens.

En Allemagne, les deux géants privés, E. ON et RWE, ont racheté énormément d’opérateurs électriques locaux ou régionaux durant les années quatre-vingt-dix et la décennie suivante, s’appuyant sur une Allemagne électrique complexe divisée en trois couches (locale, régionale et nationale) sur lesquelles opèrent de manière historique près d’un millier d’entreprises totalement privées ou gérées par des municipalités ou des Länder.

En Espagne, quatre firmes ont émergé, en étant liées historiquement à leurs régions d’origine : Endesa, Iberdrola, Union Fenosa et Hidro Cantabrico. Les deux premières représentent à peu près les trois quarts des capacités de production espagnoles.

En Suède, cinq compagnies d’électricité contrôlent historiquement 90 % du marché national. Il s’agit notamment de l’opérateur public Vattenfall (50 % du marché suédois) et de Sydkraft.

En Italie, le géant Enel est l’opérateur électrique historique alors qu’Edison (racheté par EDF) est le premier opérateur privé.

En Grande-Bretagne, dans un premier temps, le monopole public CEGB de production et de transport (Central Electricity Generation Board) a été privatisé et éclaté par une loi de 1989 (Electricity Act) en trois compagnies de production (National Power, Power Gen et Nuclear Electric) et en une compagnie assurant le transport. Aux douze compagnies publiques de distribution (« area boards ») ont été substituées douze RECS (« regional electricty compagnies ») qui ont été complètement privatisées. Depuis, le secteur national s’est consolidé en une poignée de compagnies de distribution sous l’effet de rachats par des groupes étrangers, dont EDF et E. ON.

En France, EDF et GDF sont les monopoles publics de l’électricité et du gaz depuis 1946.

En Belgique, Electrabel est le quasi-monopole privé. À côté subsiste une petite entreprise publique d’électricité, SPE, dont le capital a été ouvert depuis quelques années (GDF et le britannique Centrica en possèdent 25 % chacun).

La Suisse est une plaque tournante pour l’Europe électrique car elle est un point de passage puissamment interconnecté au reste du continent. Sa structure capitalistique est très éclatée avec 1 200 compagnies électriques. 163 compagnies produisent à elles seules près de 95 % de l’électricité livrée nationalement et répondent à 70 % de la demande finale. 42 % des sources de capital sont issues des cantons, 33 % des communes, le secteur privé compte pour 23 % et les chemins de fer fédéraux pour 1,5 %. En tout, c’est 76 % du capital qui provient du secteur public.

Les champions nationaux sont désormais sortis de leurs frontières, et des rachats massifs d’entreprises ont lieu dans toute l’Europe. La concentration du capital gazier et électrique européen aboutit à l’émergence d’une petite dizaine de mastodontes dont l’une des caractéristiques est d’avoir acquis des actifs à la fois dans le gaz et l’électricité. En termes de chiffre d’affaires et de bénéfices, l’allemand E. ON (respectivement 56,4 et 7,4 milliards d’euros) surclasse ses concurrents (voir tableau). À l’heure actuelle, les opérations de fusion-acquisition continuent et risquent de durer. En effet, la taille des capitaux à amortir, la recherche d’approvisionnements sûrs et peu coûteux, les évolutions technologiques et surtout la recherche d’une rente maximale de la part des actionnaires poussent à une concentration servant à étaler les surfaces financières. Des concentrations peuvent également s’opérer avec des groupes - pétroliers qui ont accumulé des trésoreries pléthoriques ces dernières années grâce au prix élevé de l’or noir.


L’énergie otage de la guerre boursière

Finances . La bataille pour le contrôle des groupes énergétiques européens a commencé. Elle ne vise pas la « sécurité des approvisionnements », contrairement à ce qui est dit officiellement.

Le 25 février dernier, Suez- annonçait son intention de mettre la main sur GDF. Cinq jours avant, le géant allemand E. ON proposait 29 milliards d’euros pour racheter le numéro un de l’électricité en Espagne, Endesa. Au début du mois de février toujours, le mastodonte russe Gazprom lorgnait sur le britannique Centrica. Pour 22,5 milliards d’euros, le gazier espagnol Gas Natural lançait une OPA sur son compatriote Endesa en septembre 2005 afin de créer le géant ibérique de l’électricité et du gaz. Au Portugal, la même opération fut tentée entre Électricité du Portugal (EDP) et Gaz du Portugal (GDP), en vain. En Allemagne, E. ON a mis la main sur Ruhrgas pour 10 milliards d’euros en 2003, devenant le premier géant - européen à la fois électricien et gazier.

Des actionnaires grassement rémunérés

De tels rapprochements visent à rentabiliser les surfaces de capital phénoménales caractérisant l’industrie de l’énergie. Parmi toutes les industries, celle de l’électricité est la plus capitalistique après l’industrie des infrastructures autoroutières. Pour permettre un retour sur fonds propres important pour les actionnaires, les emplois - servent de première variable d’ajustement. Ainsi, un groupe comme E. ON, qui comptait près de 190 000 salariés en 2000, n’en compte pas même la moitié aujourd’hui. En comprimant ses charges de personnel, le géant allemand a fait exploser sa rentabilité financière. Mesurée par le ROE (return on equity), elle a été propulsée de 9,8 % en 2001 à 19 % en 2005. Les actionnaires du groupe ont pu être alors grassement rémunérés puisque sur la même période le dividende par action (DPA) a été augmenté de 1,60 à 2,75 euros. Le même mouvement est constaté pour Endesa, qui a augmenté son dividende de 0,65 à 2,40 euros en seulement cinq ans, après un dégraissage sévère de ses effectifs sur la même période.

Sur les huit géants de l’électricité et du gaz en Europe (voir tableau), sept sont désormais cotés en Bourse, Vattenfall restant pour l’instant propriété intégrale de l’État suédois. Les groupes énergétiques, avec leur capital ouvert, sont maintenant soumis à une pression accrue de fonds d’investissement ou des fonds spéculatifs. La « gourmandise » de ces derniers va bien au-delà de celle des actionnaires classiques, industriels ou États. La valeur créée pour les « fonds » n’est plus seulement mesurée par la rentabilité financière traditionnelle (ROE), qui est déjà en elle-même mortifère pour l’emploi et les services publics. Les critères utilisés depuis quelques années sur les marchés financiers consistent à comparer, d’une part, ce que rapporte le capital économique de la firme en terme de résultat d’exploitation (on parle ici de ROCE, pour « return on capital employed ») avec, d’autre part, le coût moyen des capitaux (on parle ici de WACC pour « weighted average cost of capital »). La différence entre les deux (ROCE-WACC) mesure en quelque sorte une « survaleur » pour l’actionnaire. Cette « survaleur » va au-delà de la « rentabilité financière » et demande, pour être obtenue, des gains de productivité tels que l’emploi et les dépenses sociales soient laminés. C’est typiquement la raison qui pousse la droite française depuis cinq ans à dynamiter le statut social des électriciens gaziers et à vouloir traiter les missions de service public comme un « particularisme » malsain pour la concurrence. La fusion entre Suez et GDF s’inscrit dans cet ordre d’idée. Loin de rechercher une quelconque « sécurité énergétique en Europe » (dixit Dominique de Villepin), le projet doit permettre à Suez d’offrir à ses actionnaires cette « survaleur » en prenant de GDF ses activités les plus rentables, charge à l’État, et donc aux contribuables, de financer ce qui resterait de services publics.

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