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Un article de Philippe Ricard paru dans Le Monde du 25 mai 2006

Energie : un front anti-Moscou offre à l’UE une alternative au gaz russe

jeudi 25 mai 2006 par Philippe Ricard
Réunis à Kiev, mardi 22 mai, les dirigeants de quatre Etats ex-soviétiques - Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie - ont décidé de resserrer les rangs en vue de leur intégration à l’espace européen et atlantique. Unis par "des valeurs communes", mus par "l’ambition d’occuper une place digne dans l’Europe unie", selon les termes du président ukrainien Viktor Iouchtchenko, les quatre chefs d’Etat ont jeté les fondements d’un nouvel espace géopolitique axé sur la coopération énergétique.

Associés depuis 1997 au sein du GUAM, une union informelle créée il y a neuf ans pour faire contre-poids à l’influence de la Russie sur sa périphérie, ils ont décidé de renforcer cette structure, dotée désormais d’un statut international, et d’en faire aussi, selon l’expression du chef de la diplomatie ukrainienne Boris Tarassiouk, "un pont vers l’OTAN". Le président lituanien, Valdas Adamkus, présent à la réunion aux côtés de représentants de la Pologne, de la Roumanie et de la Bulgarie, a accordé son soutien à la création de ce nouvel espace de coopération le long d’un axe qui englobe la région de la mer Noire, l’Europe orientale et le bassin de la Caspienne.

Témoin des bouleversements en cours dans l’aire post-soviétique, la réanimation du GUAM intervient au moment où la Russie a resserré son étau économique sur ces pays, décrétant un blocus des produits agricoles moldaves, géorgiens et ukrainiens. Depuis décembre 2005, la Géorgie, l’Ukraine, la Moldavie et même l’Azerbaïdjan, pourtant riche en gaz et en pétrole, se sont vu imposer par Gazprom (le géant russe du gaz) une hausse des tarifs du gaz livré par Moscou. Aussi le thème de la coopération énergétique a-t-il largement dominé le sommet.

Les quatre dirigeants - l’Ukrainien Viktor Iouchtchenko, le Géorgien Mikhaïl Saakachvili, l’Azerbaïdjanais Ilham Aliev et le Moldave Vladimir Voronine - se sont entendus pour favoriser la diversification des approvisionnements en énergie et la création de nouvelles voies d’acheminement pour les hydrocarbures de la Caspienne.

"UNIR NOS EFFORTS"

Pays de transit par excellence, l’Ukraine et la Géorgie ont réaffirmé leur intention de servir de corridor pour le brut de la Caspienne - aux réserves comparables à celle de la mer du Nord, mais enclavées - vers les marchés européens. "L’Azerbaïdjan est un producteur de pétrole important, l’Ukraine possède des possibilités uniques de transit. Pourquoi ne pas unir nos efforts ?", a proposé Viktor Iouchtchenko, proposant à son homologue ukrainien, Ilham Aliev, d’utiliser l’oléoduc Odessa-Brody (frontière de l’Ukraine et de la Pologne) pour acheminer le pétrole extrait à Bakou. Le tube pourrait, à l’avenir, être prolongé jusqu’à la raffinerie de Lodz et au port de Gdansk en Pologne.

L’idée n’est pas nouvelle. Elle avait été lancée en décembre 2004 par le président Iouchtchenko tout juste porté à la tête de l’Ukraine par la "révolution orange". Tourné vers l’Union européenne (UE), soucieux de renforcer les liens avec la Pologne, le président ukrainien avait alors décidé de renverser le sens de l’oléoduc Odessa-Brody. Jusque-là, le lobby pétrolier russe - aux mains du Kremlin - s’était entendu avec l’ancien président ukrainien Koutchma pour faire fonctionner le pipeline dans l’autre sens et acheminer du pétrole russe de Brody vers Odessa.

La proposition a été accueillie favorablement par le chef de l’Etat azerbaïdjanais, Ilham Aliev, dont le pays connaît actuellement une forte hausse de l’extraction du brut. Une partie de ce pétrole sera acheminée vers la Méditerranée via l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) (1 767 kilomètres de l’Azerbaïdjan à la Turquie), qui traverse le territoire géorgien vers le port turc de Ceyhan. Le 27 mai, le "premier pétrole" ("early oil") devrait être chargé dans le BTC. D’autres routes seront à terme nécessaires pour offrir un débouché aux ressources énergétiques d’autres acteurs régionaux comme le Kazakhstan, situé sur la rive orientale de la Caspienne, qui s’affirme, lui aussi, comme un important producteur de pétrole et de gaz.

