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Mehdi Fikri , Thomas Lemahieu | L’Humanité du 18.01.2008

Gandrange, creuset de la colère

vendredi 18 janvier 2008 par Thomas Le mahieu, Mehdi Fikri

Sidérurgie . Une assemblée générale réunissait, hier à Gandrange, élus, salariés et habitants concernés par les quelque 600 suppressions d’emplois annoncés par Arcelor Mittal. Gandrange (Moselle), envoyé spécial.

Dans la vallée de l’Orne, l’usine ArcelorMittal barre l’horizon. Des volutes de fumée noire s’élèvent près de l’aciérie, le « navire amiral », comme on l’appelle ici. La fumée ne vient pas des cheminées - l’usine est en grève - mais de la porte d’entrée, où brûlent palettes et pneus. « C’est le Grand Bûcher du Luxembourg », sourit un jeune sidérurgiste, en référence aux emplois qui seront déplacés dans le Grand-Duché.

Pour comprendre l’importance de l’usine dans la vallée, il suffit de regarder sur une carte. On y voit le site, une forme sombre, grande comme la paume, entourée de villes grandes comme le pouce : Richemont, Boussange, Bévange ou encore Gandrange, où se tenait hier une assemblée générale réunissant riverains, élus et syndicats. la colère de la population

Au centre socioculturel où se tient l’AG, Magali Rinié, vingt-neuf ans, est restée à l’entrée à cause de sa fille, une blondinette de quatre ans qui refuse de rester tranquille. Magali habite à côté, à Uckange. « Dans la vallée, presque tout le monde connaît quelqu’un qui travaille à l’usine. Il est déjà difficile de trouver du taf, alors, avec l’annonce des suppressions d’emplois, l’inquiétude est encore plus grande que d’habitude. Je travaille comme caissière à Lidl, en CDD. Mon mari a été embauché il y a un an. On croyait avoir trouvé la stabilité avec son CDI. C’est raté. »

Dans la salle, Roger Tirlicien, président du groupe PCF au conseil régional, confirme la colère de la population : « Pourtant, la restructuration du site de Gandrange n’est qu’une demi-surprise. Ici, les gens ne connaissent que trop bien la logique capitaliste qui préside la gestion industrielle. Personne n’était vraiment dupe, je crois, de l’implication réelle de Mittal dans la région. Mais, en attendant, c’est un énorme gâchis économique, industriel, et surtout humain, au mépris du savoir-faire concentré dans la vallée. Et après ? L’État- va-t-il contraindre les collectivités locales à gérer les choix du patronat ? À présent, il s’agit de mettre le gouvernement face à ses responsabilités. » De son côté, Jean-Pierre Masseret, sénateur socialiste de Moselle, souhaite « l’organisation, dans les plus brefs délais, d’une table ronde réunissant l’État, le conseil régional, la direction du groupe et les syndicats ». On craint un « effet de dominos »

À la tribune, Jacky Mascelli, porte-parole CGT de l’intersyndicale CFDT, CFE-CGC, appelle d’ailleurs à l’unité. « Pas de bisbilles, ni de coups bas entre nous ! » Une unité assez inhabituelle, qui témoigne de la gravité de la situation. « Perso, c’est la première fois que je vois le syndicat des cadres bouger avec nous », souffle un jeune salarié. Autre événement inhabituel, les tonnerres d’applaudissements qui marquent l’arrivée d’Alain Grenaut. L’ex-directeur général du site est venu affirmer que l’usine est viable. Ces interventions dans la presse locale en faveur de l’intersyndicale et du maintien des emplois ont soulevé un étrange vent de sympathie. « Passer la parole et applaudir un patron, franchement ça me fait bizarre », s’esclaffe Xavier Phan Dinh, élu CGT au CE européen. Alain Grenaut n’est sans doute pas désintéressé et il a une revanche à prendre depuis qu’il s’est fait virer en 2005. « Mais il a du courage de s’attaquer à Mittal. Et ça nous aide énormément de l’avoir avec nous », explique Xavier Phan Dinh.

