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« Faut bouger, sinon on va droit dans le mur »

lundi 17 janvier 2005 par Paule Masson
Rencontrant des salariés du commerce, le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, a pu mesurer le trop-plein de colère.

Que vont faire les salariés du secteur privé le 5 février prochain ? Les syndicats ont choisi d’appeler à une « journée nationale de mobilisations locales » samedi pour faciliter leur participation. D’ores et déjà, Bernard Thibault assure que « l’offensive » des salariés et des organisations syndicales est désormais « possible ». Sans doute le secrétaire général de la CGT en était-il encore un peu plus convaincu à l’issue de l’après-midi passé à rencontrer les salariés du commerce, jeudi dernier. Donnant le coup d’envoi d’un « plan de syndicalisation » qui devrait permettre à la CGT de se développer dans le secteur privé et de s’implanter dans les PME, Bernard Thibault a aussi pris le pouls du climat revendicatif et testé le slogan préféré du gouvernement : Travaillez plus, vous gagnerez plus.

C & A, boulevard Haussmann dans le 9e arrondissement de Paris. Les soldes s’affichent à tous les étages, les néons crépitent, les étiquettes valsent et la foule se presse sous une chaleur étouffante. Les vendeuses triment, sourire au dehors, colère en dedans. À chaque arrêt du secrétaire général de la CGT, le même constat, lourd de sens, de vies bancales, d’horaires décalés, de temps partiels obligés, de travail le matin « de plus en plus tôt », le soir « de plus en plus tard », le samedi, le dimanche « de plus en plus souvent », pour des salaires misérables. « Ça ne peut plus durer comme ça », souffle un groupe de vendeuses. « Vous allez venir manifester le 5 février ? » interroge Bernard Thibault ? « On a déjà fait des grèves ici. Le personnel d’Haussmann est prêt à sortir. Moi, ça ne m’amuse pas d’être dehors. Mais j’ai trop peur qu’on nous oblige à travailler tous les dimanches. On a une vie personnelle quand même ! » rétorque Monique Zouel. Depuis quatre ans chez C & A, la vendeuse, mère de trois enfants, a décidé il y a peu de se syndiquer. Un trop-plein de colère.

Viktoria, Nadia et Josée connaissent ça, ce sentiment « de n’avoir plus de vie, de n’être rien ». Elles sont pourtant des syndicalistes aguerries, ces vendeuses de chez Monoprix dans les 10e et 17e arrondissements, venues en voisines voir si la mayonnaise prend chez C & A. Bien sûr, elles vont préparer la manifestation du 5 février. « Les collègues vont sortir, assure Viktoria. Il faut que les gens bougent, sinon on va droit dans le mur. » Mais elle reconnaît aussitôt que « c’est dur. Les filles ont peur. On nous habitue à nous sentir tout petit, quand on n’a pas le sou ». Sandrine Di Mambro, déléguée syndicale chez C & A, confirme. Et se rebelle : « On ne peut pas continuer avec de telles conditions de travail. Ici, dès qu’un temps complet s’arrête, c’est un contrat de 12 heures qui le remplace », s’insurge-t-elle. « Ah bon ! Mais vous ne pouvez pas travailler plus pour gagner plus », ironise Bernard Thibault, avant d’invectiver le premier ministre sur « l’hypocrisie » de sa trouvaille et de l’inviter à venir converser avec les salariées du commerce « qui n’attendent qu’une seule chose, de pourvoir travailler plus longtemps pour effectivement gagner plus ». La toute jeune Christelle écoute près des cabines d’essayage, où elle travaille, à mi-temps, en contrat d’alternance. Tout ça la dépasse un peu. La manif, pas au courant. Le syndicat, connaît pas. Bernard Thibault, elle l’a « vu à la télé ». Tout ce qu’elle veut, c’est pouvoir garder le boulot chez C & A à la fin de sa formation. Le reste est pour le moment secondaire.

Monoprix, avenue de l’Opéra, 500 mètres plus loin, Jacques Roland, le directeur, attend le secrétaire général de la CGT. « Vous voulez faire le tour du magasin ? » « Non, je veux rencontrer les salariés. » Fin des présentations. « Vous passez nous voir, ça c’est bon signe », s’exclame Mustapha, vendeur aux fruits et légumes, qui fut syndiqué, ne l’est plus à cause d’un différent personnel, pourrait le redevenir car il en reconnaît « l’intérêt », mais pas tout de suite. Bernard Thibault tente de le convaincre : « Vous trouvez ça normal qu’on ne discute plus des demandes des salariés mais uniquement de celles des employeurs ? » Mustapha, qui bosse depuis plus de dix ans à Monoprix, réprouve et s’indigne de « la dégradation de la situation sociale », voudrait bien venir manifester le 5 février, mais... travaille le samedi. Karim, lui, n’a aucun doute sur sa participation. Depuis trois ans chez Monoprix, il officie dans le « rayon destructeur du magasin », dixit le directeur qui a décidé de fermer la poissonnerie jugée pas assez rentable. Il y a six mois, ce jeune homme de vingt-huit ans a décidé de rejoindre la CGT parce que « pour être capable de bouger il faut être nombreux ». Il pointe le principal obstacle à la syndicalisation : la peur, à cause de la répression. Mais il mesure aussi la dose de ras-le-bol vis-à-vis de ce qu’il considère être le problème principal : « On n’est pas considéré. » C’est exactement le sentiment de Marina, une ex-syndicaliste, du temps où elle travaillait chez Renault. « Là-bas, quand il y avait une grève, tout le monde s’arrêtait », témoigne celle qui regrette que cela ne soit plus le cas. Maintenant, elle participe aux manifestations quand son emploi du temps le lui permet, mais aimerait bien retrouver une ambiance de travail plus solidaire.

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