Cette esquisse de coopération régionale - une première dans cet espace post-soviétique qui a toujours regardé vers Moscou - irrite en Russie. Prudent, le ministère russe des affaires étrangères s’est refusé à voir là la présence d’"une composante antirusse". Un avis que ne partage pas Konstantin Kozatchev, député de la Douma et chef de la délégation russe au Conseil de l’Europe, persuadé que le seul point commun des quatre Etats associés n’est autre que "leur inimitié mutuelle" envers son pays.


L’Europe tente de soulager sa dépendance à l’égard de Moscou

L ’ambassadeur russe à Bruxelles, Vladimir Tchijov, est formel : l’énergie va s’imposer en "haut de l’agenda" du sommet entre son pays et l’Union européenne (UE), jeudi 25 mai à Sotchi, sur les bords de la mer Noire. Vladimir Poutine, le président russe, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, Javier Solana, le haut représentant européen pour les affaires étrangères, et Wolfgang Schüssel, le chancelier autrichien dont le pays assure la présidence de l’Union ce semestre, vont en effet avoir du mal à ignorer ce sujet délicat, tant il a suscité de tensions depuis le début de l’année.

S’ils se considèrent comme des "partenaires stratégiques", les deux camps n’ont jamais paru si opposés en la matière. Confrontés à la montée des cours du pétrole, les Européens tentent, non sans difficultés, de muscler leur politique énergétique. Lorsqu’en début d’année Moscou a suspendu brièvement ses exportations vers l’Ukraine, un des principaux pays de transit du gaz russe, les Vingt-Cinq ont pris conscience de leur dépendance à l’égard des gisements russes. Sous la pression des nouveaux membres, comme la Pologne - furieuse de voir l’Allemagne cultiver des relations privilégiées avec Moscou dans ce domaine -, ils tentent de parler "d’une seule voix" à un fournisseur qui sait jouer avec leurs divisions.

METTRE FIN À UN MONOPOLE

"Nous importons un quart de notre consommation de gaz de Russie, mais nous absorbons ensemble 75 % des exportations de Gazprom ", fait-on valoir dans l’entourage de la commissaire aux relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner. Afin de garantir leur approvisionnement, les Vingt-Cinq réclament de pouvoir investir sur place pour exploiter les réserves russes. Pour l’Union, Gazprom doit cesser de bénéficier d’un monopole sur les exportations.

En face, la Russie se veut elle aussi très ferme. Les velléités européennes sont perçues comme "des pressions difficiles à accepter", expliquait récemment à Bruxelles l’ancien premier ministre russe, Mikhaïl Kassianov, à l’heure où Moscou compte sur l’énergie, et Gapzrom, pour affirmer sa puissance. M. Poutine a centré sa présidence du G8, qui doit culminer en juillet lors du sommet de Saint-Pétersbourg, autour de cette problématique. En dépit des demandes européennes, les dirigeants russes refusent de ratifier la charte internationale de l’énergie, qui permettrait d’encadrer les échanges dans ce domaine stratégique. Gazprom exige un accès direct à la clientèle européenne. Le géant russe a même menacé ces derniers jours de se tourner vers la Chine si l’Europe insistait tant pour diversifier ses sources.

Les experts font pourtant valoir que les deux parties sont condamnées à s’entendre. "Dans cette histoire, il ne faut jamais oublier qu’un pipeline compte deux extrémités : le fournisseur n’est rien sans ses clients, et réciproquement", observait il y a peu à Bruxelles le patron dEDF , Pierre Gadonneix. Avant le sommet, qui doit durer à peine quatre heures, les diplomates européens cherchaient d’ailleurs à calmer le jeu : "L’énergie n’est qu’un élément parmi d’autres dans la relation avec les Russes", répétaient-ils. Les récentes tensions ne devraient pas entraver, espère-t-on à Bruxelles, les discussions sur le contrôle du nucléaire militaire iranien, le Moyen-Orient et la politique des visas.


L’association de quatre pays

Statut. Créé en 1997 pour contrer l’hégémonie de la Russie sur sa périphérie, le GUAM - l’association de quatre Etats de l’ex-Union soviétique : [Géorgie mot 139] , Ukraine , Azerbaïdjan, Moldavie - s’est doté, mardi 22 mai, d’un statut international avec siège à Kiev (Ukraine), changeant de nom pour devenir l’Organisation pour la démocratie et le développement GUAM.

Le retrait de Tachkent. A l’origine, l’Ouzbékistan, le poids lourd de l’Asie centrale ex-soviétique - de par ses ressources (gaz, or, uranium) et sa population (26,4 millions d’habitants) - en faisait partie. Or, depuis les événements d’Andijan (la répression par l’armée d’un soulèvement armé à l’est du pays au prix d’un millier de morts les 13 et 14 mai 2005), le président Islam Karimov, ulcéré par les critiques occidentales, a choisi de la quitter et de se rapprocher de la Russie .

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