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Régis Genté | Le Monde Diplomatique juin 2007

Du Caucase à l’Asie centrale, « grand jeu » autour du pétrole et du gaz

juin 2007 par RÉGIS GENTÉ
Le sommet de la mi-mai entre l’Union européenne et la Russie a notamment buté sur la coopération énergétique : la première, qui importe de la seconde le quart de sa consommation de pétrole et de gaz, s’inquiète de la montée en puissance de Moscou dans ce domaine. L’accord conclu, le 12 mai, par le président russe Vladimir Poutine avec ses homologues turkmène et kazakh confirme un renversement de tendance : longtemps placé sur la défensive par la politique de contournement des oléoducs et des gazoducs imposés par les grandes puissances, Moscou a repris l’offensive.

e nouveau « grand jeu » bat son plein. Avec, cette fois, au cœur des enjeux, le pétrole et le gaz. Mais la demande d’hydrocarbures n’explique pas à elle seule la bataille que se livrent les grandes puissances pour mettre la main sur les gisements des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale et du Caucase, qui ont échappé à l’emprise de Moscou avec la chute de l’URSS, en 1991. L’« or noir » et l’« or gris » représentent aussi le moyen d’une lutte d’influence pour le contrôle du centre du continent eurasien. Par majors pétrolières interposées, les oléoducs sont comme de longues cordes qui permettent aux grandes puissances d’amarrer à leur giron géostratégique les huit nouveaux Etats indépendants (NEI) de la région (1).

Au XIXe siècle, le « grand jeu », expression devenue légendaire avec Kim, le roman de Rudyard Kipling, désignait la lutte d’influence entre grandes puissances, par bien des aspects semblable à celle d’aujourd’hui. A l’époque, l’enjeu en était ce que l’on appelait alors « les Indes », le joyau de la couronne britannique convoité par la Russie impériale (2). Le combat dure un siècle et prend fin en 1907, lorsque Londres et Saint-Pétersbourg s’entendent sur le partage de leurs zones d’influence, avec la création d’un Etat tampon entre elles : l’Afghanistan (3). L’accord tiendra jusqu’en 1991. « Aujourd’hui, si les méthodes et les idées au nom desquelles les puissances agissent ont changé, si les acteurs ne sont pas les mêmes, le but ultime demeure. Il s’agit de coloniser, d’une façon ou d’une autre, l’Asie centrale afin de se neutraliser les uns les autres. Le gaz et le pétrole sont certes convoités pour eux-mêmes, mais aussi comme un moyen d’influence », explique M. Muratbek Imanaliev, un ancien diplomate kirghize (et autrefois soviétique), qui préside l’Institute for Public Policy à Bichkek (Kirghizstan).

Dès la chute de l’URSS, les NEI voient dans le pétrole un moyen de nourrir leur budget et de conforter leur indépendance vis-à-vis de Moscou. A la fin des années 1980, l’entreprise américaine Chevron lorgne sur le gisement de Tenguiz, un des plus gros du monde, situé dans l’ouest du Kazakhstan. Elle en acquiert 50 % en 1993. De l’autre côté de la Caspienne, le président azerbaïdjanais Gueïdar Aliev signe, en 1994, le « contrat du siècle » avec des sociétés pétrolières étrangères, pour l’exploitation du champ Gounechli-Chirag-Azeri.

La Russie ne décolère pas : le pétrole caspien lui échappe. Elle oppose alors à Bakou l’absence de statut juridique de la Caspienne, dont on ne sait si elle est mer ou lac. Moscou avait espéré que les choses se passeraient mieux avec M. Aliev qu’avec son prédécesseur, le premier président de l’Azerbaïdjan indépendant, le nationaliste antirusse Aboulfaz Eltchibey, renversé par un putsch en juin 1993, quelques jours avant de signer d’importants contrats avec des majors anglo-saxonnes. Fin connaisseur des rouages du système soviétique, M. Aliev, ex-général du KGB et ancien membre du Politburo, négocie en secret avec les pétroliers russes pour trouver un terrain d’entente avec Moscou : Lukoil obtient 10 % du consortium Gounechli-Chirag-Azeri. Est et Ouest commencent à s’arracher les gisements de la zone.

