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Article de Cécile Ducourtieux paru dans Le Monde du 21 novembre 2006

Fonds d’investissement : profits contre salaires ?

mardi 21 novembre 2006 par Cécile Decourtieux

La grogne sociale contre les fonds d’investissement, propriétaires de plusieurs milliers d’entreprises françaises, prend de l’ampleur.

Vendredi 17 novembre, les syndicalistes CGT de Vivarte ont réuni une soixantaine d’employés à Paris, devant une des enseignes de ce groupe de distribution (marques Kookaï, Caroll, Minelli, André, La Halle aux Chaussures ou La Halle aux Vêtements). Vivarte (15 000 salariés, de 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires), est contrôlé par le fonds PAI depuis début 2004.

Chez Picard, la CGT appelait aussi à manifester, lundi 20 novembre, devant le siège social de la société, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Propriété de la société BC Partners depuis 2004, le numéro un français des surgelés emploie 3 300 personnes.

Les uns et les autres affirment que leurs groupes se portent bien, que leurs actionnaires se sont enrichis et réclament des revalorisations salariales en conséquence.

Chez Vivarte, la CGT, majoritaire, demande une prime de 2 800 euros pour tous qui correspond, explique Karim Cheboub, secrétaire adjoint du comité de groupe, "à la part des bénéfices générée par les salariés ces trois dernières années, via les économies de personnel réalisées".

Le syndicat souhaite l’ouverture de négociations afin que les personnels puissent profiter des bénéfices liés à la revente du groupe. Il soupçonne en effet PAI de chercher à vendre ses parts. Etant donné les valorisations de Vivarte, le fonds pourrait réaliser un bénéfice de 900 millions à 1,5 milliard d’euros, selon la CGT.

"Depuis que PAI est notre actionnaire majoritaire, environ 150 nouveaux magasins ont ouvert pour l’ensemble du groupe, mais pendant ce temps, les temps partiels se sont multipliés. Ils représentent ainsi près de 80 % des postes à La Halle aux Chaussures", selon M. Cheboub.

Chez Picard, la CGT (deuxième syndicat derrière FO), demande " 100 euros net d’augmentation par mois pour tous et cinq tickets restaurant par semaine pour les temps complets". "Chez nous, on commence comme vendeur-caissier avec 950 euros net par mois. Un responsable de magasin plafonne entre 1 100 et 1 300 euros, avec les primes. Nous avons un treizième mois, mais cela devient difficile de vivre en région parisienne", déplore Boris Merlino, délégué CGT. " Quand je suis arrivé chez Picard, en 2000, j’étais payé l’équivalent de 190 euros au-dessus du smic. Aujourd’hui, à un poste équivalent, mes collègues démarrent avec 15 euros au-dessus du smic. Or, le chiffre d’affaires de l’entreprise a progressé de 8 % à 10 % par an depuis trois ans", ajoute M. Merlino.

ROTATION DES PORTEFEUILLES

Tous ont en tête le précédent Terréal. A l’été 2005, les salariés de ce fabricant français de tuiles et de briques avaient réclamé - et obtenu - une part de la plus-value liée à la vente de l’entreprise par les fonds Eurazeo et Carlyle à LBO France, un troisième acteur financier.

Au-delà des revendications salariales, les syndicalistes ont peaufiné leur discours critique. En cause, le mode de fonctionnement des fonds. A commencer par leur supposé "court-termisme". Ces acteurs, qui collectent des sommes considérables (essentiellement auprès de fonds de pension anglo-saxons), destinées à racheter des entreprises qu’ils revendront en espérant une importante plus-value, font "tourner" de plus en plus vite leur portefeuille. La durée de leur investissement dans une entreprise est souvent inférieure à trois ans.

Les syndicalistes dénoncent aussi le montage financier qu’utilisent ces fonds. Le "leverage buy-out" (LBO) est basé sur un fort recours à la dette. " Une partie des profits de l’entreprise va au remboursement de la dette d’acquisition plutôt qu’aux salaires", pointe M. Merlino.

La fronde va-t-elle s’étendre ? Le "Collectif LBO" y travaille. Créé au début de l’année par des cégétistes (salariés de la Caisse des dépôts), il a sensibilisé les syndicalistes de STMicroelectronics, de la Fnac, du Printemps ou de Cegelec. Leur action commence à intéresser la confédération. " L’idée serait d’aider ce collectif à se structurer un peu plus et à élaborer au niveau confédéral un plan d’actions pour une réglementation minimale des fonds", confie un syndicaliste.

L’Association française des investisseurs en capital (AFIC), centre, elle, son discours sur les effets bénéfiques des fonds pour la croissance (rachat des entreprises, renforcement de l’activité, création d’emplois). Néanmoins, certains de ses membres ont pris contacts avec les syndicats pour tenter de désamorcer la grogne. Après avoir rencontré FO et la CFDT, ils comptent voir les responsables de la CGT et de la CFTC. Par ailleurs, l’AFIC a proposé un amendement au projet de loi pour le développement de la participation et de l’actionnariat salarié, visant à faciliter l’investissement des salariés au côté des fonds.

Cette proposition n’a pas été retenue par les parlementaires mais l’AFIC pourrait la reproposer lors de l’examen du texte en commission mixte paritaire (prévue fin novembre). " Ce serait un moyen pour les fonds de restaurer leur image face à des revendications salariales légitimes", estime Emmanuelle Barbara, avocate spécialiste du droit du travail chez Auguste & Debouzy.


CHIFFRES

350 MILLIARDS D’EUROS. C’est le montant total dont les fonds d’investissement disposent aujourd’hui pour investir dans le monde. En Europe, ils ont collecté 72 milliards d’euros en 2005 auprès de fonds de pension et de grandes fortunes. Depuis quatre ans, ces acteurs sont présents dans une acquisition d’entreprise sur quatre ou cinq.

3 600 SOCIÉTÉS. C’est le nombre estimé d’entreprises françaises contrôlées par des fonds d’investissement (soit 6 % de l’effectif salarié du privé) en 2004, selon l’Association française des investisseurs en capital (AFIC).

DEUX-TIERS. C’est ce que pèse la dette dans un rachat avec un montage en "Leverage buy out" (LBO). Les fonds n’apportent qu’un tiers de capital propre.

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