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Yves Housson - l’Humanité du 9 juillet 2007

Fazia et le cauchemar du harcèlement

mardi 10 juillet 2007 par Yves Housson
Cadre commerciale chez Mercedes-Benz, à Paris-Longchamp, cette jeune femme est devenue la cible de la direction depuis son engagement syndical.

« Professionnellement, ils m’ont détruite. » Cadre commerciale chez Mercedes-Benz Paris, Fazia Lavergne tombe de haut. Il y a quelques mois encore, cette jeune femme, à peine la quarantaine, silhouette frêle mais débordante d’énergie, figurait parmi les « bons éléments » de l’entreprise, était l’objet de toute la sollicitude de la direction, se dévouait sans compter à son travail, nourrissait, comme elle dit, des « rêves de business woman ». La voici aujourd’hui soumise à la rude épreuve d’un harcèlement moral, multipliant les « appels au secours » pour sortir d’un « cauchemar ». Son histoire ? Celle, au sein d’une entreprise multinationale, d’une salariée qui croyait très fort en la « valeur travail » avant de se retrouver aux prises avec un management n’ayant visiblement pas la même boussole.

Tout commence il y a sept ans lorsque Fazia, alors employée chez Ford, est « débauchée » par Mercedes, à la recherche d’une professionnelle du financement. Elle confie sa fierté, à l’époque, d’entrer dans « une aussi grande maison ». Elle officie dans la succursale de la rue de Longchamp, en plein 16e arrondissement parisien. Ici l’on vend, et répare, des voitures chic pour une clientèle plutôt haut de gamme. Fazia monte des dossiers de crédit pour les clients. Elle se révèle performante : l’an dernier, elle finit sixième, « lys de platine », au classement des meilleurs conseillers Mercedes de tout l’Hexagone. « Je suis une bosseuse, j’ai donné jusqu’à 7 jours sur 7 à cette boîte. Je restais au bureau jusqu’à 21 heures ou 22 heures, j’y revenais parfois le samedi, le dimanche. » Volontaire, elle accepte de prendre part, « en plus de mon travail », aux « événementiels », actions de fidélisation consistant par exemple à offrir à des clients triés sur le volet une soirée à l’Opéra ou un cocktail ; Fazia les accompagne. Elle répond présente lorsque, en 2002, la direction cherche des candidats libres pour l’élection du comité d’entreprise. Élue trésorière, elle s’engage avec enthousiasme pour « mettre de la vie » dans un CE un peu endormi. Elle dit encore « oui » quand, en 2005, l’entreprise, qui a décidé d’accueillir une jeune handicapée, atteinte de trisomie 21, lui demande de prendre en charge sa formation : Chloé deviendra son assistante efficace.

La « dégradation » ? Elle prend sa source, selon elle, en 2004 lorsque Mercedes France procède à une restructuration en filialisant ses établissements commerciaux : les 11 succursales de la région parisienne sont regroupées en une seule entité, la « plaque Paris ». Une âpre bataille oppose la direction et le syndicat CGT, qui défend les acquis du personnel menacés. Et lors des premières élections au CE de la nouvelle structure, la direction tente de circonscrire les gêneurs en jouant la carte de la division. C’est ainsi, relate Arnaud Houcques, délégué central CGT, que des membres de l’ancien CE sans étiquette sont aimablement « invités » à prendre une carte syndicale. Autre que CGT, s’entend. Fazia entre dans le nouveau CE, cette fois au poste de secrétaire et sous l’étiquette CFDT.

« Je ne savais pas ce que voulait dire le syndicalisme », avoue-t-elle. Elle apprendra vite, au grand dam de ses employeurs. Exemple. Lorsque la direction, qui veut fermer une succursale, au Plessis-Robinson, lui demande de faire en sorte que le vote du CE soit « bon », elle refuse de se prêter au jeu de la complaisance et d’aller ainsi « contre (mon) mandat syndical ». Même attitude lorsque l’on tente de la dissuader de poser des questions gênantes sur des « dépenses énormes » de la direction, lorsqu’elle critique un projet de prime d’intéressement injuste pour les ouvriers… Devenue déléguée centrale CFDT, Fazia prend la défense de collègues injustement sanctionnés.