Dans les années 1990, pour justifier leur pénétration dans le bassin de la Caspienne, les Etats-Unis gonflent leurs estimations des réserves d’hydrocarbures que celui-ci contient. Ils parlent de 243 milliards de barils de pétrole. A peine moins que l’Arabie saoudite ! Retour à la raison : on estime aujourd’hui ces réserves à 50 milliards de barils de pétrole et 9 000 milliards de mètres cubes de gaz, soit 4 à 5 % des réserves mondiales. Si les Etats-Unis ont osé ce gros coup de bluff, c’est parce qu’ils « voulaient à tout prix construire le BTC [l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan]. Ils ont tout fait pour... Il s’agissait de prévenir l’extension de l’influence russe, de la rendre plus difficile. Je ne sais pas dans quelle mesure ils savaient qu’ils exagéraient », affirme Steve Levine, journaliste américain qui suit ces questions depuis le début des années 1990 (4).

Un temps bousculé par la présence militaire américaine et par la série de « révolutions colorées », Moscou se renforce sur ses marges

Ce jeu d’influences s’emballe. A la faveur de la « guerre contre le terrorisme » menée en Afghanistan, à la suite des attentats du 11-Septembre, les militaires américains mettent le pied en ex-URSS. Avec la bénédiction d’une Russie affaiblie. Washington installe des bases au Kirghizstan et en Ouzbékistan, en promettant d’en repartir sitôt la gangrène islamiste éradiquée. « Bush a utilisé cet engagement militaire massif en Asie centrale pour sceller la victoire de la guerre froide contre la Russie, contenir l’influence de la Chine et maintenir le nœud coulant autour de l’Iran », estime l’ancien correspondant de guerre Lutz Kleveman (5).

Washington joue aussi un rôle déterminant dans les « révolutions colorées » de Géorgie (2003), d’Ukraine (2004) et du Kirghizstan (2005), autant de graves revers pour Moscou (6). Affolés par ces renversements de pouvoir en série, certains autocrates de la région tournent le dos aux Etats-Unis et se rapprochent de la Russie ou de la Chine. Le jeu s’est en effet compliqué, au fur et à mesure que Pékin a fait son entrée dans les affaires de l’Asie centrale et que l’Europe, conséquence de la guerre du gaz russo-ukrainienne de janvier 2006, a mis un coup d’accélérateur à ses projets de captation de l’« or gris » caspien. Pétrole, sécurité, lutte d’influence et bataille idéologique : il faut jouer sur tous les tableaux à la fois pour tirer son épingle du « grand jeu ».

Au départ, la Russie avait un avantage certain dans ce bras de fer. En 1991, elle contrôle tous les oléoducs permettant aux NEI de transporter leurs hydrocarbures. Mais les apparatchiki devenus présidents s’escriment à ne pas mettre tous leurs œufs dans le panier russe. Une demi-douzaine d’oléoducs ne passant pas par le territoire du grand frère ont été construits depuis la chute de l’URSS : Moscou perd ainsi de son influence politique et économique.

L’exemple du Turkménistan est emblématique des relations de la Russie avec son ancien pré carré : 40 des 50 milliards de mètres cubes de gaz qu’il a produits en 2006 ont été vendus à Moscou. Faute de choix. Mis à part un petit gazoduc inauguré en 1997, qui le connecte à l’Iran, il ne dispose que du CAC-4, un gazoduc qui débouche en Russie. En avril 2003, le président russe Vladimir Poutine peut contraindre son homologue turkmène, Saparmourad Niazov (décédé fin 2006), à signer un contrat de vingt-cinq ans pour 80 milliards de mètres cubes par an vendus au prix dérisoire de 44 dollars par unité de mille mètres cubes. Bientôt, Achkhabad tente de revenir sur ces conditions et, à cette fin, interrompt ses livraisons. L’hiver 2005, Moscou se résigne à payer 65 dollars. Car le gaz turkmène lui est indispensable, notamment pour servir à bon marché la population russe. En septembre 2006, Gazprom va plus loin et signe un contrat avec Achkhabad par lequel, pour la période 2007-2009, il s’engage à payer 100 dollars. C’est que, cinq mois plus tôt, en avril, le défunt dictateur turkmène a signé avec le président chinois Hu Jintao un document au terme duquel le Turkménistan doit fournir à la Chine, pendant trente ans, 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an à compter de 2009, et y construire un gazoduc de 2 000 kilomètres. Voilà sans doute pourquoi Gazprom a été amené à relever ses tarifs.

