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Jean-Michel Bezat - Le Monde du 21.09.2010

EDF impose un réveil brutal aux consommateurs d’électricité

mardi 21 septembre 2010 par Jean-Michel Bezat

Pierre Gadonneix, PDG d’EDF entre 2004 et 2009, a probablement eu tort d’avoir raison trop tôt. Il y a un an, il jugeait nécessaire une augmentation de 20 % sur trois ans des tarifs de l’électricité pour financer les investissements du groupe en France - ce qui lui avait valu de ne pas être reconduit à son poste. La hausse que le gouvernement vient de décider (+ 3,4 % en moyenne en 2010) est certes inférieure (Le Monde du 19 août), mais si elle est répétée sur plusieurs années, comme les dirigeants d’EDF le prônent sans le clamer sur les toits, on ne sera pas loin du compte.

"Nous vous devons plus que la lumière", claironne EDF dans un de ses slogans publicitaires. La transparence sur les tarifs, par exemple ? Ou la clarté sur le mécanisme de fixation des prix ? Depuis vingt ans, les Français s’étaient habitués à avoir une électricité bon marché grâce aux centrales nucléaires que les contribuables-abonnés à EDF avaient financées dans les années 1970-1980. Si EDF avait répercuté l’inflation dans les prix depuis les années 1990, le kilowattheure serait 40 % plus cher, expliquent ses dirigeants. Il est aujourd’hui le moins cher des grands pays européens.

Les prix ? Le choix d’un quasi- "tout-nucléaire" pour assurer la production électrique ? Tout cela est resté affaire d’initiés. Le réveil est un peu brutal. "EDF a amorti le coût d’investissement du parc nucléaire historique dans ses tarifs et souhaite maintenant remonter ses prix pour justifier de travaux de maintenance et de la nécessité du réinvestissement dans des capacités de production nouvelles, analyse Pascal Perri dans EDF : les dessous du scandale (éd. Jean-Claude Lattès, 155 p., 11 €). Ce n’est pas conforme aux règles prudentielles en matière de gestion de l’investissement." L’entreprise peut encore, selon lui, restituer une partie de sa rente nucléaire à ses clients.

Il faut certes investir pour moderniser les réacteurs vieillissants et un réseau de distribution vétuste : le taux de disponibilité des premiers est tombé très bas (78 % en 2009), amputant la rentabilité d’EDF ; le second est devenu fragile, comme l’illustrent les coupures intervenues cet été à Paris. Pourquoi ne pas avoir lissé l’effort financier sur plusieurs décennies ?

Concurrence ou pas, l’électricité sera de plus en plus chère. Mais quel en est le juste prix - sujet sur lequel les spécialistes de l’énergie et de la concurrence s’écharpent allègrement ? Sûrement pas celui qui serait calculé sur le coût marginal (le plus élevé) du courant produit par une centrale au gaz mobilisée en période de pic de consommation, comme certains le défendent. Sans aller jusque-là, EDF estime que le prix du mégawattheure passera de 34 euros à 46 euros pour les nouveaux réacteurs nucléaires. Sous couvert de besoins d’investissements, le groupe est désormais accusé de conforter sa santé financière sur le dos de ses 30 millions de clients français.

RATTRAPER LE RETARD

Certains analystes et les syndicats, la puissante CGT d’EDF en tête, jugent que la récente politique d’expansion du groupe public dans le nucléaire au Royaume-Uni (rachat de British Energy) et aux Etats-Unis (50 % de Constellation Energy) - deux opérations qui ont mobilisé près de 20 milliards d’euros - s’est faite au détriment de la modernisation du système électrique hexagonal. EDF a commencé à rattraper le retard en y injectant 20 milliards d’euros en 2008-2010.

Mais la croissance externe est aussi un moyen d’exporter le made in France nucléaire (EDF, Areva, Alstom...). Le groupe public a la puissance financière pour mener de front un développement de ses infrastructures dans l’Hexagone, la première de ses missions, et une internationalisation maîtrisée. La France dispose des deux premiers électriciens mondiaux par la puissance installée : EDF est en passe d’être rattrapé par GDF Suez, qui vient de prendre 70 % du britannique International Power.

Le contexte a radicalement changé ces dernières années. D’importantes transformations se liront tôt ou tard sur la facture des consommateurs : l’ouverture du marché européen, qui a tendance à tirer les prix français vers le haut, notamment en raison d’interconnexions avec l’Allemagne, où les prix sont les plus élevés d’Europe ; l’arrivée de concurrents, encore très bridés, pour l’opérateur historique EDF. Mais la révolution viendra surtout des avancées technologiques symbolisées par les réseaux intelligents (smart grids).