« À partir de là, ça n’a plus été avec Fazia, analyse Arnaud Houcques. Ils n’arrivaient plus à la "gérer". Tous les moyens ont été bons. » En décembre 2006, des vols surviennent sur son lieu de travail : elle apprend, « choquée », qu’elle est soupçonnée, sans preuve bien sûr. À l’approche du renouvellement du CE, en février dernier, une campagne de dénigrement est orchestrée contre elle et l’équipe sortante : selon des témoignages recueillis par les syndicats, des salariés sont amenés, « sous la pression, à signer de fausses attestations l’accusant d’insulter les gens, d’être violente… » « On a voulu me faire passer pour folle ! »

La pression va crescendo. « On me suit, je découvre qu’un "traqueur" (sorte de mouchard électronique - NDLR) a été posé sur ma voiture. » À plusieurs reprises, on lui propose une mutation sur d’autres sites. Elle décline, s’accroche, ne voulant pas croire que son activité syndicale puisse à ce point lui nuire, elle qui s’était tant « donnée » pour l’entreprise, se considérant comme « ambassadrice de la marque ». Un jour, le directeur lui offre de calmer le jeu « si je lui laisse faire une restructuration sur le site ». En vain.

Et la voici aujourd’hui dans ce qu’elle appelle « un placard empoisonné ». « Pratiquement personne ne s’adresse à moi. On surveille tout ce qui se passe autour de mon bureau. Les vendeurs ne me présentent plus de clients. » Manière de l’atteindre au moral et au portefeuille puisque, hormis un « fixe » de 1 000 euros, la conseillère est surtout rémunérée à la commission : « J’étais l’une des mieux payées, j’ai perdu 50 % de salaire. »

Durement désillusionnée, Fazia, mère d’une petite fille, encaisse. Non sans dommages sur sa santé (deux arrêts maladie en six mois). Mais elle résiste. « Quand on est salie comme ça, il n’y a pas d’autre choix que de se battre. » En mars, elle n’hésite pas à témoigner en public devant 400 syndicalistes réunis à Montreuil avec Marie-George Buffet dans le cadre de la présidentielle. Elle qui, précise-t-elle, n’est « ni de gauche ni de droite » mais « milite pour la loyauté, l’intégrité, pour le travail ». Elle résiste avec d’autant plus de détermination qu’elle sait ne pas être la seule victime, à Longchamp, de l’arme de la pression psychologique (voir ci-contre). L’Inspection du travail a été saisie. Et le DRH du groupe a finalement reçu Fazia, il y a peu, avec le délégué CGT du siège, solidaire de sa collègue de la filiale. Il s’est montré, dit-elle, « à l’écoute », « inquiet de ma santé », mais l’a laissée repartir sans aucune garantie pour que cesse son cauchemar.


« Climat de peur », « ambiance pourrie »… Les responsables syndicaux de Mercedes Longchamp dénoncent la multiplication des pressions psychologiques.

« Avant, on était content de venir travailler. Maintenant on vient pour le salaire… Je me souviens, dans les années 1990, j’avais eu un accident : le PDG de l’époque m’avait fait envoyer une bouteille à l’hôpital, il s’inquiétait de savoir si on avait bien récupéré. C’était humain, quoi. Aujourd’hui, y a plus rien d’humain. Faut bosser, faire du chiffre, du chiffre, du chiffre… » Électricien à l’atelier, délégué suppléant CFDT, Alain Pistilli, vingt-cinq ans d’ancienneté, décrit ainsi l’évolution de l’« ambiance » « pourrie » de travail chez Mercedes Benz, à Paris-Longchamp. Pour « remonter » le niveau des bénéfices, détaille-t-il, « ils tirent sur toutes les cordes pour récupérer de l’argent. La pression est partout. Quand il y a des départs, on les remplace par des sociétés extérieures : on a externalisé le gardiennage, le lavage des voitures. Maintenant, à la réception, on pousse les employées âgées vers la sortie, et deux jeunes hôtesses d’une société extérieure sont arrivées… »

Même son de cloche chez Arnaud Houcques, mécanicien, délégué central CGT. « Séparer, diviser les personnes, enfermer dans une cage », ainsi définit-il la politique maison, évoquant « un climat de peur » installé depuis l’arrivée d’une nouvelle direction chargée de « redresser l’établissement qui était en déficit ». « Ils ont en tête des objectifs, peu importe la manière de les atteindre. Toutes les pressions morales sont bonnes. Il y en a qui tiennent, d’autres qui craquent, en arrivent à des extrêmes… » Il y a deux semaines, une employée de la caisse, la cinquantaine passée, a tenté de mettre fin à ses jours à son domicile. La veille, pour la deuxième fois en quelques mois, elle avait été convoquée pour « sanction disciplinaire ». Les motifs invoqués ? « Des broutilles », dit Arnaud Houcques, qui l’avait accompagnée pour cet entretien. Avoir « pris cinq minutes », « ne pas assez sourire », « être trop proche des clients »… Mais « cette personne, en vingt-deux ans de boîte, n’a jamais eu de problème ! », s’indigne le délégué. En vérité, les syndicats soupçonnent la direction de vouloir fermer le service après-vente et, pour y parvenir au moindre coût, de « pousser les gens à la démission ». À commencer par les salariés les plus âgés : « Bizarrement, remarque le syndicaliste, la DRH de Mercedes Paris est venue sur notre site et a demandé à voir les dossiers des employés de plus de cinquante-cinq ans, leur ancienneté, combien de trimestres il leur reste à faire »…

