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Un article de Grégoire BISEAU paru dans Libération du 18 février 2005

Finance : Analyse d’un tableau déformant

vendredi 18 février 2005 par admin
A l’échelle du pays, en incluant les PME, la répartition profits-salaires reste stable.

En fin limier, Ernest-Antoine Seillière avait senti le coup venir. Anticipant la montée des revendications salariales au moment où les grands groupes s’apprêtaient à annoncer des profits records, le baron du Medef avait, mi-janvier, pris ses marques en affirmant que le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits des entreprises françaises était parfaitement stable. En gros, expliquait-il, la part de la rémunération du travail (57,6 % de la valeur ajoutée en 2003 selon l’Insee) n’a presque pas bougé depuis au moins dix ans. Il n’y avait donc aucune raison de prêter du crédit à tous ceux qui plaident pour un vrai coup de pouce en faveur des salaires.

Répartition. Aussi étrange que cela puisse paraître, le patron des patrons a raison. Du moins en partie. Selon l’Insee, depuis le début des années 90, la répartition du gâteau entre salaire et profit n’a pas beaucoup évolué. Plus surprenant encore, la situation était même en train de se rétablir au profit des salariés depuis le début 2000, après un pic historique des bénéfices en 1998. En revanche, et là le baron Seillière a tort, le taux de profit des entreprises a entamé sa remontée dès 2003, et devrait continuer sur sa lancée en 2004. Il n’y aurait donc rien d’anormal à ce que les salariés demandent, dans les mois qui viennent, une plus grosse part du gâteau. Surtout chez les grands groupes. Selon les estimations de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), la part des profits rapportée aux chiffres d’affaires des 24 plus grosses entreprises françaises (hors France Télécom, Suez et Vivendi Universal) est en augmentation depuis dix ans, pour atteindre un sommet en 2004.

Déséquilibre. Pourquoi alors, à l’échelle de l’économie française, la part des profits semble relativement stable depuis presque quinze ans, alors que les grands groupes annoncent chaque année triomphalement des plus 10 % voire plus 20 % de leurs bénéfices, tout en réduisant leurs effectifs ? Ce mystère se résout de deux façons. D’abord, les multinationales tirent une grande partie de leur profit d’une croissance mondiale largement supérieure à celle de la France. Une internationalisation à laquelle beaucoup de PME ont peu ou pas accès. Par ailleurs, à l’intérieur du jardin français, la répartition des profits entre grands groupes et PME est de plus en plus déséquilibrée. Au profit des grosses entreprises. « Les grands groupes ont tendance à donner une image déformante de la réalité de l’économie française, observe Carole Deneuve, économiste au Centre d’observation économique. Chez eux, on peut penser qu’il y a une forme de spoliation des salariés en faveur des actionnaires. Mais pas dans les PME. » Et de préciser que les 25 premières entreprises du CAC 40 représentent environ 30 % de l’ensemble des bénéfices des entreprises françaises. « C’est le résultat de notre politique en faveur des champions nationaux. Beaucoup de petites entreprises et de sous-traitants ont vu leurs marges se faire écraser par leurs donneurs d’ordre », affirme l’économiste Philippe Askenazy, chercheur au CNRS.

Clivage. Contrairement à l’Allemagne par exemple, la France n’a pas réussi à se constituer un gros bataillon de PME à la fois capables d’exporter et de résister à la pression des multinationales. Ainsi le vrai clivage de l’économie française est moins entre profit et salaire qu’entre grosses et petites entreprises. Mais cela, Ernest-Antoine Seillière a choisi de le passer sous silence.

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