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PASCALE MARIANI et ROMÉO LANGLOIS | Le Figaro le 2 mars 2007

En Bolivie, l’appétit de la Chine a réveillé les mines de Potosi

vendredi 2 mars 2007 par PASCALE MARIANI, ROMÉO LANGLOIS
Exploité depuis cinq siècles, le Cerro Rico renaît depuis que la croissance mondiale fait flamber le cours des matières premières.

Le FRACAS de la dynamite a ébranlé de bonne heure les hauteurs de Potosi. Les explosions soulèvent des nuages de terre rouge sur les versants torturés du Cerro Rico, la Montagne Riche, qui domine la ville. Des colonnes d’hommes et de femmes costumés descendent des mines en minces processions. Les statues de la Vierge et les Tata Ckaccha, les Christs protecteurs des mineurs, tanguent sur des brancards en tête de cortège. La multitude conflue au pied du Cerro Rico, le formidable gisement d’argent qui fit de Potosi, sur les hauts plateaux lunaires du Sud bolivien, l’un des joyaux du Nouveau Monde. Des diables andins dansent d’un pas saccadé. Des conquistadors espagnols ajustent leurs casques de cuir. Un homme-condor enfile les ailes d’un vrai condor. Le carnaval des mineurs marche sur la ville coloniale.

C’est, de l’avis général, le plus beau défilé de ces dernières années. « Les costumes sont coûteux, finement taillés, et les coopératives minières ont fait venir les meilleures fanfares du pays », se réjouit un mineur au casque saupoudré de confettis. Il faut dire que Potosi sort tout juste d’une époque difficile. Dernièrement, la reprise de la croissance mondiale et l’explosion de la demande chinoise ont fait s’envoler les cours des métaux extraits du Cerro Rico : l’argent, le zinc, l’étain et le plomb. Depuis, Potosi renaît.

Sur l’avenue du Mineur, qui unit la montagne à la ville, une foule éméchée célèbre ce nouveau souffle inespéré. Les Tata Ckaccha, crucifix bardés de serpentins, sont couverts de feuilles de coca. Des grands-mères aymaras aux dents cerclées d’or versent des coupes de bière au pied des Vierges en signe de gratitude.

« Bientôt cinq siècles que l’on creuse, et cette montagne est toujours là », médite Xénon Oxachoque, ancien mineur reconverti dans le tourisme. La montagne pelée, criblée de galeries, culmine à plus de 4 800 mètres. Mais son exploitation acharnée l’aurait fait s’affaisser de quelque trois cents mètres depuis le XVIe siècle. La légende veut que, à l’époque, l’argent brillait à fleur de roche. Et qu’en 1544, l’Indien Diego Huallpa, pasteur de lamas, découvrit le gisement en recherchant une bête égarée sur le Cerro Rico. Il alluma un feu pour passer la nuit. Des fils d’argent s’écoulèrent autour du foyer.

Les conquistadors espagnols prennent officiellement possession du Cerro Rico l’année suivante. En 1630, la ville compte déjà 32 églises, deux fois plus d’habitants que Paris, et les pièces d’argent frappées du P de Potosi sonnent dans toute l’Europe. Puis l’argent se fait rare et vient l’ère de l’étain. Mais dans les années 1980, la chute des cours, la privatisation des mines et les licenciements massifs plongent à nouveau la région dans la crise.

En trois ans, les salaires ont plus que triplé

« Les mineurs ont beaucoup souffert, résume Fernando Sacaca, un dirigeant de la Fédération départementale des coopératives minières (Fedecomin) de Potosi. Avant, nous ne connaissions pas la viande. Le sucre était un luxe, et il fallait mendier pour un sachet de feuilles de coca », le remède des Indiens contre le mal des montagnes, la fatigue et la faim. El Tio, le Diable des profondeurs, patron des filons et maître de la fortune, a fini par se montrer clément. Toute mine recèle, dans quelque galerie, non loin d’un trou sans fond, la statue cornue d’El Tio. Le Diable aime l’alcool, les cigarettes, les feuilles de coca. Et depuis 2005, les offrandes ont porté leurs fruits : à la Bourse des métaux de Londres, la valeur de l’argent a doublé, celle du zinc et de l’étain ont quasiment triplé.

