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un article de Sonya FAURE paru dans Libération le 27 mars 2006

« Des travailleurs qualifiés et des jeunes »

lundi 27 mars 2006 par Sonya FAURE
Ettore Recchi, sociologue, a établi avec Pioneur le profil des migrants à l’intérieur de l’UE.

R esponsable du programme de recherche européen Pioneur sur la mobilité [1], l’Italien Ettore Recchi dresse, dans une étude publiée aujourd’hui, le profil des travailleurs migrants. Où il met en évidence l’apparition d’une identité européenne.

Qui sont les migrants européens aujourd’hui ?

Ils sont de deux sortes. Ce sont d’abord des travailleurs de plus en plus qualifiés dont près d’un tiers vient de la bourgeoisie. Parallèlement, on assiste à l’éclosion du « shopping migratoire » de la part d’Européens, souvent jeunes, qui vont travailler six mois à Londres, trois mois en Belgique l’année suivante... C’est une population qui circule, plus qu’elle ne s’installe. C’est un peu la version « professionnelle » du programme étudiant Erasmus.

Mais, faute de statistiques fiables puisqu’avec la libre circulation ils ne sont pas contraints de se faire enregistrer, dresser un profil type de ces nouveaux migrants est compliqué. On peut toutefois isoler deux types. D’un côté, des professionnels de la mobilité, les free movers, qui travaillent souvent en libéral et bougent pour affiner leurs compétences. Par exemple, des architectes ­ plus que des avocats, qui ont un savoir très spécialisé et national ­ qui veulent approfondir leur art dans d’autres pays changent systématiquement de résidence et s’affilient avec les maisons d’architecture de chaque Etat... De l’autre, des « expats », travailleurs de haut niveau ou de niveau moyen, cadres de grandes entreprises multinationales, à qui les employeurs ont demandé de partir. Sans forcément de promotion à la clé... Cette mobilité-là peut être vécue par les salariés comme un déplacement contraint, surtout par les plus âgés.

Les migrations plus « classiques » des pays pauvres vers les plus riches ont-elles disparu ?

Non, elles n’ont pas cessé. Même si elles ne sont plus exactement les mêmes que dans les années 50. Elles suivent souvent des réseaux nationaux à l’étranger : les Italiens du Sud profitent de la prospérité européenne grâce à des « niches » économiques : la gastronomie italienne ou les marchands de glace en Allemagne par exemple. De plus, si le Portugal ou la Pologne « produisent » toujours des migrants, ils accueillent à leur tour des travailleurs étrangers : les ouvriers portugais du bâtiment émigrent vers la Suisse ou l’Allemagne, et des ouvriers moldaves arrivent sur les chantiers de BTP portugais... Et, pour les femmes et les moins qualifiés, migrer est une affaire beaucoup plus risquée car ils subissent plus souvent que les autres une expérience de déclassement, même provisoire.

Cela touche notamment les travailleurs venus des nouveaux Etats membres...

Effectivement, les Polonais que nous avons questionnés parlent souvent de discriminations ­ ce qui est extrêmement rare chez les Européens de l’Ouest. Ils se sentent souvent « citoyens de seconde zone », finalement plus proches des immigrés extra-européens, africains ou asiatiques. Les qualifications des pays de l’Est ne sont pas toujours reconnues : des infirmières se retrouvent parfois dans des emplois précaires d’assistante à domicile. Mais ne tombons pas dans la caricature : les migrations des Européens de l’Est peuvent aussi relever du « shopping migratoire ». Des médecins polonais viennent par exemple travailler pour un week-end à Londres, pour repartir le dimanche soir à Varsovie...

Dans l’étude, vous notez par ailleurs que la mobilité renforce la citoyenneté européenne...

C’est vrai que les migrants ont une bien meilleure image de l’Europe. Notre étude montre que ces travailleurs mobiles sont plus attachés à l’Union européenne et à l’Europe politique. Normal, leur statut en dépend. Ils sont bien obligés de s’intéresser à l’assistance sociale européenne, à la portabilité des pensions, etc., autant d’éléments qui forgent une citoyenneté. Ils participent moins aux élections nationales que le reste des Européens, mais davantage aux élections européennes. Politiquement, ils revendiquent plus fréquemment une inclination à gauche et un attachement à l’antilibéralisme. En fin de compte, l’identité européenne, c’est bouger librement. Nous nous sommes aussi rendu compte que l’identité européenne qu’ils adoptent ne remplace pas l’identité nationale mais s’y ajoute. La moitié des gens rencontrés lors de notre étude revendiquent un attachement binational. Et plus l’attachement à son pays d’origine est fort, plus l’intégration à cette citoyenneté européenne fonctionne.

[1] Consultable sur www.labdp.ua.es/pioneur

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