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Christian Losson JEAN QUATREMER | Libération le 21.09.2007

Euro-pétrole : le couple qui monte peut-il durer ?

vendredi 21 septembre 2007 par Christian LOSSON, Jean QUATREMER
La monnaie européenne et le baril ont tous deux atteint des niveaux records hier.

C’est la saison des records, sur de fonds de crise, d’incertitude, et, bien sûr, de spéculation. L’or, valeur refuge, a atteint hier un plus haut depuis vingt-sept ans, à 738 dollars l’once. L’euro a enfoncé allègrement son plafond à près d’1,41 dollar, qui dévisse jour après jour. ­Enfin, le pétrole a grimpé à New York, jusqu’à 83,80 dollars, un record.

Question, donc, à faire tomber de sa chaise le moindre économiste un peu sensé : le couple euro-pétrole, qui prend l’ascenseur ensemble vers des sommets, va-t-il finir par être quasi indexé l’un sur l’autre ? Cette infidélité condamne-t-elle la longue love story entre le pétrole et le dollar ? « Ce qui est sûr, c’est que d’un point de vue historique, dollar et pétrole marchait ensemble au moins depuis vingt-cinq ans, souffle Martin van Vliet, économiste à la banque ING. Depuis 2002, c’est fini, et, ces jours-ci, la corrélation n’a jamais été aussi négative. » Les raisons sont nombreuses. Vliet cite la tendance des pays exportateurs de pétrole à ne pas réinvestir leurs pétrodollars sur le marché américain. Et rappelle que « le dollar faible a été un facteur de croissance de l’Asie, qui a entraîné une hausse de sa demande de pétrole et donc le boom du prix du baril. Pour l’instant, le pétrole s’achète en dollars, demain, ce sera peut-être en euros. » C’est une autre histoire… Passager. La décision récente de la Banque centrale américaine (Fed) de baisser d’un demi-point ses taux a aussi pu contribuer à renforcer l’idylle entre l’euro et le baril d’or noir. Philippe Martin, professeur à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne : « En tentant de conjurer la récession américaine et limiter la casse de la croissance à l’échelle mondiale, la Fed a rendu euphorique les marchés, qui pensent que la demande de pétrole va être toujours haute. » Les mécanismes d’anticipation et, surtout, de spéculation, jouant à plein. « La baisse des taux d’intérêts déprécie aussi les rendements des actifs américains et fait baisser le dollar », ajoute Martin. Et donc remonter l’euro.

Pour autant, le flirt pétro-euro risque de n’être que passager. « Corrélation ne veut pas dire causalité, note Olivier Pastré, prof à Paris-XIII. L’évolution d’une monnaie dépend d’autres facteurs que du cour d’une matière première. C’est une salade niçoise où il y a du prix, de la croissance, du déficit budgétaire, de la confiance, des rapports de forces, etc. » Tout cela est vrai. Les logiques de hausse de la monnaie européenne comme de l’or noir sont différentes. Les traders en pétrole guettent avant tout l’évolution des grèves au Nigeria, le niveau des stocks aux Etats-Unis ou la moindre déclaration des ­dirigeants de l’Opep.

Une chose est sûre : pour l’Union européenne, les sommets de l’euro amortissent le choc pétrolier. Difficile dans ce cas d’aller demander aux pays producteurs de pétrole de ­faire retomber les prix. En revanche, l’économie américaine cumule deux handicaps : une monnaie faible et un prix du baril au plus haut. Un choc qui pourrait ramollir la croissance un peu plus. Et donc continuer de faire baisser le dollar. Sommets. D’autant qu’avec un peak oil en ligne de mire (l’épuisement des réserves d’hydrocarbures), l’or noir est encore promis à de beaux sommets. « De toute façon, on sait que l’on sort de l’optimisme à la noix et on ne sait pas jusqu’où le dollar peut tomber ni jusqu’où le pétrole et l’euro peuvent monter » , résume Philippe d’Arvisenet, chef économiste à BNP Paribas. Ni combien va encore peser une autre inconnue : la crise des supbrimes , dont Ben Bernanke, le patron de la Fed, a reconnu, hier soir, qu’elle avait « largement dépassé les estimations les plus pessimistes. »


L’Europe pieds et poings liés

Une hausse des taux d’intérêt renchérirait l’euro face au dollar.

La marge de manœuvre de Jean-Claude Trichet se réduit comme une peau de chagrin. Avec un euro qui a franchi, hier, le seuil symbolique de 1,40 dollar, une Réserve fédérale américaine qui a ramené, mardi, son principal taux directeur de 5,25 % à 4,75 %, des marchés financiers toujours fiévreux à la suite de la crise des crédits immobiliers américains, une croissance européenne qui donne des signes de faiblesse et une inflation qui demeure largement sous contrôle, on voit mal comment le patron de la Banque centrale européenne (BCE) pourrait justifier une nouvelle hausse du loyer de l’argent. « La voix de la hausse des taux d’intérêt est coupée » , estime ainsi Christian de Boissieu, professeur d’économie à Paris-I. L’ampleur de la baisse des taux américains a surpris et explique en grande partie le nouvel accès de faiblesse du dollar : alors que le Refi, le principal taux directeur européen, est à 4 %, le différentiel de taux avec les Etats-Unis n’est plus que de 0,75 %. Une augmentation en Europeaura donc pour effet mécanique de renchérir l’euro par rapport au dollar. Car les investisseurs, déjà inquiets de la conjoncture économique américaine, vont se précipiter pour placer leurs avoirs en euros, la rémunération étant quasiment équivalente. Et le mouvement pourrait s’accélérer, « la baisse des taux par la Fed n’étant pas terminée » , prédit Christian de Boissieu. Bref, si la BCE bouge, elle prend la responsabilité de faire grimper l’euro.

Or, le billet vert est en train d’atteindre sa cote d’alerte : dans l’histoire monétaire, il est rarement descendu aussi bas face aux monnaies européennes. Même les Allemands commencent à s’en inquiéter : « Le cours faible du dollar par rapport à l’euro et le prix élevé du pétrole pourraient ralentir notre croissance » , a déclaré mercredi le ministre de l’Economie Michael Glos. Reste que l’effondrement du dollar, mais aussi la faiblesse persistance du yuan chinois et du yen japonais, posent un redoutable défi aux autorités monétaires européennes. « On est dans une guerre monétaire larvée » , prévient Boissieu, les autres puissances commerciales s’accommodant fort bien d’une monnaie faible. L’Europe pourra-t-elle longtemps tenir ? Et, isolée, pourra-t-elle efficacement intervenir sur le marché des changes ? On peut en douter.

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