Achkhabad veut-il faire monter les enchères ? De retour de sa première visite officielle à Moscou en tant que président, en avril dernier, M. Gourbangouly Berdymoukhammedov invite Chevron à prendre part au développement du secteur énergétique turkmène. Jamais son prédécesseur n’avait osé solliciter une major internationale. Par ailleurs, il ne dit pas « non » aux avances européennes de corridor transcaspien. Peut-être menace-t-il de faire entrer les Occidentaux dans son jeu pour que Gazprom accepte de payer plus – il facture en effet son gaz à plus de 250 dollars aux pays européens.

« La Russie veut montrer aux Turkmènes qu’elle est prête à faire beaucoup pour eux. Moscou espère les dissuader de traiter avec les Chinois et les Occidentaux, observe le journaliste russe Arkady Dubnov. La lutte que Moscou doit livrer contre le Turkménistan prouve que la Russie est loin d’être toute-puissante dans les anciennes républiques soviétiques, et que c’est le pragmatisme économique de M. Poutine et de son entourage qui prime à présent », conclut cet expert de la Communauté des Etats indépendants (CEI). Pragmatisme qui paie.

Le 12 mai dernier, au cours d’une visite d’une semaine en Asie centrale, M. Poutine signe avec ses homologues turkmène et kazakh un accord pour la restauration du gazoduc CAC-4 et la construction d’un autre oléoduc, destinés à acheminer le gaz du Turkménistan en Russie. C’est en urgence que le président russe s’est rendu à Turkmenbachi pour décrocher cet accord, alors qu’un sommet concurrent était organisé en même temps à Cracovie, en Pologne, où plusieurs pays situés aux marges de la Russie espéraient lancer des oléoducs hostiles. Le président kazakh a même dû renoncer à s’y rendre pour accueillir M. Poutine. Comment le Kremlin est-il parvenu à ses fins ? La Russie semble avoir des arguments qui font d’elle encore, et sans doute pour longtemps, la plus puissante des grandes puissances en Asie centrale. Pékin et Bruxelles ont de quoi s’inquiéter pour leurs projets d’approvisionnement en gaz centre-asiatique.

La méthode russe a l’inconvénient d’être souvent brutale. C’est ainsi que les Européens ont ressenti la crise du gaz de 2006 entre Moscou et Kiev (7). Le spectre de la rupture des approvisionnements a plané sur le Vieux Continent, qui importe un quart de son gaz de Russie. Toutefois, tempère Jérôme Guillet, auteur d’un rapport sur les guerres du gaz de 2006, ces crises sont « davantage le reflet des luttes qui se trament en coulisses entre de puissantes factions au sein du Kremlin ou en Ukraine qu’une utilisation délibérée de l’“arme énergétique” (8) ».

Premier producteur mondial de gaz, deuxième pour le pétrole, la Russie a recouvré son aisance financière et prend des initiatives stratégiques. Le 15 mars dernier, elle signait un accord avec la Bulgarie et la Grèce pour la construction de l’oléoduc Burgas-Alexandroupolis (BAP), concurrent du BTC et qui plus est le premier que l’Etat russe contrôle sur le territoire européen. De même, le brut coule désormais dans les 1 760 kilomètres du BTC, et le gaz dans le Bakou-Tbilissi-Erzurum (BTE). L’artère vitale de l’influence occidentale en ex-URSS est fonctionnelle. Elle produit ses premiers effets politiques.

Depuis cette année, la Géorgie paraît un peu moins dépendante du gaz russe, qui, il y a un an, était le seul qu’elle pouvait importer. Ainsi les augmentations spectaculaires du prix du gaz que les Russes lui ont imposées – en deux ans, il est passé de 55 dollars à 230 dollars – n’ont pas autant affecté l’économie géorgienne que Moscou l’escomptait. Les volumes fournis par le BTE, au titre des redevances, et par la Turquie, cédant à prix d’ami la part de gaz qui lui revient de ce même gazoduc, lui ont permis de composer un prix moyen acceptable (9).

