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Fanny Doumayrou | L’Humanité du 12,06,2008

« Des gens en détresse parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi »

vendredi 13 juin 2008 par Fanny Doumayrou
Chômage . Le projet de loi renforçant les sanctions sur les demandeurs d’emploi a été présenté hier au Conseil des ministres. Les syndicats dénoncent une stigmatisation des chômeurs.

« L’étau se resserre sur les chômeurs et sur les agents ANPE qui refusent de sanctionner », résume Vincent Strobel, militant CGT à l’ANPE, à propos du projet de loi sur l’« offre raisonnable d’emploi » (ORE) présenté hier en Conseil des ministres par la ministre de l’Économie, Christine Lagarde. Le texte, qui doit être débattu et adopté par le Parlement cet été, est intitulé « Droits et devoirs des demandeurs d’emploi », mais on y chercherait vainement la trace de nouveaux droits pour les chômeurs. Côté devoirs, le projet prévoit un contrôle et des sanctions renforcés, axés sur une nouvelle définition de l’offre d’emploi dite « raisonnable », qu’il ne serait donc plus légitime de refuser plus d’une fois. Au bout de trois mois de chômage, l’ORE correspondrait à un emploi rémunéré 95 % du salaire antérieur de la personne. Au bout de six mois, cette garantie chuterait à 85 %, et le lieu de travail devrait se situer à moins d’une heure ou de 30 kilomètres du domicile. Après un an de chômage, l’ORE serait simplement un emploi rémunéré au moins à hauteur de l’allocation chômage. Le chômeur pourrait refuser une ORE, au deuxième refus, il pourra être radié et perdre son allocation. Le temps de se réinscrire, il aura perdu au moins un mois d’allocation. Si les sanctions sont appliquées, elles pourront donc faire réaliser de substantielles économies au régime d’assurance-chômage (UNEDIC), mais aussi à l’État, qui verse le RMI et l’ASS.

un discours pour mettre la pression

L’objectif est donc économique, mais aussi idéologique, puisque ce projet porte l’idée que les chômeurs sont responsables de leur situation et qu’ils ne sortiront du chômage que par la contrainte. En présentant le projet ORE, les membres du gouvernement ne manquent jamais de souligner l’existence de « 500 000 offres d’emploi non pourvues ». Sous-entendu : les chômeurs pourraient retravailler, s’ils le voulaient. « Le postulat du demandeur d’emploi feignant qui se permet de refuser des offres ne correspond pas à la réalité, c’est scandaleux », proteste Sabine Landrevie, du SNU ANPE. « Dans les agences, on voit des gens en détresse parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. Un chômeur sur deux n’est pas indemnisé, et ceux qui ont une allocation touchent 800 euros en moyenne. Quand on vit avec 800 euros, on a envie de retrouver un travail, même mal payé. Depuis dix ans que je travaille à l’ANPE, je vois chaque jour des gens qui pleurent dans l’agence. La réalité, c’est que les créations d’emploi sont très faibles avec le nombre d’entreprises qui ferment ou licencient tous les jours. » La syndicaliste s’interroge sur les offres d’emploi non pourvues. « 300 000, 500 000, on a tout entendu, mais on aimerait savoir d’où sortent ces chiffres. Sur le site de l’ANPE, on n’est pas du tout dans cet ordre de grandeur, et la plupart des offres sont en CDD ou intérim. C’est simplement un discours pour mettre la pression et obliger les gens à prendre n’importe quel boulot précaire. » Une critique qui rejoint celle du collectif ACDC : « Aucun service statistique n’assume ce chiffre de 500 000 offres d’emploi non pourvues », a souligné mardi l’économiste Pierre Concialdi. D’après lui, la seule donnée fiable, fournie par Eurostat, fait état de 0,6 %, soit 150 000 emplois vacants en France.

