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Article de Sonya FAURE et Damien DUBUC paru dans Libération le 15 juillet 2006

Faire ses courses sans mettre son congé au panier

samedi 15 juillet 2006 par Sonya FAURE
Les Français veulent pouvoir profiter des magasins ouverts sans avoir à travailler ce jour-là.

Les partisans du dimanche chômé, instauré par la loi il y a un siècle, ne peuvent toujours pas se reposer sur leurs lauriers. Alors que le député UMP Pierre Lellouche a déposé une proposition de loi visant à autoriser l’ouverture le dimanche, la CFTC appelait hier à boycotter les supermarchés ouverts le jour de la fête nationale. Le syndicat chrétien assure défendre « la vie familiale, sociale et culturelle » . A la CGT le combat est identique, même si les arguments diffèrent. L’ouverture des commerces le dimanche conduirait au « monopole des grands groupes de distribution » et à la « destruction de milliers d’emplois » dans les PME. Plus alarmiste, le ministre du commerce, Renaud Dutreil, parlait, il y a quelques semaines, de « centaines de milliers d’emplois ». Chaque camp avance ses arguments, en jouant sur la corde sensible de l’emploi : les grandes chaînes de magasins assurent ne pas chiper de clients aux petits commerces et répondre aux nouvelles attentes de la clientèle, qui doit composer avec un emploi du temps toujours plus chargé en semaine. Les syndicats et les PME crient, eux, à la concurrence déloyale, tant il est vrai que les petits magasins sont financièrement incapables de payer double leurs employés. Ils insistent aussi sur le « chantage à l’emploi » exercé sur les employés précaires.

En six ans, la Fédération nationale de l’habillement (FNH) a obtenu la fermeture le dimanche de plus de 150 commerces, dont le magasin Louis Vuitton des Champs-Elysées [1], ainsi qu’une décision de la cour d’appel de Versailles qui, le 14 juin, taillait un costard à 64 commerçants d’Usines Center de Villacoublay (Yvelines). Le dimanche, les employés ne pourront plus prêter main forte au patron (et à sa famille), comme ils le faisaient depuis plus de vingt ans. Soit le jour où les magasins réalisent entre 30 et 40 % de leur chiffre d’affaire.

La justice donne raison aux partisans du repos dominical, mais de plus en plus de salariés cherchent à travailler le 7e jour de la semaine. Certains considèrent que le dimanche est un jour comme un autre, d’autres choisissent de bosser... pour boucler les fins de mois, compte tenu d’un maigre salaire ou de contrats à temps partiel contraints.

D’après un sondage Ipsos réalisé en avril, 75 % des habitants d’Ile-de-France sont favorables à l’ouverture dominicale des magasins, pour se simplifier la vie. Un autre sondage, national celui-là, révèle, lui, que 75 % des Français ne veulent pas travailler le dimanche. Le télescopage des chiffres suggère que les Français souhaitent profiter de leur jour de repos... pour aller faire des emplettes. Mais pas seulement : que ce soit par conviction religieuse, habitude familiale ou par goût des balades entre amis, 88 % des Français souhaitent préserver le dimanche comme jour de repos commun.


Un siècle de dimanche reposant

A l’occasion des 100 ans de la loi de 1906 instaurant le repos dominical, l’historien Robert Beck revient sur sa genèse et sa remise en cause récurrente.

Il y a cent ans, le 13 juillet 1906, la loi sur le repos hebdomadaire était promulguée. Elle accorde aux salariés de l’industrie et du commerce un repos de 24 heures après 6 jours de travail. L’article 2 de la loi fixe ce repos hebdomadaire au dimanche. Robert Beck, auteur d’ Histoire du dimanche : de 1700 à nos jours [2] et professeur au Centre d’histoire de la ville moderne et contemporaine (Cehvi), à l’université de Tours, revient sur la loi de 1906 et son devenir.

En 1906, instaurer le dimanche comme jour de repos n’est pas nouveau... Qu’apporte de plus la loi ?

