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article de PIERRE AVRIL paru dans Le Figaro du 4 septembre 2006

Europe : la gouvernance économique en panne

lundi 4 septembre 2006 par Pierre Avril
Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, reconnaît que la coordination des politiques économiques donne des résultats insuffisants et se plaint de l’absentéisme des ministres au Conseil Ecofin.

« POUR des raisons de sécurité, pas plus de huit participants par délégation. » Cette précision figure dans le courrier d’invitation que le ministre des Finances finlandais, Eero Heinäluoma, a adressé le 28 juillet dernier à ses homologues de l’Union européenne, qui se retrouveront à Helsinki à la fin de cette semaine. Comme de coutume à cette période de l’année, le grand Barnum des argentiers européens se déplacera dans l’une des capitales de l’UE. Au menu : prévention des crises financières, réformes des institutions de Bretton Woods (FMI, Banque mondiale...), compétitivité européenne... En ouverture, les Douze de l’Eurogroupe (les ministres des Finances de la zone euro) se pencheront sur l’avenir de leur institution, le mandat de l’actuel président, Jean-Claude Juncker, qui est aussi premier ministre du Luxembourg, s’achevant le 31 décembre.

La présidence finlandaise aurait pu se dispenser de mentionner, dans sa lettre, l’argument sécuritaire. Rappelé à juste titre, le critère du nombre de participants est d’abord politique. Surtout depuis l’élargissement du 1er mai 2004, ces grands-messes de l’Ecofin (Conseil des ministres des Finances européens) sont victimes de leur gigantisme. Dans la grande salle du Conseil, s’entassent plus de cent personnes, les ministres se parlent par écran interposé, et, selon un participant, « y lisent des discours sans substance ». Mais seuls les Vingt-Cinq sont habilités à sceller des compromis, comme celui relatif à la baisse de la TVA dans la construction. L’Eurogroupe, créé dans le sillage de la monnaie unique afin de mieux coordonner les politiques économiques de la zone, n’accepte que deux membres par délégation : le ministre et son conseiller, soit une trentaine de personnes au maximum. Ce format facilite évidemment les débats, sans faire oublier le handicap originel de ce petit club : il n’a pas d’existence juridique. Les Douze ne produisent aucune norme légale, au risque de s’abandonner à des joutes politiques et intellectuelles stériles. Le système conduit à des aberrations. Lorsque l’Italie est invitée à réduire ses déficits budgétaires d’ici à la fin 2007, ils sont douze ministres, un lundi soir, autour de la table, à discuter longuement des vertus ou des inconvénients d’une telle recommandation. Mais le gouvernement italien doit attendre le mardi matin pour être fixé sur son sort, une fois que les treize autres États membres de l’UE auront été consultés. Y compris la petite île de Malte... De même, la Lituanie, candidate à l’euro au 1er janvier 2007, a plaidé sa cause devant l’Ecofin. Trop tard : le sort de ce petit État balte, victime d’un minuscule dérapage inflationniste, avait déjà été réglé la veille à l’Eurogroupe. En son absence...

Demandez pourtant à n’importe quel ministre siégeant dans les deux formations, laquelle il préfère. Il répondra, sans hésiter : l’Eurogroupe ! « C’est là qu’ont lieu les vraies discussions politiques, et le seul endroit où l’on peut nouer un dialogue avec la Banque centrale européenne », s’enthousiasmait Nicolas Sarkozy, du temps où il était ministre des Finances.

Faible assiduitéPour sa part, alors qu’il est plutôt assidu à l’Eurogroupe, Thierry Breton boude l’Ecofin. Depuis juillet 2005, il a « séché » pas moins de six rencontres formelles, alors même qu’il y est question de sujets importants relatifs à la fiscalité. Le ministre français partage la palme de l’absentéisme avec son homologue britannique Gordon Brown. « Cette situation commence à poser un réel problème. Il ne faudrait pas que les membres de la zone euro laissent penser aux treize autres que leur réunion est plus importante que la leur, au risque de frustrer ces derniers », confie Jean Claude Juncker au Figaro.

Le président de l’Eurogroupe, qui tient à maintenir les fils reliant les deux assemblées, évoquera ce sujet aujourd’hui même à Berlin avec son homologue allemand Peer Steinbrück. La Suède, le Danemark et plus encore le Royaume-Uni critiquent régulièrement ce qu’ils perçoivent comme une discrimination. Londres n’a eu de cesse à la fin des années 1990 de s’opposer à la création de l’Eurogroupe, et de bloquer, lors des négociations sur la Constitution, toute création de « noyau dur » monétaire, sans empêcher la nomination, le 1er janvier 2005, d’un président.

Peu de résultats concretsL’influence de cette instance est toutefois surestimée. S’ils débattent de manière « vertueuse », rendent des comptes devant leurs pairs, les douze ministres affichent très peu de résultats extérieurs concrets. Il y a un an à Manchester, ils s’étaient généreusement engagés à mieux coordonner leur politique fiscale en matière énergétique. Ce qui n’a pas empêché les ministres français et belge, sitôt retournés dans leurs capitales, de faire cavalier seul. Leurs rares déclarations communes sur le niveau jugé exagéré de l’euro vis-à-vis du dollar ou du yen n’ont jamais fait trembler les marchés financiers. Leur seule incursion voyante dans le pré carré de la BCE - la politique des taux d’intérêt - s’est soldée par un revers. À l’automne 2005, Francfort a superbement ignoré les appels au statu quo monétaire proférés par plusieurs ministres.

« Les résultats sont insuffisants, mais les choses progressent », estime Jean-Claude Juncker, qui regrette l’absence de socle légal de l’institution. Avant d’entamer un probable deuxième mandat, le premier ministre luxembourgeois souhaite obtenir plus d’autonomie et de la liberté. « Pourquoi devrais-je parler de manière circonspecte, respecter soigneusement les nuances exprimées par tous mes collègues, alors même que ces derniers disent ce qu’ils veulent ? » Le magistère de la parole, si bien utilisé à Francfort, siège de la BCE, fait des envieux à Bruxelles.

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