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Jean-Pierre Tuquoi , Laurence Caramel, Laetitia Clavreul, Hervé Kempf , Philippe Bolopion | Le Monde le 13.04.08.

Emeutes de la faim : un défi inédit pour l’ONU

lundi 14 avril 2008 par Hervé Kempf, Jean-Pierre Tuquoi, Laetitia Clavreul, Philippe Bolopion, Laurence Caramel
Confrontée à la flambée mondiale du coût de la nourriture, l’ONU se prépare au pire. "Une des inquiétudes majeures est la possibilité que l’ensemble du système d’aide alimentaire d’urgence soit incapable de faire face", prévient une note interne de l’ONU dont Le Monde a obtenu une copie. Elle recommande la mise sur pied de "plans d’urgence spécifiques pour répondre aux besoins des populations urbaines", jusque-là peu touchées par la malnutrition.

D’après ce document de travail, la hausse des prix, qui pourrait se révéler non pas passagère mais "structurelle", risque de plonger dans l’"insécurité alimentaire" des millions de personnes. Et la communauté humanitaire manquera de moyens et d’expertise pour leur porter secours.

Selon le "mémo" de neuf pages produit par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), l’ONU devra répondre aux besoins de "nouveaux groupes de population" à un moment où il y aura "moins de nourriture à distribuer". Pour cause d’augmentation des prix des aliments et de l’énergie, les agences humanitaires reçoivent moins de dons en nature et doivent dépenser plus pour acheter de la nourriture et la distribuer.

Parmi les défis qui attendent l’ONU et qui ne doivent pas être sous-estimés, figure aussi le durcissement de crises locales causé par des "émeutes de la faim", comme celles qui ont secoué l’Egypte, la Mauritanie, le Mexique, le Maroc, la Bolivie, le Pakistan, l’Indonésie, la Malaisie...

Ces troubles pourraient imposer "des interventions humanitaires hautement délicates" notamment en termes "de ciblage et de distribution", dans des périodes d’agitation et d’instabilité.

La réflexion onusienne s’appuie notamment sur des données du Fonds international de développement agricole (FIDA), une agence de l’ONU selon laquelle, pour chaque augmentation de 1 % du prix des denrées de base, 16 millions de personnes supplémentaires sont plongées dans l’insécurité alimentaire. Cela "signifie que 1,2 milliard d’êtres humains pourraient avoir chroniquement faim d’ici à 2025 ; 600 millions de plus que précédemment anticipé", prévient le document. Parmi les pays en première ligne : l’Erythrée, la Sierra Leone, Madagascar, Haïti, la Géorgie, le Burundi ou le Zimbabwe.

Selon cette analyse, bien que la flambée des prix alimentaires soit en partie due à des facteurs temporaires, la concomitance de "prix records de la nourriture" et de "productions agricoles record" est "une indication forte" que les prix resteront durablement élevés. D’autant plus que les facteurs de long terme, tels que l’augmentation de la population mondiale, la richesse croissante de pays tels que l’Inde, la Chine ou le Brésil (où l’on consomme plus de viande, et donc de grains pour le bétail), ainsi que la pénurie des ressources naturelles suggèrent "la possibilité d’un changement structurel, plutôt que simplement cyclique".

Bien que les groupes les plus vulnérables se trouvent traditionnellement dans des zones rurales, la nouvelle crise risque, selon l’OCHA, "d’avoir un impact important sur les pauvres en milieu urbain".

Le phénomène a commencé au Pakistan, où plus d’un tiers des 56 millions de citadins sont considérés comme vivant dans une situation "d’insécurité alimentaire". Selon la note, le défi, pour les organisations d’aide alimentaire, sera de s’adapter à "la nature mouvante des mécanismes de débrouille en milieu urbain", alors qu’elles n’ont qu’une "expérience limitée" dans cet environnement.

Pour faire face, l’ONU devra aussi, selon l’étude de l’OCHA, envisager "des interventions alternatives", telles que la distribution d’argent liquide, de bons alimentaires, ou la mise en place de "filets de secours sociaux".

Le déblocage de fonds d’urgence pour l’achat de bétail, de semences ou d’outils agricoles pourrait aussi se révéler indispensable. Mais les Nations unies disposent d’une expertise toute relative dans ces domaines, ce qui est, selon la note, une "source de vulnérabilité majeure".

Jusqu’à présent, les modèles d’analyse de l’ONU se sont rarement appliqués à "des situations où il y a de la nourriture, mais où les gens n’ont pas de quoi se la payer", relève le document. Le bureau de la coordination de l’aide humanitaire envisage donc d’encourager l’étude des effets du fonctionnement des marchés mondiaux sur la malnutrition.

L’ONU pourrait par ailleurs aider les gouvernements touchés à trouver "les bonnes réponses". Cela pourrait passer par l’adoption d’une posture claire sur la question de la reconversion de terres agricoles pour produire des biocarburants. Cette tendance nouvelle a été qualifiée de "crime contre l’humanité", en octobre 2007, par Jean Ziegler, alors rapporteur des Nations unies sur le droit à l’alimentation, mais ni l’ONU ni ses agences humanitaires ou environnementales n’ont adopté de position définitive sur la question.


La production agricole augmente, mais moins vite que la demande

Si rien n’est fait, les émeutes liées à la flambée des prix alimentaires vont s’étendre dans le monde. "La vérité, c’est que, déjà, des gens meurent dans ces émeutes (...) Mais ils ne se laisseront pas mourir sans rien faire. Ils réagiront", a prévenu, vendredi 11 avril à Rome, le directeur général de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Jacques Diouf.

