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Un article de Michel Samson paru dans Le Monde du 1er mars 2006

En Provence, la guéguerre nucléaire

mercredi 1er mars 2006 par Michel Samson

D evant les bâtiments fonctionnels du World Trade Center de Marseille, une trentaine de militants du réseau Sortir du nucléaire sont rassemblés ce jeudi 23 février au soir.

Leur porte-parole explique son opposition radicale à l’implantation à Cadarache (Bouches-du-Rhône) du réacteur à fusion nucléaire ITER, qui signifie en latin "le chemin" quand son vrai nom est : International Thermonuclear Experimental Reactor. Il s’insurge surtout contre le fait que la commission nationale du débat public ait décidé de se saisir de la question le 6 juillet 2005, après que l’implantation du réacteur sur ce site eut déjà été décidée, le 28 juin, par le consortium international (Europe, Chine, Japon, France, Corée, Etats-Unis, Russie, Inde).

Les premières réunions publiques de la commission particulière du débat public (CPDP), qui doit en tenir une dizaine en Provence-Alpes-Côte d’Azur, ont été fortement perturbées. La première, à Aix-en-Provence, a été envahie par les militants antinucléaires et n’a pu se tenir quand la deuxième, près de Manosque, a été très chahutée. Après contacts et discussions, les choses se sont calmées : la séance de ce soir, consacrée à "ITER et l’aménagement du territoire" pourra donc s’ouvrir avec le cérémonial propre à ces débats. Ecrans de projection, interventions minutées des responsables et priorité aux questions de la salle. A 19 heures, Patrick Legrand, président de la CPDP, rappelle le thème du jour et les règles de la discussion : "Transparence, clarté, principe d’équivalence, argumentation... et courtoisie."

Avant de passer la parole aux deux principaux débatteurs du soir, acteurs majeurs du dossier dans sa phase de préparation : Pascale Amenc-Antoni, directrice du centre de Cadarache du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et d’ITER France, et Yannick Imbert, qui anime au nom de la France la commission d’accompagnement du projet ITER. La première expose les grandes lignes du projet : dix ans pour la construction du réacteur, des enquêtes publiques lancées à la fin de l’année 2006 à la construction de la machine et aux premières expériences, en 2016. Les vingt ans d’exploitation, pendant lesquelles on explorera la possibilité de générer de façon stable de l’énergie à partir d’une fusion nucléaire. Enfin, les quinze - ou vingt - années nécessaires au démantèlement, puisque ITER n’est en aucun cas un projet d’exploitation industrielle de la fusion.

Elle rappelle que 10 milliards d’euros seront versés par l’Europe et les sept pays contributeurs pour l’ensemble des opérations, dont "155 millions d’euros pour l’aménagement du territoire de la région". Elle insiste sur les emplois régionaux prévisibles : directement, de 500 à 1 000, "dont 600 pour l’exploitation et 400 scientifiques". Indirectement 3 000, "dont 1 400 à 2 400 pour la seule région Provence-Alpes-Côte d’Azur".

Yannick Imbert développe le point de vue de l’Etat autour d’une formule choc : "Personne ne comprendrait qu’on trouve des logements pour les arrivants d’ITER et pas pour les habitants." Dit plus généralement : "Il serait inconcevable qu’un tel projet ne puisse bénéficier directement aux populations de la région" en termes d’emploi, de logement, de transport ou d’éducation.

Son rôle est donc de convaincre les collectivités locales, qui ont toutes voté de fortes subventions en faveur du projet, de jouer ensemble et non les unes contre les autres. Il doit aussi aider les trente et une communes de la zone de Cadarache, c’est-à-dire celles qui sont à moins de vingt minutes du site du Commissariat à l’énergie atomique, à réserver des terrains afin de pouvoir les aménager à des prix échappant à la pure spéculation. Un rôle d’autant plus important que le CEA a déjà dû tempérer les ardeurs de professionnels du bâtiment, qui avaient majoré leurs devis de 20 % au-dessus des prix actuels après l’annonce de l’arrivée d’ITER.

Les débats publics arrivent à point nommé, car, après l’euphorie des divers élus, enthousiasmés par les promesses des chantiers et des emplois, s’expriment les inquiétudes d’associations et d’habitants. Certains pointent la hausse exponentielle du prix du mètre carré, que l’arrivée en provenance des quatre coins du monde de salariés à hauts revenus va accroître. D’autres redoutent la défiguration des paysages, sur le lieu même d’implantation d’ITER, ou sur le parcours que prendront les convois du chantier.

A Marseille, une jeune physicienne, administrateur salarié CGT du CEA, demande qu’"un label Grand Chantier, avec ses obligations en termes de sécurité, de respect du code du travail français et du droit syndical" soit attribué au projet. Jean-Luc Bennahmias, député européen et conseiller régional Vert, déplore le choix d’ITER sur le plan énergétique et explique qu’il sera "sous-dimensionné en emplois mais pas financièrement". "Au fond, c’est une moyenne entreprise qui arrive", conclut-il.

Une "citoyenne ordinaire", venue de Rognac (Bouches-du-Rhône) s’inquiète du "noeud routier Rognac-Berre", que devront franchir les convois exceptionnels de 900 tonnes sur leur chemin entre le port de Fos et Cadarache, dans une zone où les transports de matières dangereuses abondent. Pour chaque question, le président de séance demande à un responsable présent de répondre précisément.

Le directeur de l’équipement, carte à l’appui, décrit par exemple l’itinéraire des convois : "Ils n’utiliseront que des routes existantes, sauf sur quelques kilomètres où on tracera des pistes. Ils seront toujours escortés et ne transporteront pas de matières dangereuses."

Le débat rebondit sur l’école internationale créée à Manosque (Alpes-de-Haute-Provence), "dont 35 % des effectifs seront des élèves du cru", le reste étant destiné à accueillir les enfants des "toutes les nationalités dont les parents viendront travailler chez nous". Par moments resurgit le malaise pesant sur ce débat à retardement qui, sortant des sphères internationales, atterrit sans trop de douceur dans les plis bien concrets d’un territoire. Une "citoyenne de base très intéressée par l’écologie" s’inquiète des dangers qu’ITER fait courir avec "les 2 kilos de tritium et 33 000 tonnes de déchets". Le directeur du laboratoire européen de fusion basé en Angleterre lui répond : "En dix ans, on n’a jamais connu le moindre incident sur le tritium."

Ces débats (dont on peut lire les comptes rendus exhaustifs sur le site de la CPDP : www.debatpublic-iter.org) trouveront leur conclusion dans un rapport rendu au début du mois de mai. Les différents acteurs entreront alors en action : ITER International, dont le président japonais, Kaname Ikeda, vient de s’installer à Manosque ; ses proches conseillers, attendus en juillet ; et toute la machinerie administrative qui préparera les premiers appels d’offres pour ce gigantesque chantier.

Celui-ci mobilisera d’abord des entreprises de génie civil, de bâtiment et de travaux publics. Viendront ensuite les chaudronniers, les métallurgistes ou les électriciens qui devront être capables, en concurrence ou en collaboration avec des entreprises du monde entier, de répondre aux exigences rigoureuses des donneurs d’ordre de la recherche internationale. Avec la capacité de loger et de transporter correctement les arrivants et les habitants du cru, c’est le défi le plus délicat à relever pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui compte sur ITER pour se faire reconnaître comme une terre de haute technologie.

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