Au fond de la salle, salariés, employés sous-traitants et intérimaires discutent. On craint un « effet de dominos ». « Je parie qu’ils vont virer les intérimaires du site de Sollac pour nous reclasser », déplore un employé du « navire amiral ». On parle aussi de la question des quotas de CO2 : « On a entendu que Mittal voulait récupérer des quotas, notamment pour Liège. C’est n’importe quoi ! Une aciérie électrique, ça pollue moins qu’un haut-fourneau ! Et si on veut parler d’écologie, parlons du barrage sur l’Orne. Qui va s’en occuper après le démantèlement du site ? Les communes ? »

Dans une région qui a vu ses mines et ses usines fermées les unes après les autres, ce plan social ne passe pas. Les intervenants se succèdent à la tribune, démontant les uns après les autres les arguments de la direction d’ArcelorMittal. Une fois les mensonges et les vérités déformées écartés, reste la responsabilité de financiers qui ont depuis longtemps classé la Lorraine en « pertes et profits ». En attendant les résultats de l’étude sur les documents fournis mercredi par la direction et les contre-propositions des syndicats, rendez-vous est pris le 24 janvier par les salariés pour une mobilisation devant le siège de l’actionnaire, au Luxembourg.


Quand Mittal fait chanter les États

Depuis le début de la fusion en 2006, le numéro un mondial joue de la concurrence entre les bassins sidérurgiques.

Le prix de l’acier, rebaptisé « l’or gris », explose, la production mondiale crève les plafonds mais, deux ans, presque jour pour jour, après le lancement de l’OPA hostile du dragon Mittal sur le géant sidérurgique européen Arcelor, cette fusion, désormais parachevée pour les actionnaires, produit ses premiers effets destructeurs sur l’emploi. Et, cinglante ironie de l’histoire ou banal cynisme de la mondialisation, cela se passe à Gandrange (Moselle), sur le site même qui, racheté un franc symbolique à Usinor en 1999, aura servi de « vitrine sociale » en 2006 à l’Indien Lakshmi Mittal désireux de montrer son meilleur profil aux États d’Europe de l’Ouest et à la Bourse.

Car dès l’annonce du raid financier, on s’en souvient, avant de remiser leurs grandes envolées, le Français Dominique de Villepin et le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker avaient promis d’en empêcher la réussite, à coup de « patriotisme économique » ou de « réponse aussi hostile que son OPA »…

Aujourd’hui, le groupe devenu numéro un mondial du secteur continue, semble-t-il, de jouer de la concurrence entre les différents bassins sidérurgiques d’une grande région englobant le Nord (Dunkerque), la Lorraine (Florange), le Luxembourg et la Belgique (Liège et Gand). L’année dernière, au cours de très âpres négociations pour obtenir de la France et de l’Union européenne plus de quotas d’émissions de CO2, ArcelorMittal a menacé, faute d’accord, d’une « catastrophe sociale » qui le conduirait à anticiper la fermeture des hauts-fourneaux de Florange (Moselle), à ne pas procéder à la réfection d’un autre haut-fourneau à Dunkerque (Nord) et à des investissements à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône).

Au bout de longs mois de tractations, le maintien en activité jusqu’en 2012 de la filière d’acier liquide à Florange a été arraché, mais au-delà, le sort des salariés n’est pas garanti. Ces derniers mois, c’est en Belgique qu’ArcelorMittal déploie un nouveau chantage à l’emploi : au moment de la fusion, le groupe, dont la région wallonne détient encore quelques miettes du capital, s’était engagé à relancer un haut-fourneau à Seraing, dans la banlieue de Liège.

D’après le syndicat FGTB, cette opération devait au total, permettre de préserver 10 000 emplois directs et indirects. Mais, là aussi, depuis plusieurs mois, ArcelorMittal utilise la question des quotas d’émissions de CO2 pour faire machine arrière. Prévue pour le 21 janvier prochain, la relance vient d’être repoussée à une date ultérieure et, du coup, les syndicats appellent à la grève.