Dans les usines de Potosi, des ouvriers sans protections s’activent autour d’inquiétantes broyeuses, d’autres séparent les minerais dans des bassins irrigués de produits chimiques. Un homme montre un tas de cailloux gris haut comme le genou : « Ce mélange zinc argent vaut 1 000 dollars environ. » Il en part chaque semaine des dizaines de camions vers les ports chiliens. « Voilà deux ou trois ans, nous gagnions 25 à 30 bolivianos par jour (3 euros), dit un mineur essoufflé dans une galerie. Aujourd’hui, on touche jusqu’à 100 bolivianos (10 euros). » Le perforateur, qui attaque le roc au marteau-piqueur dans un nuage de poussière de silice, peut gagner plus encore.

Potosi manque aujourd’hui de coiffeurs, de cordonniers, de boulangers... Tous seraient partis à la mine. Y compris les maçons : la construction du nouveau stade de foot du Real Potosi s’en est trouvée retardée. Au marché des mineurs, Carla, vendeuse de feuilles de coca, se frotte les mains : « Les ventes ont sérieusement augmenté. De plus en plus de gens arrivent des provinces voisines, et même de La Paz et de Santa Cruz. » « Des étudiants abandonnent même l’université pour aller à la mine », ajoute une vendeuse de dynamite.

Potosi compte aujourd’hui 30 000 mineurs. La plupart sortent à peine d’une misère séculaire et dans les faubourgs pauvres, les murs de brique remplacent peu à peu les parois de torchis. Mais une génération de nouveaux riches est née : les associés des coopératives minières, devenues de véritables entreprises. Ils conduisent d’énormes 4 x 4, s’habillent chèrement et boivent du whisky. On dit qu’ils auraient vendu leur âme à El Tio. La bourgeoisie coloniale de Potosi vit parfois mal l’émergence de ces nouveaux patrons indiens et métis. « Oh, un lama dans une voiture ! », raillent les plus aigris à la vue d’un mineur au volant.

Les exportations en hausse

Ce vieux conseil des mères de Potosi reviendra peut-être à la mode : « Ma fille, épouse un mineur ! Car il a des deniers. Et mourra le premier. » Du temps des mines d’État, les ouvriers avaient en effet un salaire fixe, la sécurité sociale, et une espérance de vie de 45 ans. Seul ce dernier point n’a pas vraiment changé. Il est encore facile de mourir à la mine, rappelle un vétéran : « Asphyxié, sous des gravats, écrasé par une poutre, déchiqueté par la dynamite... » On ne dit pas le Cerro Rico rouge du sang des mineurs pour rien.

Certains historiens parlent de huit millions d’esclaves indiens et africains sacrifiés dans les mines de Potosi. Et encore aujourd’hui, en moyenne, les mineurs enterrent chaque semaine l’un des leurs. Au cimetière, une épitaphe, « À tous ceux qui ont laissé leurs poumons dans les mines », leur rappelle que la silicose les guette. « Je n’ai plus longtemps à vivre », confie Fernando Sacaca, dans son bureau de Fedecomin. « Ce que nous gagnons aujourd’hui est durement mérité. Nous ne laisserons personne nous empêcher d’en profiter. »

Début février, le président Evo Morales a voulu augmenter l’impôt sur les produits miniers. Selon son gouvernement, les exportations ont atteint un milliard de dollars en 2006, mais n’en ont rapporté que 56 millions à l’État. Des rassemblements de mineurs dans le centre de La Paz l’ont fait provisoirement geler le projet. Un chauffeur de Potosi le rappelle : « Les mineurs vont manifester comme ils vont à la mine. Bardés de dynamite, prêts à tout pour défendre leurs filons, ils ne savent pas s’ils en reviendront. »

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