Pis, pour Moscou : la tentative d’imposer à l’Azerbaïdjan une hausse des prix du même ordre, dans l’espoir qu’elle soit répercutée sur les livraisons à Tbilissi, a provoqué l’ire du président Ilham Aliev. « Cela prouve combien le BTC [comme le BTE] est certainement la plus grande victoire américaine en politique internationale de ces quinze dernières années. C’est une réussite en matière d’“endiguement” de la Russie et de soutien à l’indépendance des républiques du Caucase », estime Levine. Ces oléoducs offrent aux Etats-Unis et à l’Europe la possibilité de lancer deux projets pour diversifier leurs sources d’approvisionnement et pour attirer dans leur giron politique les NEI de la zone.

Le premier, le Kazakhstan Caspian Transportation System (KCTS), destiné à évacuer le pétrole du gisement de Kachagan, le plus gros découvert dans le monde depuis trente ans. Ce dernier doit entrer en production fin 2010, et les actionnaires du consortium qui l’exploite, formé de grandes majors occidentales (10), entendent transporter ses 1,2 à 1,5 million de barils par jour via un itinéraire sud-ouest traversant la Caspienne. Pas question que l’oléoduc passe sous la mer, en raison de l’opposition russe et iranienne : une flotte de tankers fera donc la navette entre le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan, où un nouveau terminal pétrolier connectera le « système » au BTC. Lequel, grâce à quelques stations de pompage supplémentaires et à l’emploi de produits dynamisant le passage de l’huile dans les tubes, devrait voir sa capacité augmenter de 1 à 1,8 million de barils par jour.

Le second projet, qui concerne l’« or gris », est encore balbutiant : il s’agit du « corridor transcaspien » appelé à fournir l’Europe en gaz kazakh et turkmène. « Nous parlons de “corridor” et non de “gazoduc”, précise M. Faouzi Bensara, conseiller énergie à la Commission européenne. Nous proposons de réfléchir à des solutions technologiques alternatives, comme encourager des investissements pour produire du gaz naturel liquéfié au Turkménistan, par exemple, lequel pourrait être ensuite transporté par bateau à Bakou. » L’Union européenne ne se veut pas acteur du « grand jeu », précise le haut fonctionnaire : « Elle est seulement guidée par sa demande. Bientôt, nous aurons besoin de 120 à 150 milliards de mètres cubes de gaz par an. Notre but est de trouver ces volumes supplémentaires et de diversifier nos sources d’approvisionnement. C’est tout. Les solutions que nous allons trouver seront complémentaires de celles qui existent déjà. »

En revanche, un autre grand pipeline stratégique encouragé par Washington a peu de chances de voir le jour : il s’agit du Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI), ce fameux gazoduc que les Etats-Unis, avec la société pétrolière américaine Unocal, envisageaient de construire avec les talibans dans la seconde moitié des années 1990. « Ce projet comporte trop d’inconvénients, en termes de sécurité, avec le retour des talibans en Afghanistan. Par ailleurs, beaucoup d’experts estiment que les réserves du Turkménistan n’ont pas été correctement évaluées », estime le professeur Ajay Kumar Patnaik, spécialiste de la Russie et de l’Asie centrale à l’université Jawaharlal Nehru, à New Delhi.

Si Washington défendait le TAPI, c’était à la fois pour isoler l’Iran et pour affaiblir la Russie en Asie centrale. Désormais, les Etats-Unis entendent aussi intégrer l’Afghanistan à son voisinage tout en lui fournissant de quoi chauffer ses populations et relancer son économie, gages de sa stabilité. Dans ce but, le département d’Etat américain, en 2005, a réorganisé sa division Asie du Sud pour la fondre avec celle de l’Asie centrale, afin de favoriser les relations à tous les niveaux dans cette aire désignée comme la « Grande Asie centrale ».

L’énergie constitue un des vecteurs essentiels des relations internes à la zone. D’où un certain nombre de projets de stations hydroélectriques, au Tadjikistan par exemple, destinés à alimenter le Nord afghan. Mais le concept général ne fait pas vraiment recette. New Delhi, notamment, se sent loin de l’Asie centrale et hésite à être partie prenante du TAPI. Le projet de gazoduc Iran-Pakistan-Inde (IPI), proposé par Téhéran, la séduit plus, bien que l’Iran-Libya Sanctions Act (ILSA) américain – au moyen duquel Washington punit toute entreprise qui investirait dans le pétrole ou le gaz de ces pays – l’empêche de franchir le pas.

