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GRÉGOIRE BISEAU et KARINE LE | Libération le 24 juin 2008

En convoitant British Energy, EDF met le pied en terrain miné

mercredi 25 juin 2008 par Grégoire BISEAU, KARINE LE LOËT
Négociations. Avec un parc en piteux état, le groupe britannique ne serait pas si attrayant.

Et si EDF était en train de se fourvoyer ? En souhaitant prendre le contrôle de British Energy (BE), l’électricien français serait en train de renouer avec ses vieux démons qui, dans son histoire encore récente, lui ont fait faire de grossières erreurs en matière d’acquisition. C’est la thèse développée en interne par plusieurs cadres qui s’inquiètent de voir leur groupe s’apprêter à faire un chèque de 14 milliards d’euros pour racheter un parc de huit centrales nucléaires, en piteux état. Et qui ne servira à rien.

Pour la direction d’EDF, le fait que l’Etat britannique vende sa participation de 35 % dans le capital de BE serait une occasion en or pour se mettre en position de devenir le futur numéro 1 du nucléaire civil au Royaume-Uni. Mais personne, dans l’entourage de Pierre Gadonneix, le patron d’EDF, n’est dupe. On sait bien que le parc de British Energy n’est pas flamboyant. A l’exception du site de Sizewell (au nord de Londres), les sept autres centrales (utilisant la vieille technologie graphite gaz) tournent autour de 50 % de leur capacité théorique. « C’est beaucoup mieux qu’il y a cinq ans. Il y a eu depuis un vrai effort d’investissement et de maintenance », assure une source proche du dossier.

Zones protégées. Si une petite moitié du parc est condamnée à être arrêtée d’ici quatre à cinq ans, EDF parie qu’il pourra faire fonctionner les autres centrales au moins jusqu’en 2020. Et après ? EDF est catégorique : l’Etat britannique s’est engagé, en 2003, à prendre à sa charge tous les coûts du démantèlement.

Pour autant, le calcul d’EDF ne se limite pas à l’exploitation d’un parc vieillissant et peu performant. Car le français voit grand : il veut faire pousser, grâce à l’acquisition de BE, au moins quatre EPR sur le sol britannique avant 2020. Pour faire simple, l’électricien français achèterait donc BE moins pour ces centrales que pour ses terrains qui, demain, lui permettront de construire ses EPR. Mais, et c’est là tout le problème, selon nos informations, un seul site de BE pourrait accueillir en l’état un futur EPR. Si on met de côté les deux centrales écossaises (où il existe un moratoire sur le nucléaire), il reste donc six sites potentiels. Or, soit par manque de place, soit à cause de zones protégées, ou de risques d’élévation du niveau de la mer, voire de faille sismique, un seul de ces emplacements (celui de Sizewell) peut a priori accueillir un EPR. Sans le reconnaître officiellement, EDF en a bien conscience, puisque depuis une grosse année, il rachète, en toute discrétion, des terrains privés autour de la centrale d’Hinckley Point et de celle de Wylfa, propriété non pas de British Energy, mais de la Nuclear Decommissioning Authority (NDA), organisme public en charge du démantèlement des centrales. Et c’est là que le dossier devient baroque : pourquoi se porter acquéreur de BE, tout en achetant des terrains ? « Nous savons qu’EDF a acheté des terrains privés en bordure de la centrale de Wylfa, au Pays de Galles. Mais ils n’ont pas assez d’espace pour construire un EPR. S’ils veulent en faire un, ils auront besoin du terrain de la centrale qui appartient à la NDA », souligne Bill Hamilton, chef de la communication à la NDA. En revanche à Hinckley Point, EDF serait propriétaire d’une superficie suffisante pour construire tout seul un EPR. Sans l’aide de BE.

« Rois des couillons ». C’est d’autant plus troublant que la NDA a déclaré vouloir mettre aux enchères certains de ses sites (dont Wylfa) pour permettre à un nouvel acteur de venir concurrencer le futur propriétaire de BE. Pourquoi alors s’entêter à vouloir prendre le contrôle du groupe si on peut faire sans ? Pour l’instant, EDF y voit un atout politique. « C’est clair que si EDF n’obtient pas la garantie de Londres de pouvoir construire plusieurs EPR sur les sites de BE, alors on est les rois des couillons », s’amuse un administrateur, pourtant favorable au projet.

La direction d’EDF, elle, se dit droite dans ses bottes et ne déposera son offre que si elle a la certitude de pouvoir construire ses quatre EPR, sans l’acquisition de nouveaux terrains. Pour un groupe évalué à 11,2 milliards de livres (14,2 milliards d’euros), c’est le moins.

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