D’autres cas de victimes de pressions morales sont évoqués. Tel employé, à l’atelier, est sommé de se prêter à des écritures douteuses - « signer des ordres de réparations sans voir les véhicules concernés » -, il s’oppose, fait un malaise sur son lieu de travail, qui le conduira aux urgences, puis est poussé à la démission, raconte Fazia. Telle autre, standardiste, une senior elle aussi, est convoquée pour licenciement pour faute, sans explication, « malgré un bilan de compétence favorable ». Ou ce chef d’équipe à l’atelier, trente-sept ans de maison, convoqué pour un licenciement pour une faute mineure, qu’il conteste, cela à quelques longueurs de la retraite…

La discrimination semble aussi faire partie de l’arsenal. Le délégué CGT Arnaud Houcques, privé d’augmentation individuelle depuis qu’il a son mandat, s’entend expliquer par sa hiérarchie que, s’il n’a pas droit à la « prime de mérite », c’est parce qu’il fait moins d’heures que ses collègues. Et pour cause : délégué du personnel et au CE, il a droit à des « heures de délégation ». « En clair, on me fait comprendre que si je laissais de côté mon mandat… » Le même visait-il une qualification supérieure, « technicien diagnostic » ? « Ils ne m’ont pas permis de passer les stages nécessaires. Je suis court-circuité petit à petit. »

« Dès qu’on ne marche plus dans leur combine, ça ne va plus ! », résume Michel Souday, délégué syndical central CGT du siège du groupe, à Rocquencourt (Yvelines). Tout en pointant l’écart entre la politique très antisyndicale conduite dans la filiale commerciale, à Longchamp notamment, et celle mise en oeuvre au siège, où, souligne-t-il, la CGT est plus influente. Le rapport médical établi pour 2006 par les médecins du travail souligne d’ailleurs aussi l’importance de la filialisation des établissements commerciaux, ainsi que de la réduction d’effectifs au siège, en indiquant que, depuis, « l’activité médicale s’est modifiée ». Et de lister : « Augmentation sensible des états dépressifs, des phobies, des souffrances au travail, du harcèlement de la part de certains cadres… » Conclusion : « Tout cela traduit une ambiance de travail nouvelle qui préoccupe les membres du service médical. »

Comment la direction compte-t-elle réagir devant un dossier si lourd ? Contacté par l’Humanité, le directeur des ressources humaines de Mercedes France, Jean-Luc Tesnière, affirme qu’il « vient de prendre connaissance » des faits, et va « procéder à une enquête interne » pour « faire la part du vrai et du faux ». « Si les faits sont avérés, si j’ai un cas de harcèlement, c’est quelque chose que nous ne pouvons tolérer », assure-t-il, invoquant « les règles morales de l’entreprise ». Sur le site de Longchamp, Fazia et les autres attendent des actes en conformité avec cette morale affichée.


Mercedes : 3000 salariés en France

Le groupe Daimler-Chrysler France, qui inclut Mercedes, compte 3 000 salariés en France. Il a réalisé en 2006 un chiffre d’affaires de 4,1 milliards d’euros. Cinquième constructeur auto mondial, le groupe allemand a défrayé la chronique en annonçant le 14 mai dernier la vente de 80 % de ses parts de sa filiale US Chrysler, pour 5,5 milliards d’euros, à un fonds d’investissement américain, Cerberus. En 1998, l’allemand Daimler-Benz avait injecté 36 milliards de dollars pour fusionner avec l’américain Chrysler. Mais ce mariage a tourné à l’aigre, Chrysler accumulant les pertes, malgré la suppression de dizaines de milliers d’emplois outre-Atlantique. Daimler-Benz explique avoir voulu se recentrer sur sa filiale haut de gamme Mercedes. Le traitement des « ressources humaines » dans son établissement de Paris-Longchamp reste, lui, très bas de gamme…

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