« L’Iran est le grand perdant du nouveau “grand jeu”. Non seulement les oléoducs contournent son territoire, mais personne ne peut investir en Iran, constate M. Mohammed Reza-Djalili, spécialiste iranien des relations internationales de l’Asie centrale. Or, c’est bien d’investissements que le pays manque. Ses installations datent des années 1970, ce qui l’oblige à importer 40 % de son essence ; il n’a pas pu explorer sa portion de la Caspienne et il sous-exploite son énorme potentiel gazier. » Il est d’ailleurs paradoxal que le « grand jeu » exclue Téhéran, alors que les producteurs d’hydrocarbures en Asie centrale rêvent d’une route sud : « Elle peut être plus économique et assez simple techniquement, explique M. Arnaud Breuillac, directeur Europe centrale et Asie continentale chez Total. Nous sommes dans une logique de diversification de nos voies d’exportation. Dans ce cadre, nous avons pris une option sur la route sud, d’autant que la région de consommation la plus proche de la Caspienne est le nord de l’Iran. »

C’est pourquoi le rapprochement avec l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) (11) représente dans ce contexte, selon M. Reza-Djalili, « une bouée de sauvetage de la politique de l’Iran en Asie centrale. Par ce biais, Téhéran peut tisser des liens avec l’Asie, notamment la Chine, et être plus fort dans son bras de fer avec les Etats-Unis ».

De son côté, la Chine poursuit – explique M. Thierry Kellner, spécialiste de la Chine et de l’Asie centrale – trois objectifs dans ce « grand jeu » : « Sa sécurité, notamment dans la province turcophone du Xinjiang, qui borde l’Asie centrale ; la coopération avec ses voisins afin d’empêcher qu’une autre grande puissance devienne trop importante dans l’espace centre-asiatique ; et enfin son approvisionnement énergétique. » Les nombreux achats d’actifs pétroliers de Pékin en Asie centrale, depuis quelques années, ont fait couler beaucoup d’encre. En décembre 2005, la Chine inaugurait même un oléoduc reliant Atassou, au Kazakhstan, à Alachankou, dans le Xinjiang. « Le premier contrat pétrolier que Pékin a signé en Asie centrale date de 1997, fait observer M. Kellner. La Chine travaille sur le long terme. Elle a su établir des bases solides en Asie centrale, et cela paie aujourd’hui. »

Cette frénésie d’achats ne répond pas seulement au besoin en hydrocarbures d’un pays qui croît de 10 % par an. Pour M. Kellner, elle reflète également sa vision géopolitique : « La Chine ne voit pas les choses en termes de marché, bien que l’offre et la demande de pétrole soient mondialisées. Pour assurer sa sécurité énergétique, elle s’offre des gisements et des oléoducs qui l’approvisionnent directement, mais lui coûtent très cher. Alors que l’essentiel, c’est qu’offre et demande s’équilibrent au niveau mondial pour maintenir les prix. Pékin, dans son propre intérêt, devrait plutôt contribuer à cet équilibre sans forcément penser à ses approvisionnements directs. »

Les nouveaux Etats exploitent la concurrence entre les grandes puissances pour conforter leur indépendance économique et politique

Investir en Asie centrale constitue aussi, pour les Chinois, une façon de s’immiscer dans les affaires de la région – pour, disent-ils, contribuer à sa sécurité. Pékin s’engage dans l’OCS pour fédérer les Etats membres autour de thèmes qui lui sont chers, comme la lutte contre le terrorisme ou la coopération économique et énergétique. De surcroît, l’organisation forme un bloc susceptible de se solidariser fortement en cas de déstabilisation de la zone ou si les Etats-Unis y gagnent en influence au point de menacer les pouvoirs en place. La vague de « révolutions colorées » dans l’espace ex-soviétique depuis 2003 l’a ainsi conduite à prendre plus nettement position contre Washington. En juillet 2005, par exemple, ses six membres soutenaient Tachkent dans son exigence de fermer la base militaire aérienne américaine de Karshi-Khanabad, ouverte dans le cadre de l’opération en Afghanistan. De fait, il n’y a plus de GI sur le sol ouzbek.