Région cherche projet industriel, vite

D’une usine fermée à une région sinistrée, les clés pour comprendre le lent déclin de la sidérurgie lorraine.

Serge Jurzak, délégué syndical CGT, l’explique simplement : « Les suppressions d’emplois ne sont justifiées ni au niveau commercial (les carnets de commandes sont pleins), ni au niveau industriel (nous sommes capables de produire 1,4 million de tonnes de métaux), ni au niveau qualitatif (nous produisons des aciers haut de gamme). » Modernes et viables, l’usine de Gandrange comme la sidérurgie lorraine sont pénalisées par l’absence de projet industriel d’envergure.

Explication en cinq points.

Une gestion à courte vue

Selon le cabinet d’expert comptables mandaté par le CE, trois facteurs expliquent le déficit de Gandrange. Loin de montrer une faiblesse structurelle, ces facteurs témoignent plutôt de l’absence de gestion prévisionnelle de la direction. 1. Une pyramide des âges désastreuse : en 2004, trois ouvriers sur quatre avaient plus de cinquante ans. 2. Une grosse dispersion du carnet de commandes due à la grande diversité des métaux produits. 3. Un four à la technologie compliquée, qui nécessiterait plus d’investissements. « Mais ils n’ont investi que 7 millions l’année dernière, c’est de la roupie de sansonnet ! » déplore Vincent Véglia, délégué du personnel CGT. Et les points forts du site sont ainsi devenus des faiblesses…

Les conséquences démographiques

Le tissu social de la vallée de l’Orne et de la vallée de la Fensch porte encore les stigmates du premier choc industriel, dans les années soixante-dix. « Le développement démographique s’effectue le long de la frontière luxembourgeoise, détaille Gilbert Krausener. Certaines villes, comme Florange, n’ont pas encore retrouvé leur population de 1975 ! » On comprend mieux à quel point la fermeture de Gandrange représente une catastrophe pour le secteur. Car les efforts locaux, en termes d’artisanat et d’emplois de services, ne suffiront pas à compenser les pertes d’emplois…

Les « obsessions » de Mittal

Numéro un mondial de l’acier, ArcelorMittal gagne de l’argent plus vite que le métal ne fond : 6,5 milliards d’euros de bénéfices et 1,8 milliard distribués aux actionnaires en 2006. À côté, les 24 millions de pertes ne pèsent pas bien lourd. « Mittal n’est pas un sidérurgiste. C’est un financier. Il n’a pas le souci du personnel. Son seul souci était de ne pas mettre ses propres sites en concurrence : Gandrange avec ceux de Duisbourg et de Hambourg. C’était son obsession. En arrêtant la production à Gandrange, il préserve ses usines d’acier long en Allemagne. » C’est Alain Grenaut qui le dit. Ancien directeur du site débarqué par Mittal en 2005, il a été contacté par la CGT pour présider un comité de soutien.

Le déclin tranquille de la sidérurgie lorraine

La région est marquée par une désindustrialisation très forte. « Selon un rapport de l’UNEDIC, quand on détruit 100 emplois industriels en France, il y en a 11 de détruits en Lorraine, qui ne représente pourtant que 3,6 % de la population française », explique Gilbert Krausener, membre CGT du conseil économique et social (CES) régional. Entre 2005 et 2006, la sidérurgie de la région a perdu 500 emplois, juste en départs en retraite non remplacés. « Et les suppressions nettes s’enchaînent : la direction du vapocraqueur de Carling a annoncé sa fermeture pour 2009. À Toul, Kleber fermera aussi l’année prochaine. On peut parler d’un nouveau choc industriel en Lorraine », poursuit Gilbert Krausener.

Un contexte international pourtant favorable

« En ce moment, c’est l’euphorie dans la sidérurgie mondiale », explique Gilbert Krausener. En 2007, la production mondiale a progressé de 8,9 %. Mais alors que l’Allemagne monte de 5 % et l’Italie de 20 %, la France dévisse de 2 %. En cause, « la démission des pouvoirs publics, et l’absence de projet industriel et de stratégie de développement dans le secteur », explique le membre du CES.

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