L’énergie est un poste de dépenses contraint. Sa part dans le budget des ménages s’accroît quand on descend dans l’échelle des revenus. La hausse des prix pourra néanmoins être en partie compensée par un meilleur usage de l’électricité. Les compteurs intelligents, qui permettent de suivre la consommation en temps réel, les aideront à passer du statut de client aveugle à celui de consommateur avisé.

Après des années d’atermoiements, ERDF a prévu l’installation progressive de 35 millions de ces compteurs pour un coût (répercuté sur l’abonné) estimé à 4 milliards d’euros. Une étude de Capgemini a évalué l’intérêt du développement de tels compteurs dans l’Europe des Quinze. Résultat en 2020 : une économie équivalente à la consommation des ménages allemands et espagnols. Et 100 millions de tonnes de CO2 en moins dans l’atmosphère.


EDF accusé de priver les plus pauvres du tarif social

C’est une accusation dont EDF se serait bien passé. Le fournisseur d’énergie aurait privé les plus défavorisés du tarif social, affirme Le Parisien/Aujourd’hui en France. Le tarif de première nécessité (TPN) institué au 1er janvier 2005 permet aux personnes en difficulté titulaires de la couverture médicale universelle complémentaire (CMUC) de bénéficier d’une réduction de 30 % à 50 % sur une partie de leur facture d’électricité.

Le Parisien/Aujourd’hui en France cite une recommandation publiée le 30 août par Denis Merville, le médiateur national de l’énergie qui reproche à EDF à d’avoir refusé d’accorder le tarif social de l’électricité aux consommateurs les plus démunis.

Le quotidien relève que "sur les quelque 3 millions de titulaires de la CMUC, seuls 20 % ont obtenu le tarif social de l’électricité". Et d’ajouter que "le nombre de bénéficiaires est en chute libre, il est passé de 940 000, fin 2009, à 650 000 à la mi-2010". "Les ayants droit ont de moins en moins tendance à entreprendre les démarches", reconnaît EDF, cité par le quotidien. Déjà, début août, UFC-Que Choisir tirait le signal d’alarme sur le sujet. "Aujourd’hui seuls 31 % des ayant-droits en bénéficient car il est peu connu et le système pour l’obtenir et le conserver est un vrai parcours du combattant."

Les services du médiateur de l’énergie saisi par des plaintes d’usagers, explique l’inefficacité du dispositif. Selon l’article 2 du décret de 2004, le calcul du montant du TPN devait se faire sur la base d’un abonnement simple ou heures creuses et pleines et d’une puissance maximale de 9 kVa. Le Parisien indique "qu’EDF a interprété le décret de telle façon qu’il a décidé d’exclure du TPN les usagers ayant souscrit un abonnement plus cher de type Tempo ou d’une puissance supérieure à 9 kilovoltampère [kVa]". Ce qui a entraîné l’intervention du médiateur : "Le médiateur rappelle à tous les fournisseurs d’électricité en mesure de proposer le tarif de première Nécessité que l’option tarifaire et la puissance souscrite ne sont pas des conditions d’éligibilité au TPN."

EDF reconnaît ainsi avoir privé 6 000 foyers par an depuis 5 ans, soit 30 000 ayants droit du tarif social. Dans sa réponse au médiateur, EDF fait son mea-culpa et promet de rectifier au plus vite les choses. Le Parisien qui cite les prévisions de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), estime que le TPN aurait dû être attribué à 950 000 personnes en 2010 et représenter une dépense de 73,4 millions d’euros dans les comptes d’EDF, en hausse de près de 30 % en deux ans, dépense que le fournisseur d’énergie aurait voulu réduire.

EDF explique que "le TPN a été lancé pour la très grande majorité des clients vulnérables qui souscrivent à 99 % d’une puissance comprise entre 3 et 9 kVA" et ajoute qu’il se pliera "à la recommandation du médiateur (...) en élargissant le TPN aux clients bénéficiant de la CMUC, même s’ils ont souscrit à un abonnement d’une puissance supérieure à 9 kVA". Le Parisien souligne qu’EDF n’est autorisé à garder les fichiers des demandeurs que pendant un an et que seul "6 000 d’entre eux environ seront donc indemnisés sous forme d’un geste commercial".

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