En réalité, le « grand jeu » fait l’affaire des républiques d’Asie centrale et du Caucase, qui misent sur la concurrence, entre les grandes puissances. Elles y gagnent un peu en indépendance, dans la mesure où elles peuvent dire « non » à telle ou telle pour se tourner vers une autre grande capitale. Ce qui revient souvent à surtout choisir sa dépendance. Ainsi, pendant que le Kazakhstan ouvre son économie au monde, l’Ouzbékistan la referme ; et, tandis que la Géorgie joue à fond la carte américaine, le Turkménistan garde une profonde méfiance à l’égard de Washington. Par-delà ces différences, le « grand jeu » leur permet d’être moins contraintes de suivre la voie imposée par une des puissances dominantes. Si, par exemple, le discours démocratique de l’Occident nuit aux intérêts des dirigeants centre-asiatiques ou caucasiens, ils peuvent toujours lui tourner le dos, Pékin ou Moscou n’étant guère exigeants en la matière...

A vrai dire, Washington ou Bruxelles ne le sont pas toujours non plus. Les impératifs stratégiques les conduisent souvent à reléguer les droits de la personne au second plan, ce qui décrédibilise considérablement les valeurs dites « occidentales », dans lesquelles les pouvoirs de la région ne voient qu’une arme idéologique. Depuis 2003, pour faire taire les critiques, leurs dirigeants rodent, mois après mois, un discours sur leur propre façon, « orientale », de construire chez eux la démocratie. En attendant, la corruption règne dans le « grand jeu » : le pactole du pétrole et du gaz, pourtant richesses nationales, échappe pour l’essentiel au contrôle démocratique des habitants de ces pays.

(1) Lire Vicken Cheterian, « “Grand jeu” pétrolier en Transcaucasie » et « L’Asie centrale, base arrière américaine », Le Monde diplomatique, respectivement octobre 1997 et février 2003.

(2) On doit la théorie du heartland au Britannique Halford John Mackinder (1861-1947). Ce père de la géopolitique contemporaine conçoit la planète comme un ensemble tournant autour du continent eurasien, le heartland. Pour dominer le monde, il faut dominer ce « pivot géographique du monde ». Mackinder considérait que la Russie, maître du heartland de par sa position géographique, avait une supériorité stratégique sur la Grande-Bretagne, puissance maritime.

(3) Sur le « grand jeu », cf. Peter Hopkirk, The Great Game, On Secret Service in Central Asia, Oxford University Press, New York, 1991. Pour un résumé concis, cf. Boris Eisenbaum, Guerres en Asie centrale. Luttes d’influences, pétrole, islamisme et mafias, 1850-2004, Grasset, Paris, 2005.

(4) Il publiera en octobre prochain un livre intitulé The Oil and the Glory : The Pursuit of Empire and Fortune on the Caspian Sea, Random House, New York, 2007.

(5) « Oil and the new “Great Game” », The Nation, New York, 16 février 2004.

(6) Lire Vicken Cheterian, « Révolutions en trompe-l’œil à l’Est », Le Monde diplomatique, octobre 2005.

(7) Lire Vicken Cheterian, « La “révolution orange” perd ses couleurs », Le Monde diplomatique, septembre 2006.

(8) Jérôme Guillet, « Gazprom, partenaire prévisible : relire les crises énergétiques Russie-Ukraine et Russie-Belarus », Russie. NEI. Visions, n° 18, IFRI, mars 2007. Pour une vision opposée, cf. Christophe-Alexandre Paillard, « Gazprom : mode d’emploi pour un suicide énergétique », Russie. NEI. Visions, n° 17, IFRI, mars 2007.

(9) Cf. « La Géorgie tente de réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie », Bulletin de l’industrie pétrolière, Paris, 8 février 2007.

(10) Les actionnaires d’Agip KCO sont Eni (18,52 %), ExxonMobil (18,52 %), Shell (18,52 %), Total (18,52 %), ConocoPhillips (9,26 %), la société nationale pétrolière kazakhe KazMunayGas (8,33 %), Inpex (8,33 %).

(11) L’OCS a été créée en 1996 sous le nom de « groupe de Shanghaï ». Elle comprend aujourd’hui six Etats membres (Chine, Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Russie, Tadjikistan) et quatre observateurs (Inde, Iran, Mongolie, Pakistan). Ce dernier statut a été refusé aux Etats-Unis.

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