A partir de la loi de 1906, le congé du dimanche n’a plus rien de religieux. Une « loi pour la sanctification du dimanche » avait effectivement été promulguée en 1814, mais elle était tombée en désuétude puis définitivement abolie par une loi de 1880. En 1906, on réinvente le dimanche dans une perspective laïque. La loi repose sur deux valeurs nouvelles, inventées au XIXe siècle : le repos et la famille. Dans les entreprises ou les secteurs où le travail du dimanche est la règle, les salariés sont usés et donc plus souvent exemptés de service militaire. Or, à cette époque, les gouvernements ne peuvent prendre le risque d’armées dépeuplées. Le sujet de la fatigue apparaît alors. Comme celui de la dépression, qu’on appelle encore mélancolie, ou de la tuberculose et de l’alcoolisme ouvrier, considérés comme deux fléaux. La préoccupation de la famille, elle, rejoint une vieille inquiétude des élites : comment le peuple vit-il son temps libre ? On attribue alors un rôle capital à la femme, qui doit préparer un bon foyer à son mari... et lui faire perdre l’envie d’aller au troquet. Le mouvement ouvrier lui-même entre dans ce discours : en 1912, des affiches de la CGT pour la « semaine anglaise », dont le samedi après-midi et le dimanche sont fériés, montrent une vie familiale idyllique où des enfants cueillent des fleurs avec leurs parents... Autre point souvent méconnu : ce ne sont pas les ouvriers qui ont porté la loi de 1906. A cette époque, ils avaient déjà bien souvent obtenu le congé hebdomadaire dans les usines ou les ateliers. En fait, c’est le mouvement des employés du commerce, né dans les années 1890 avec les grands magasins, qui s’est mobilisé. L’espérance de vie se limitait à moins de 40 ans chez 45 % des employés et des coiffeurs. Ils organisent des manifestations, soutenues par la CGT et le mouvement ouvrier, et rassemblent par exemple 3 000 personnes à Bordeaux. C’est finalement sous la pression de la rue que le Sénat vote la loi de 1906, première victoire sociale des employés.

Mais la France est à la traîne...

Elle est l’avant-dernier pays européen à introduire le repos hebdomadaire. L’Italie le fera en 1907. En Angleterre, au contraire, le samedi après-midi et le dimanche fériés sont introduits dès le deuxième tiers du XIXe siècle. Ce n’est pas par hasard que « week-end » est un mot anglais... Notons aussi qu’en France les domestiques et les travailleurs agricoles sont exclus de la loi de 1906. Le repos dominical s’imposera en fait définitivement après la Première Guerre mondiale. La journée de 8 heures est introduite en 1919 : en permettant aux ouvriers de faire leurs courses en semaine, elle va consolider le repos dominical. En 1936, avec la semaine de 40 heures, le dimanche va commencer son entrée dans le « week-end »... Même si les 40 heures sont en réalité assez théoriques : dans les années 50, les ouvriers travaillent encore 46 ou 47 heures en moyenne par semaine. On est en plein dans les Trente Glorieuses et les entreprises ont besoin de main-d’oeuvre. Il faudra attendre la fin des années 60 et la crise économique des années 70 pour que le week-end s’impose vraiment.

Jusqu’à la remise en cause du dimanche chômé aujourd’hui ?

Encore une fois, la question se joue plus dans le commerce que dans l’industrie. Un discours néolibéral, qui porte une régression des acquis sociaux, rencontre une attente d’une certaine clientèle, essentiellement parisienne. C’est peut-être dû à la structure familiale (il y a plus de célibataires à Paris), au niveau de vie plus élevé ou à un mode de vie plus consumériste. Peut-être aussi à une sorte de vide. Aller dans un magasin le dimanche marque, d’une certaine manière, la fin de sociabilités personnelles. Mais contrairement à ce qu’on entend ici ou là, on ne peut pas parler de désacralisation du dimanche. La preuve : les activités du samedi ­ ménage, bricolage ­ sont différentes de celles du dimanche : on regarde la télévision, les repas sont plus longs... Et une vieille activité dominicale a demeuré malgré les vicissitudes historiques : la promenade. En 1906, on lui attribuait des bienfaits pour la santé morale et physique de l’ouvrier. Elle avait aussi le mérite d’éviter les dépenses inutiles.

[1] Réouvert le dimanche depuis le 9 juillet, grâce à un sursis à exécution de la cour administrative d’appel.

[2] Les Editions de l’Atelier, 1997

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