De fait, confrontés à la flambée des cours (ceux du blé et du riz ont doublé en une année), les réactions violentes se multiplient et menacent la stabilité de dizaines de régimes par ailleurs souvent contestés, en particulier en Afrique. Des troubles ont éclaté récemment à Haïti, au Cameroun, au Mexique... La liste des pays touchés est longue. La FAO a recensé une trentaine de pays pour lesquels la hausse des prix alimentaires est dramatique. Sur ce total, près d’un pays sur trois est confronté à des problèmes politiques (guerre civile, insécurité générale).

Les raisons de la crise. La production de céréales a augmenté en 2007 malgré des conditions climatiques défavorables, et elle augmentera encore cette année de 2,6 %, selon les prévisions de la FAO. Celle de blé atteindra même un chiffre record en 2008. La crise actuelle ne vient pas d’une diminution de l’offre, mais d’une croissance de la demande plus forte que prévue. Les stocks de céréales ne peuvent pas se reconstituer. Ils sont à leur plus bas niveau depuis un quart de siècle.

La spéculation internationale avive les tensions tout comme la hausse des prix du pétrole qui pèse sur les coûts du transport. Résultat, en une année, la facture céréalière des pays importateurs a crû de 56 %.

Les experts savaient que la croissance démographique mondiale allait entraîner une hausse de la demande. En revanche, ils n’ont pas bien anticipé l’ampleur et la rapidité des changements des habitudes alimentaires. "Le plus surprenant, c’est l’explosion de la demande des pays émergents comme la Chine et l’Inde. Elle se rapproche des standards internationaux avec une consommation de viande et de lait en hausse", explique le secrétaire général du Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes (Ciheam), Bertrand Hervieu. Cette demande supplémentaire accroît, elle aussi, les besoins en céréales destinés à nourrir le bétail.

Pour se prémunir contre les risques de pénurie, les pays importateurs négocient directement des accords bilatéraux. La Libye est sur le point d’en conclure un avec l’Ukraine qui lui garantira que 100 000 hectares seront réservés à produire des céréales destinées à Tripoli. L’Inde, qui souffre d’un déficit céréalier depuis deux ans, en négocie un avec le Kazakhstan. Celui signé entre L’Egype et la Syrie est d’un type différent : en échange de riz égyptien, Damas fournira du blé au Caire.

La concurrence des agrocarburants. Le Programme alimentaire mondial (PAM) dénonce régulièrement le rôle des agrocarburants dont le développement se fait, dans certains pays, au détriment des cultures à vocation alimentaire ou fourragère. Pas moins de 100 millions de tonnes de céréales sont utilisées chaque année pour la fabrication d’éthanol ou de bio-diesel. Aux Etats-Unis, le cours du maïs évolue de plus en plus comme celui du pétrole brut.

Pour faire face à l’augmentation des cours du pétrole - et à l’épuisement des gisements -, les pays en développement sont de plus en plus nombreux à tabler sur la production d’agrocarburants. Même le Sénégal s’est lancé dans la course alors qu’il connaît un déficit alimentaire chronique. Les Philippines, théâtre récent d’émeutes de la faim, se sont fixées pour objectif d’intégrer 5 % d’éthanol à l’essence ordinaire en 2009. Ce qui suppose d’étendre les surfaces de canne à sucre dédiées à cet usage.

Le pari fait sur les agrocarburants est ainsi remis en question à l’aune de la sécurité alimentaire. Les industriels de la filière promettent une seconde génération d’agrocarburants produits à partir de plantes entières qui ne concurrenceraient plus directement les cultures alimentaires. Mais elle ne verra pas le jour, à dimension industrielle, avant une dizaine d’années.

Les OGM, une réponse à la crise alimentaire ? A court terme, les organismes génétiquement modifiés (OGM) ne peuvent pas aider à résoudre la crise alimentaire. Les cultures en sont en effet concentrées aux Etats-Unis, au Canada, au Brésil et en Argentine, et il s’agit essentiellement de soja et de maïs destinés à l’alimentation animale. Les firmes promouvant les OGM n’ont pas cherché à développer des variétés adaptées aux pays tropicaux affectés par l’insécurité alimentaire. Ils ne constituent pas pour elles des marchés intéressants.

A moyen terme, l’utilité des OGM est incertaine. Ils relèvent d’un système d’agriculture industrielle qui nécessite des investissements hors de portée des petits paysans. La productivité de ces agriculteurs pourrait augmenter si leur accès aux marchés était facilité et s’ils disposaient de davantage d’outils et d’engrais.

Des politiques agricoles tournées vers le soutien aux petits paysans sont aujourd’hui jugées plus prioritaires que la résolution de problèmes techniques. Enfin, si l’importance du progrès agronomique est évidente sur le long terme, les experts rappellent qu’ils ne se limitent pas aux OGM. D’autres biotechnologies ont un rôle essentiel à jouer tandis que l’agroécologie est un domaine de recherche en plein essor.


LES PAYS LES PLUS TOUCHÉS

La FAO a dressé une liste des pays affectés par les pénuries de denrées alimentaires.

Afrique : Burundi, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Erythrée, Ethiopie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Kenya, Lesotho, Liberia, Mauritanie,Ouganda, République démocratique du Congo, République du Congo,Sierra Leone, Somalie, Soudan, Swaziland, Tchad et Zimbabwe.

Asie : Afghanistan, Bangladesh, Corée du Nord, Indonésie, Irak, Népal, Pakistan, Sri Lanka et Timor-Oriental.

Amérique latine : Bolivie, Haïti, Nicaragua et République dominicaine.

Europe : Moldavie et Tchétchénie (Fédération de Russie).

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