« Bonnes pratiques de placement »

Le Code du travail prévoit déjà la radiation pour défaut de recherche d’emploi, et les possibilités de sanction ont été augmentées par la loi Borloo de 2005. Mais la réticence des agents ANPE a limité, jusqu’à présent, la mise en oeuvre réelle des suppressions d’allocations. Qu’en sera-t-il avec le nouveau dispositif ? « La direction risque de nous imposer des objectifs chiffrés de radiations, en mettant les agences en concurrence entre elles », pointe Vincent Strobel, de la CGT ANPE. « Tout dépendra de la pression de la hiérarchie », appuie Sabine Landrevie du SNU ANPE, qui craint aussi que la maîtrise des décisions n’« échappe » aux agents par le biais des logiciels. La mise en place au printemps d’un logiciel intitulé « Bonnes pratiques de placement » (BPP), qui impose à l’agent un déroulement et des questions lors de la rencontre avec le chômeur, inquiète les agents car elle normalise leur entretien et réduit leur marge de manoeuvre. « Les agents sont assez attachés à la notion de service public et de conseil au chômeur, ils estiment qu’ils ne sont pas là pour imposer des choses », estime Vincent Strobel de la CGT ANPE. Avec un outil comme BPP, les entretiens peuvent être menés par des personnes vite formées, n’ayant pas cette culture du conseil. Notamment par des agents ASSEDIC, qui devront changer de métier à l’occasion de la fusion avec l’ANPE. Et par les futurs recrutés de l’organisme fusionné, qui le seront sous statut privé.


Statistiques de l’emploi : les tripatouillages continuent

Casser le thermomètre, ou plutôt décaler les graduations, pour faire baisser la fièvre… Telle est la méthode choisie par le gouvernement en matière d’emploi et de pauvreté, d’après le collectif Autres chiffres du chômage (ACDC). Le collectif de chercheurs et militants a dénoncé mardi, lors d’une conférence de presse, une nouvelle série de modifications méthodologiques dans la production de statistiques officielles, qui permettent au gouvernement d’améliorer artificiellement le bilan de sa politique économique et sociale.

Ces innovations pour « adapter le thermomètre aux objectifs poursuivis » concernent d’abord le chômage, indicateur le plus sensible pour l’opinion publique. Depuis que Sarkozy, en septembre 2006, a fixé comme objectif le « plein emploi » avec un taux de chômage ramené à 5 %, ce taux a effectivement baissé de 2 points, passant de 9,8 % pour 2005 à 8 % pour 2007. Mais, d’après le collectif, cette baisse « est largement fictive » puisque l’INSEE a modifié le questionnaire de l’enquête emploi qui lui permet de calculer le taux de chômage. Auparavant, un chômeur inscrit à l’ANPE était automatiquement comptabilisé comme chômeur. Depuis un an, l’INSEE exige d’autres « actes positifs de recherche d’emploi » pour le considérer comme demandeur d’emploi. Selon ACDC, cette nouvelle définition du chômage a permis une diminution artificielle d’un point de taux de chômage, soit la moitié de la baisse affichée, l’autre étant due essentiellement à l’effet démographique des départs en retraite des baby-boomeurs.

Une autre manipulation concerne le taux de sous-emploi, visant les personnes à temps partiel souhaitant travailler plus. Entre la fin 2007 et le début 2008, le nombre de salariés en sous-emploi a chuté de 300 000, passant de 5,6 % à 4,4 % de la population active. Vague de passages à temps plein dans les entreprises ? Que nenni. L’INSEE a là aussi modifié son questionnaire. « Les enquêteurs ne demandent plus au salarié s’il souhaite travailler plus, mais s’il aurait souhaité travailler plus la semaine précédente. » Comme les salariés à temps partiel - des femmes pour la plupart - ont organisé leur vie personnelle, en premier lieu la garde des enfants, en fonction du temps partiel, cette nouvelle formulation de la question induit beaucoup plus de réponses négatives et fait chuter le taux de sous-emploi.

Enfin, le collectif a dénoncé l’indicateur de pauvreté « ancré dans le temps » proposé par Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté. Cette mesure de la pauvreté se fonderait sur un seuil de pauvreté donné en euros, qui ne serait pas réévalué chaque année en fonction de la progression des salaires et des prix. Il permettrait de faire disparaître d’un coup de baguette magique des centaines de milliers de pauvres chaque année. Si cette méthode avait été appliquée entre 2000 et 2012, on aurait réduit le nombre de pauvres de 3 millions…

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